chapitre sirtèmc
sûr et le plus court serait de s’en défaire. Il communiqua son dessein à deux transfuges, qui étant venus au camp des Turcs dès le commencement du siège, avaient abjuré la foi chrétienne et faisaient paraître beaucoup de zèle pour la loi maliométane. L’un était dalmate et l’autre albanais : ils avaient tous deux des relations dans Rhodes ; et l’albanais, qui était homme adroit et intelligent, connaissait fort un des secrétaires du grand-maître, italien de nation, nommé Philelphe. Les transfuges renégats s’offrirent d’eux-mêmes à faire le coup, par le fer ou par le poison. L’exécution était difficile et périlleuse; mais un méchant homme peut tout, quand il ne craint rien.
Lorsque les deux assassins se préparaient à sortir du camp, Âly pacha y arriva de Constantinople. Mahomet, que le siège commençait à inquiéter, l’avait envoyé exprès pour avertir Misach Paléologue qu’il venait lui-même avec un renfort de cent mille hommes, et qu’il amenait quinze cents pièces d’artillerie d’une grosseur extraordinaire. Soit que l’avis fût faux ou véritable, les Infidèles le reçurent comme un oracle qui les assurait de la victoire : le nom seul de Mahomet remplit le camp d’allégresse, et inspira une nouvelle ardeur aux soldats. Cela produisit un effet tout contraire dans la ville. Les transfuges qui s’y rendirent l’iin après l’autre, pour ne point paraître avoir de liaison ensemble, et qui auparavant avaient fait courir le bruit qu’ils étaient tombés malheureusement entre les mains des Barbares à la seconde sortie, furent reçus comme des gens qui s’étaient tirés de captivité. Ils dirent, en entrant, que Mahomet approchait avec une armée formidable, et que tout était perdu si on attendait sa venue pour capituler. Quelques Chevaliers italiens, qui gardaient un poste de ce côté-là, et qui n’étaient pas sans doute les plus braves de leur langue, s’alarmèrent à cette nouvelle : quelques Chevaliers espagnols, qui prirent aussi l’épouvante sur le même bruit, s’étant joints aux Italiens, ils cabalèrent tous ensemble et eurent la nuit des conférences secrètes, dont le résultat fut que, puisqu’on ne pouvait sauver Rhodes, il fallait au moins sauver l’honneur des Rhodiens en faisant une belle composition. Les Italiens, qui étaient les chefs de la cabale, s’ouvrirent à Philelphe, en qui le grandmaître avait confiance ; et après l’avoir fait entrer dans leurs sentiments, ils l’engagèrent à représenter au grand-maître la nécessité qu’il y avait de se rendre, pour garantir l’île des derniers malheurs de la guerre.
Bicrre D’Huftusson.
Philelphe avait de la probité et de l’honneur; mais il aimait fort sa nation et l’estimait trop pour la croire capable d’une lâcheté. Comme il crut que les Italiens avaient de bonnes intentions, et qu’agissant de concert avec les Espagnols, ils ne pouvaient faire de fausses démarches, il n’eut pas de peine à se charger ni à s’acquitter de la commission qu’ils lui donnèrent.
Dès que le grand-maître eut appris par son secrétaire ce qui se passait, il fit venir les plus factieux devant lui ;et dissimulant d’abord son indignation, il leur dit, avec une raillerie piquante, que s’ils craignaient tant Mahomet, ils n’avaient qu’à se sauver ; qu’il leur donnait leur congé et qu’il leur ferait préparer des galères pour leur retraite. Ensuite changeant de ton et prenant un air sérieux: «Mais si vous voulez demeurer avec nous, ajouta-t-il, ne parlez jamais de composition, et faites votre compte que si vous continuez vos cabales, je vous ferai tous mourir. »
Ces paroles prononcées avec autorité, furent un coup de foudre pour les coupables. Ils reconnurent leur faute et en parurent si confus et si touchés, que le grand-maître les* crut assez punis : de sorte que mêlant la douceur avec la sévérité, et se contentant de leur repentir pour toute peine, il leur fit grâce sur-le-champ. Mais ces Chevaliers, que la bonté du grand-maître acheva de confondre, se jugeant eux-mêmes indignes de grâce après une action si honteuse, le prièrent de ne leur point pardonner leur faute, qu’ils ne l’eussent effacée avec le sang des ennemis et avec le leur.
Cependant les deux traîtres prenaient leurs mesures et cherchaient des voies pour exécuter leur dessein. L’Albanais, qui sut qu’on avait ôté à Philelphe la connaissance des affaires depuis la cabale des Italiens, ne manqua pas de lui faire entendre qu’il n’y avait plus rien à espérer pour lui dans Rhodes; qu’on ne regagnait guères la confiance des grands, quand on l’avait une fois perdue; que d’ordinaire, après avoir eu part à leurs secrets, on leur devenait odieux en leur devenant suspect; que la haine de ceux qui peuvent se venger impunément est toujours à craindre ; que le grand-maître se vengerait tôt ou tard, et que le plus sûr était de ne pas se laisser prévenir.
Il n’en fallut pas davantage à un Italien aussi éclairé que Philelphe, pour deviner ce qu’on attendait de lui. Il avait toujours regardé l’Albanais comme un homme sans religion et sans conscience, et ce retour kiopiné ne fit qu’augmenter
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la mauvaise opinion qu’il avait de lui. Il ne douta presque pas que ce méchant homme n’eût été gagné par les Infidèles, et ne fût retourné à Rhodes dans le dessein de faire un grand crime. Pour s’en assurer davantage, il fit semblant d’écouter les raisons de l’assassin, et lui fit même comprendre qu’il était tout prêt à prévenir ses ennemis, pourvu qu’il fût secondé. L’assassin, attiré par cette ouverture, ne balança pas à s’ouvrir de son côté. Il déclara toute l’affaire à Philelphe; et lui ayant montré des lettres du pacha Paléologue qui pressait l’exécution, il lui promit de sa part tout ce qui aurait pu tenter un homme ambitieux et intéressé.
Quelque horreur qu’eût Philelphe d’un si exécrable attentat, il y consentit en apparence. Mais comme il ne s’engageait que pour faire tomber le traître dans le piège ; dès qu’il l’eût quitté, il alla rendre compte au grand-maître de ce qu’il venait d’apprendre. On se saisit aussitôt de l’Albanais, qui s’applaudissait déjà en secret du succès de son entreprise. Il nia tout d’abord, avec une assurance et une hauteur que les criminels n’ont pas coutume d’avoir, mais il avoua tout ensuite, ou pressé par les remords de sa conscience, ou forcé par la violence des tourments. Le Dalmate, qui s’était introduit dans le palais du grand-maître par une autre voie et qui avait déjà corrompu un de ses officiers de cuisine, fut pris presque en même temps sur la déposition de l’Albanais. Ils furent exécutés tous deux publiquement ; et le peuple eut tant d’horreur de leur crime, qu’il mit les deux corps en pièces : si bien que la conjuration retomba sur la tête des conjurés, par une conduite secrète de la justice divine qui se sert quelquefois, pour faire périr les scélérats, des moyens qu’ils prennent pour perdre les innocents. Philelphe rentra dans les bonnes grâces du grand-maître et reconnut, par son expérience, que la fidélité contribue toujours davantage à la fortune d’un homme que la trahison.
Misach Paléologue, ayant appris d’un des complices qui se sauva dans le camp des Turcs le mauvais succès de la conjuration, ne songea plus qu’à préparer tout pour presser la place, résolu d’emporter par la force ce qu’il ne pouvait gagner par l’artifice. Il commença par faire élever une terrasse ou un cavalier au bord du fossé, du côté où les assiégés avaient fait des retranchements. Dès que le grand-maître eut découvert ce que le pacha entreprenait, il commanda cinquante hommes des langues de France et d’Italie, pour aller
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combattre les travailleurs, et renverser leur travail. Les gens commandés descendirent la nuit dans le fossé, par les casemates, et en gagnèrent le haut si secrètement avec des échelles, que les Turcs ne s’aperçurent de rien que quand ils les virent venir l’épée à la main. Une attaque si imprévue mit les Infidèles en désordre : ils prirent la fuite et l’obscurité de la nuit sauva lavie à plusieurs. Les Italiens factieux, qui étaient du nombre des cinquante et qui ne cherchaient qu’à réparer leur honneur, furent les plus ardents à poursuivre les fuyards. Ils en tuèrent dix de leur main, et ne revinrent qu’avec des têtes sanglantes au bout de leurs piques. Les Français et les Italiens démolirent, en retournant, l’ouvrage des ennemis et enclouèrent leur canon.
Le pacha Paléologue fut surpris d’une action si déterminée ; et ayant su par des transfuges que c’étaient des Italiens et des Français qui l’avaient faite, il ne put s’empêcher de dire qu’il avait affaire à des gens qui avaient hérité du courage de César et de Charlemagne : tant la véritable valeur charme les ennemis mêmes, quelque barbares qu’ils soient.
Le grand-maître ne se contenta pas de donner des louanges aux victorieux, il leur fit à tous des présents ; mais pour témoigner aux Italiens qu’il n’avait plus rien sur le cœur contre eux, il leur dit agréablement, devant tout le monde, qu’ils étaient gens d’honneur, et qu’ils avaient fort bien tenu leur parole.
Le désavantage qu’eurent les Turcs en cette rencontre leur fit quitter la pensée d’attaquer la place par le poste d’Italie. Ils reprirent leur premier dessein, et tournèrent tous leurs efforts contre la tour de Saint-Nicolas ; non seulement parce qu’étant presque toute ruinée, ils en crurent la prise facile, mais aussi parce qu’ils avaient toujours dans l’esprit que sans cela, rien ne pouvait décider de la victoire.
Pour cet effet, le général des Infidèles entreprit de construire un pont de bois qui tînt six hommes de front, et qui allât de l’église de Saint-Antoine au pied de la tour. On y travailla sans relâche en la présence du pacha, qui aidait luimême les ouvriers. Dès que la machine fut achevée, un Turc ayant été secrètement, la nuit, lier une ancre au rocher même de la tour avec une chaîne de fer, passa par l’anneau de l’ancre un cable auquel le devant du pont était attaché ; afin qu’en tirant le cable à force de bras, le pont fût conduit peu à peu à la pointe du môle de Saint-Nicolas.
Cbapitre sirième.
Mais Tartifice des Turcs ne put tromper la vigilance des Rhodiens. Un matelot anglais nommé Roger, homme hardi et entreprenant, qui découvrit ce qui se passait, se jeta dans la mer dès que le Turc se fut retiré; et après avoir subtilement détaché l’ancre, il laissa la chaîne sur le rocher, comme si elle y eût tenu encore. Le grand-maître donna surle-champ deux cents écus d’or au matelot pour récompenser son action. Dès que les Turcs commencèrent à tirer le cable pour faire avancer le pont, ils s’aperçurent que leur stratagème était découvert, et que les Rhodiens étaient plus fins qu’eux;ils n’en furent pas néanmoins entièrement déconcertés, Misach Paléologue, qui conduisait lui-même cette entreprise et qui avait l’esprit fertile en expédients, fit venir quantité de barques pour soutenir le pont sur l’eau et le transporter insensiblement jusqu’au môle, à mesure que les barques avanceraient. Il ordonna en même temps, que pour attaquer la tour de Saint-Nicolas et pour battre celles du port durant l’attaque, on tînt prêtes trente galères, outre plusieurs bâtiments légers où il avait mis les plus braves de l’armée, et qui devaient commencer l’attaque tandis que les soldats des galères mettraient pied à terre.
Le grand-maître n’oubliait rien de son côté pour se fortifier dans la tour. Il faisait travailler jour et nuit mille pionniers, qui taillaient le roc, afin de rendre le fossé et plus large et plus profond. Après avoir renforcé la garnison, des gens que î’Escalle avait amenés de Vérone au commencement du siège, il posta au pied du môle un escadron de Chevaliers espagnols et allemands,pour en tirer du secours dans le besoin: mais comme il y avait lieu de craindre qu’une partie des ennemis n’attaquât la ville, tandis que l’autre attaquerait le fort de Saint-Nicolas, et qu’on pouvait aisément juger qu’ils s’attaqueraient à la muraille des Juifs où leur canon avait fait de fort grandes ouvertures; il y envoya beaucoup de soldats sous la conduite du Chevalier de Montholon, avec ordre de n’en point sortir sans un commandement exprès. Il prescrivit ensuite à chacun sa fonction dans le fort, pourvoyant à tout, mais ne faisant rien sans délibération et sans conseil. Il écoutait les avis avec douceur et même avec docilité, étant persuadé que les plus éclairés ne voient pas tout, et que les plus sages font souvent des fautes quand ils ne suiventque leur sens.
La manière honnête et affable dont il traitait tout le monde, donnait non seulement aux Chevaliers, mais encore aux
Bietrc D’Hutius0on.
moindres soldats la liberté de lui dire leurs pensées sur les occasions qui se présentaient: il prenait plaisir à les entendre et il trouvait quelquefois, dans l’entretien d’un simple soldat, des expédients et des stratagèmes, qui ne lui seraient pas peut-être venus en l’esprit. Mais avec toute sa bonté, il était sévère quand il fallait l’être. Deux soldats de la garnison du fort ayant résolu alors de se rendre aux Turcs, jetèrent quantité d’armes et de munitions dans la mer. Ils furent pris sur le fait et eurent honte d’eux-mêmes quand ils se virent découverts. On demanda leur grâce au grand-maître, et ils vinrent se jeter à ses pieds fort repentants de leur crime. Mais quelques prières qu’on lui fît et quelque regret que les coupables fissent paraître, il voulut qu’ils fussent pendus aux fenêtres de la tour et jetés ensuite dans la mer.
Les ennemis s’étaient si mal trouvés d’avoir attaqué le fort de Saint-Nicolas en plein jour, qu’ils se déterminèrent à ne le plus attaquer que la nuit. Ils firent même leurs approches sans bruit contre leur coutume. Mais ayant gagné le môle et étant sortis de leurs vaisseaux, ils rompirent enfin le silence. L’élite des Turcs assaillit la tour par l’endroit le plus ruiné, en jetant des cris effroyables, qui furent suivis du son des trompettes et des autres instruments de guerre.
Les Chrétiens qui étaient tous sur leurs gardes, et qui attendaient les ennemis de pied ferme, soutinrent l’attaque vigoureusement. On combattit de part et d’autre avec une ardeur égale, sans se voir qu’à la lueur des grenades et des pots à feu qui volaient continuellement des deux côtés ; de sorte qu’en peu de temps il se fit un fort grand carnage. L’horreur des ténèbres, les feux d’artifice, le bruit et la fumée du canon, le cri des combattants, les gémissements des blessés, tout cela mêlé ensemble faisait un spectacle également affreux et lugubre.
Cependant les galères des Infidèles ayant joint la tour de Saint-Nicolas, et le pont de bois étant affermi sur la pointe du rocher où il avait été conduit à la faveur des barques qui le soutenaient, une multitude presque innombrable de Turcs donna l’assaut du côté que la grosse muraille était tombée. Les décharges qu’on fit sur eux rompirent leur premier effort, et en renversèrent une partie du haut des ruines où ils étaient déjà montés. Le reste fut repoussé par les Chevaliers qui défendaient cet endroit; et on vit alors ce que peut quelquefois la valeur contre le nombre. Le grand-maître, qui était
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partout, exhortait incessamment ses gens à bien faire, et les assurait de la victoire pourvu qu’ils voulussent vaincre.
Tandis que le combat s’échauffait le plus, les batteries que
Ruines de la Tour St-Nicolas.
Bterre t’Hubusson.
le grand-maître avait fait dresser contre le pont, firent tout Teffet qu’on en pouvait espérer. Le pont fut mis en pièces dans le temps qu’un renfort de soldats passait. N’ayant pu ni être secourus par les barques, ni se sauver à la nage sous une grêle de pierres et de flèches qui suivit les décharges de l’artillerie, ils périrent tous misérablement.
Le canon des galères ennemies ne laissait pas de battre la tour de Saint-Nicolas, et de fatiguer fort les Chevaliers. Mais ils reprirent une nouvelle vigueur, quand ils s’aperçurent que le pont était rompu, et que les assaillants ne pouvaient plus être rafraîchis par là. Ce qui augmenta encore leur résolution, c’est que l’artillerie de la tour coula à fond quatre galères avec plusieurs navires de guerre, et que les brûlots qu’on poussa contre les autres vaisseaux, mirent la frayeur et le désordre dans toute la flotte.
Cela n’empêcha pas pourtant les Infidèles d’opiniâtrer leur attaque et de continuer leur tirde désespoir relève quelquefois le courage, au lieu de l’abattre. Les deux partis s’acharnèrent tout de nouveau et le combat, qui avait déjà duré trois heures, recommença avec plus de violence que jamais. Le jour qui parut bientôt ne servit qu’à irriter les combattants, en découvrant le massacre de la nuit. La vue de tant de corps ou étendus sur la terre, ou flottants sur l’eau avec les débris du pont et des galères, animait les Infidèles à réparer leur honneur, et les Chrétiens à soutenir leurs avantages. Ils firent les uns et les autres tout ce que de braves gens peuvent faire en ces occasions. La perte fut grande du côté des Turcs et leurs chefs les plus remarquables demeurèrent sur la place, entre autres le gendre de Mahomet, nommé Ibrahim, jeune prince très vaillant et très cher au grand-seigneur. Il tint ferme assez longtemps sur les ruines de la tour et tua plusieurs Chevaliers de sa main, en se servant des monceaux de corps comme de rempart; mais, ayant reçu diverses blessures, il tomba lorsqu’il déchargeait un coup de sabre et expira un moment après. La mort d’ibrahim ralentit l’ardeur des Barbares. Ils lâchèrent pied malgré toute la résolution de leur général, qui les exhortait à venger le gendre du grandseigneur, et qui tua lui-même ceux qui reculèrent les premiers. Les Chevaliers les poussèrent et les contraignirent enfin de se retirer. Une retraite si honteuse jeta Misach Paléologue dans une profonde tristesse. Dès qu’il fut retourné au camp, il s’enferma dans sa tente, et y passa trois jours entiers sans