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chapitre cinquième

point le traître, que l’armée turque était de plus de cent mille hommes, sans les troupes qui devaient la venir joindre au premier jour; que les Turcs, outre le canon ordinaire, avaient des pièces énormes, chacune longue de dix-huit pieds, et portant des boulets de deux à trois pieds de diamètre ; qu’au reste ils étaient résolus de périr tous devant la place plutôt que de songer à lever le siège, et que c’est ce qui lui causait un chagrin mortel. Il parla avec tant d’assurance, que plusieurs crurent qu’il parlait de bonne foi. Le grand-maître, pour ne risquer rien et pour profiter cependant de l’occasion que lui présentait la fortune, crut qu’il fallait se servir de l’ingénieur, mais qu’il ne fallait pas s’y fier. Il commanda pour ce sujet aux Chevaliers qui avaient l’intendance de l’artillerie de le consulter sur tout, et de ne dresser aucune batterie sans lui: mais il ordonna en même temps qu’on l’observât comme un espion ; et pour l’empêcher de retourner au camp des Turcs, ou d’entretenir commerce avec eux, il le fit suivre par six hommes des plus robustes de la ville, auxquels il donna un ordre secret de le garder toujours à vue, et de ne le quitter jamais tous ensemble.

Quoique le grand-maître eût envoyé à Rome le Chevalier de Cardonne quand les Infidèles parurent la première fois devant l’île, il ne laissa pas d’écrire au pape dès qu’ils eurent mis pied à terre. Il écrivit aussi au roi de France, et aux autres princes chrétiens. Et parce que la lettre qu’il avait adressée aux prieurs absents, n’avait pas eu tout l’effet qu’il désirait; il en fit expédier une nouvelle, par laquelle, après avoir rendu compte des commencements du siège aux Chevaliers qui n’étaient point encore venus, il leur déclarait qu’ayant mis toute sa confiance en Dieu, il ne craignait ni les efforts, ni les artifices des Barbares ; et qu’il espérait bien que de braves chevaliers comme eux ne manqueraient pas de venir au secours de l’Ordre dans une occasion si pressante.il ajoutait pour cela que,nonobstant le siège, le port serait toujours ouvert aux vaisseaux chrétiens, et qu’il était aisé d’y aborder à la faveur des vents d’occident, qui soufflent sur la mer de Rhodes depuis le commencement de l’été jusqu’à la fin de l’automne.

Cependant Misach Paléologue ayant bien considéré la situation et les dehors de la ville, et s’étant mis dans l’esprit, suivant la pensée de l’ingénieur, que tout se réduisait à prendre la tour de Saint-Nicolas, fit mener de plus grandes

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pièces où on avait dressé la première batterie. On tira en fort peu de temps plus de trois cents coups de canon. Latour fut ébranlée jusque dans ses fondements, et fracassée en divers endroits. La grosse muraille du côté de l’occident tomba presque tout entière, et fit, en tombant, un bruit effroyable. Ce bruit, et les cris de joie que jetèrent les Barbares mirent tout de nouveau l’épouvante dans la ville; mais les esprits furent bientôt rassurés par les exhortations d’Antoine Fradin, religieux de Saint-François, homme éloquent et apostolique, qui courait partout le crucifix à la main, et qui * faisait presque à Rhodes ce que Jean Capistran avait fait à Belgrade (^).

La tour ne pouvait plus guères résister dans l’état où le canon l’avait mise ; et cependant il fallait la conserver, ou s’exposer à tout perdre. C’est ce qui fit résoudre le grandmaître à choisir la fleur des soldats et des Chevaliers de la ville pour renforcer la garnison. Après leur avoir représenté de quelle importance il était de ne pas abandonner ce poste, il les y envoie sous la conduite du commandeur italien Fabrice de Carette, en les conjurant de se souvenir qu’ils avaient entre leurs mains le destin de Rhodes.Il y va lui-même dans une barque peu de temps après, pour voir l’effet du canon; et ayant reconnu que les débris de la muraille avaient fait autour de ce qui restait sur pied, une espèce de retranchement et de bastion qui rendait inutiles les batteries des ennemis, il fait faire en diligence une clôture de grosses poutres enclavées l’une dans l’autre et clouées ensemble, pour renfermer l’enceinte de la tour et le fossé même qui était creusé dans le roc. Outre cela, comme une partie de la muraille était tombée au dedans du fort, il fait emporter les décombres, afin que la garnison pût être logée plus commodément et plus sûrement; la mer était quelquefois si basse dans le petit golfe qui baignait le môle de la tour du côté de l’occident, qu’on le pouvait passer à gué, il met tout en œuvre pour empêcher les Infidèles de faire par là leurs approches.On étend,et on attache par son ordre au fond de l’eau des planches toutes hérissées de longues pointes de fer. Il poste ensuite du côté delà ville une bonne garde dans la fausse-braye qui s’étendait d’une tour à l’autre en face du golfe. Il met aussi dans le fossé un

T. Le 22 juillet 1456, Mahomet II, déjà vainqueur, allait emporter Belgrade, quand les Chrétiens, ramenés au combat par les exhortations de saint Jean de Capistran, infligèrent au sultan une sanglante défaite.

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escadron de Chevaliers français et espagnols, pour soutenir la la garnison de la tour, et pour la secourir au besoin ; jugeant bien que du fossé on repousserait les ennemis avec d’autant plus d’avantage qu’il viendrait à découvert et qu’on serait défendu de la contrescarpe.

Il passa la nuit à cheval et tout armé, à la tête d’un escadron, agissant toujours pour tenir ses gens en haleine. Les Chevaliers et les soldats demeurèrent toute la nuit dans leur poste, sans faire aucun mouvement, fort alertes néanmoins et tout prêts à combattre l’ennemi. Le grand-maître eut soin encore, avant le jour, de faire mettre plusieurs pièces de canon le long des murailles de la ville qui regardent le môle de la tour, pour battre et couler à fond les galères turques qui paraîtraient pour favoriser l’attaque. Il fit de plus conduire quantité de brûlots au pied des rochers qui environnaient la tour, dans le dessein de les attacher aux galères ennemies, tandis que les Turcs donneraient l’assaut. Et comme il fallait tout hasarder pour sauver un poste d’où le salut de la place dépendait, il s’enferma dans la tour avec son frère le vicomte du Monteil.

Toutes ces précautions ne furent pas inutiles. Dès le point du jour, les galères des Turcs levèrent l’ancre de devant le mont Saint-Étienne, et voguèrent avec un vent favorable vers la tour au son des tambours et des trompettes. A peine eurent-elles joint les rochers du fort, que les Barbares sautèrent à terre, en jetant de grands cris selon leur coutume ; et durant que les galères canonnaient furieusement la ville, ils coururent à l’assaut avec un emportement qui tenait plus de la fureur que de la bravoure. On fit tirer en même temps contre les galères toute l’artillerie qui était sur les remparts ; et les arquebusiers postés près du môle firent une si horrible décharge, que la plupart des Infidèles furent tués sur la place: le reste devenu plus furieux par la mort des autres, et renforcé par de nouvelles troupes qui débarquèrent malgré le feu de la ville, alla hardiment à l’escalade. Ceux qui défendaient la tour, animés de leur côté par la présence du grandmaître et par la nécessité de vaincre ou de périr, soutinrent l’assaut avec une résolution qui étonna les assaillants. Il n’y eut peut-être jamais, ni d’attaque plus opiniâtre, ni de résistance plus vigoureuse. Les Turcs qui combattaient presqu’en l’air, tombaient à toute heure du haut des échelles, ou morts, ou blessés : mais les vides étaient remplis au même moment ;

Bicrre D’Hutius0on.

de sorte qu’il semblait que ce fussent toujours les mêmes gens, et que les coups ne fissent aucun effet. Alexis de Tarse, un des principaux et des plus vaillants de l’armée des Turcs, avait soin de fournir incessamment des hommes frais pour entretenir l’attaque. Il commandait ce joiir-là en la place de Misach Paléologue, qui était demeuré malade dans le camp ; et son intrépidité donnait tant de cœur aux Turcs, qu’ils combattaient, tout blessés et tout sanglants, comme des bêtes féroces que la vue de leur sang irrite et que la crainte de la mort ne touche point. Outre qu’ils lançaient continuellement des flèches, des pierres et des pots à feu, les uns étaient armés de grands crocs, dont ils tâchaient d’atteindre les assiégés ; les autres tenaient en main de longues cordes, au bout desquelles étaient attachés des crampons de fer, qu’ils jetaient, et qu’ils retiraient avec adresse.

L’acharnement des Barbares redoubla le courage des Chevaliers, au lieu de le ralentir. Ils se défendaient comme des gens qui n’avaient rien à ménager, et qui songeaient plus à tuer qu’à se défendre. Le grand-maître, qui faisait tout à la fois l’offlce de bon capitaine et de bon soldat, eut son casque enlevé d’un éclat de pierre. Il ne fut ni blessé, ni même étourdi du coup, prit un chapeau au lieu de casque, et continua ses fonctions avec sa tranquillité ordinaire. Il fut ensuite frappé de plusieurs flèches qui faussèrent ses armes en divers endroits.

Ces accidents firent trembler les Chevaliers pour leur chef; et le commandeur de Carette, voyant tomber beaucoup de gens autour du grand-maître, le supplia instamment de se retirer. « Il y a plus à espérer pour vous, qu’à craindre pour moi,répondit le grand-maître en souriant : vous recueillerez un jour le fruit de mes peines,» ajouta-t-il comme par un esprit de prophétie, -et pour annoncer au commandeur que le ciel le destinait à être un jour grand-maître de Rhodes.

Le vicomte du Monteil partageait avec son frère le travail et le péril. Il aida lui-même à porter des masses pesantes qu’on élevait sur des tours de bois et qui, étant jetées d’en haut, écrasaient les Turcs sur qui elles tombaient. Les feux d’artifice et les volées de canon qui partaient du fort incessamment avec une grêle de mousquetades, de flèches, et de pierres, faisaient un effet terrible. D’autre part les brûlots mirent le feu à plusieurs galères, et l’artillerie de la ville maltraita si fort celles qui se défendirent des brûlots,

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que les ennemis, après avoir perdu en fort peu de temps plus de sept cents des leurs, furent contraints de céder. Comme Ton va quelquefois tout d’un coup d’une extrémité à l’autre, et que rien n’est plus faible qu’un frénétique quand son accès est passé ; ces hommes vaillants jusqu’à la fureur, et qui faisaient gloire de braver la mort, prirent la fuite avec tant de précipitation que la plupart se noyèrent en fuyant.

Dès que les galères turques eurent rejoint la flotte vis-à-vis le mont Saint-Etienne, et qu’il n’y eut plus rien à craindre pour la tour de Saint-Nicolas, le grand-maître rentra dans la ville,accompagné des Chevaliers qui l’avaient aidé à chasser les ennemis. Tout le peuple le reçut comme son libérateur, avec mille acclamations, et le suivit en foule dans l’église de Saint-Jean-Baptiste, où il alla rendre des actions de grâces à Dieu, pour l’avantage qu’il venait de remporter ; ne doutant pas qu’un si heureux événement ne fût un effet de la protection divine, et que l’image miraculeuse de la Vierge n’eût attiré sur ses armes les bénédictions du ciel.

L’efTort des assiégeants se porte sur la muraille des Juifs. — Le grand-maître la fait fortifier. — Il met la population à l’abri du bombardement. — Misach Paléologue, attribuant la résistance de la ville à la fermeté du grand-maître, cherche à le faire assassiner — Vaine cabale des Italiens et des Espagnols pour amener la capitulation. — Les assassins sont découverts et suppliciés. — Les Chevaliers italiens efîacent leurs torts par un coup de main hardi, qui force les assiégeants à changer une seconde fois leur plan d’attaque. — Vigilance du grand-maître. — Sa justice inflexible. — La tour Saint-Nicolas est assaillie de nuit, par l’infanterie et parla flotte. — Déroute des Turcs.

[E chagrin qu’eut Misach Paléologue du mauvais succès de sa première entreprise ne lui fit pas perdre l’espérance de réussir dans une seconde. Il se persuada qu’attaquant la ville par l’endroit le plus faible, il réparerait aisément la perte qu’il venait de faire. Dans ce dessein, il fit conduire huit grosses pièces de. canon devant la muraille des juifs ; et afin que les Turcs ne pussent être incommodés du feu de la place, il fit faire au même endroit de fort bons retranchements. Il logea encore du canon sur la pointe de terre qui fermait un des petits golfes, et on dressa cette batterie pour ruiner les moulins qui régnaient le long du môle, et pour foudroyer la tour du port directement opposée à cette pointe de terre.

Le grand-maître de son côté ne s’endormit pas. Il vit d’abord que la muraille des juifs ne pourrait pas résister longtemps au canon des Turcs, quelque épaisse et quelque forte qu’elle fût, et que le parti qu’il y avait à prendre pour sauver la place, était de se retrancher derrière la muraille. C’est pourquoi ayant fait jeter par terre plusieurs maisons, il fit creuser un fossé profond capable d’arrêter les Infidèles, au cas qu’ils vinssent à l’assaut quand la muraille serait abattue. Il fit aussi bâtir derrière le fossé un mur de brique bien épais, et soutenu d’une très bonne terrasse. On travailla jour et nuit à ces ouvrages avec une ardeur et une diligence incroyable. Le grand-maître était à la tête des travailleurs,

Bicrrc D’Hu&usson.

remuant lui-même la terre, ou portant des pierres et de la chaux pour avancer le travail par sa présence. Les Chevaliers les plus remarquables et les bourgeois les plus riches faisaient, à son exemple, l’office de manœuvres et de pionniers. Les femmes, les filles, les religieuses même fatiguaient comme de simples ouvriers. Il n’y eut pas jusque aux enfants

Tour Ste-Catherine, à Rhodes.

qui ne prissent part à la fatigue, et qui ne fissent en cette rencontre, pour la défense de la religion et de la patrie, ce que la faiblesse de leur âge ne semblait pas leur permettre.

Ces nouvelles fortifications n’étaient pas encore achevées, que les Turcs commencèrent le feu de leurs batteries. Les boulets qui volaient sans cesse, et qui étaient d’une grosseur

Pierre d’Aubusson.

filme 5’Hubusson,

extraordinaire, étonnèrent les ingénieurs de la ville ; et l’ingénieur allemand confessa de bonne foi n’avoir jamais rien vu de pareil. Les rivages de la mer retentissaient avec un mugissement épouvantable, et le bruit du canon s’entendit à plus de quarante lieues de l’île. Mais l’effet en fut beaucoup plus terrible que le bruit : car outre que ces prodigieuses pièces d’artillerie causaient quand on tirait, une espèce* de tremblement de terre, les boulets ruinaient toute la muraille, et y faisaient de furieuses brèches.

D’ailleurs les mortiers que les ennemis avaient disposés autour de la ville, jetaient en l’air de grosses pierres, qui, venant à retomber sur les maisons dont elles enfonçaient les toits et les planchers, tuaient ou blessaient tout ce qu’elles rencontraient. L’horrible fracas que firent ces pierres volantes, mit l’alarme et la confusion partout. Les habitants qui ne trouvaient plus de sûreté nulle part, ne pouvant ni sortir de leur logis ni y demeurer sans un danger de mort évident, commençaient à crier et parlaient déjà de se rendre ; quand le grand-maître s’avisa d’un expédient qui arrêta la sédition dans sa naissance, et qui sauva la vie à une infinité de peuple. Il ordonna que les femmes, les enfants et toutes les personnes inutiles eussent à se retirer dans l’espace qui était entre les maisons et les remparts du côté del’Occident; et afin qu’on y fût en assurance, il fit couvrir tout cet espace d’un toit fort solide, composé de bonnes poutres bien jointes ensemble et capables de résister à l’effort des plus grosses pierres. Les Turcs, qui ne savaient pas que les bourgeois eussent abandonné les maisons, dressaient toujours leurs machines dans les endroits qui paraissaient les plus habités : de sorte qu’une grêle si meurtrière blessa assez peu de gens dans la suite. Les soldats même et les Chevaliers, dont les postes étaient proches des remparts, n’en reçurent pas beaucoup de dommage, non plus que de l’artillerie que les Turcs mirent sur une hauteur qui commandait un peu la ville.

Le pacha Paléologue, qui avait prétendu réduire la place par la décharge de ses grosses pièces, voyant que les assiégés ne parlaient point de capituler, et ne voulant pas hasarder l’assaut, prit une étrange résolution pour terminer promptement le siège. Il fit réflexion que la personne du grand-maître était le principal obstacle à la prise de la ville, et que les Chevaliers ne se rendraient point tandis qu’ils auraient un chef si vaillant et si expérimenté : il jugea donc que le plus

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