chapitre siricme
donner audience à personne, ou pour cacher sa douleur, ou pour méditer à loisir sur le parti qu’il avait à prendre.
Comme les Turcs perdirent en cette occasion plus de deux mille cinq cents hommes, et que tant de corps morts qui couvraient la terre, ou que la mer avait rejetés sur le rivage, étaient capables de corrompre l’air en peu de temps, le grand-maître fit nettoyer tout le môle; mais il eut soin particulièrement de ses soldats. Après avoir fait enterrer les morts avec tout l’honneur que la conjoncture présente pouvait permettre, il fit panser les blessés lui-même ; il les visitait à toute heure et leur distribuait de sa main les riches dépouilles des vaincus, donnant aux uns des armes de prix, aux autres des vestes de soie et de brocard. Le repos où demeurèrent les ennemis tandis que leur général était renfermé dans sa tente, donna le temps au grand-maître de satisfaire à tous ces devoirs.
Misach Palëologue se résout à donner l’assaut sur tous les points à la fois pour diviser les défenseurs. — Ses préparatifs. — Ceux du grand-maître. — Supplice d’un traître. — Nouveaux artifices du pacha pour amener la reddition de la place. — Ses propositions au grand-maître. — Fière réponse de celui-ci. — Bombardement et assaut général. — Vicissitudes diverses du combat. — Exploits héroïques du grand-maître. — Les Turcs sont repoussés et lèvent le siège.
[E pacha Paléologue sortit enfin de sa retraite, et reprit son ardeur et sa fierté ordinaire. A la vérité, il ne pensa plus à rien entreprendre sur la tour de Saint-Nicolas, qui lui parut imprenable, mais il pensa tout de bon à réduire la ville, en divisant les forces des assiégés ; et il espéra d’en venir à bout, s’il l’attaquait fortement par plusieurs endroits. Il se persuada que quand les murailles seraient ruinées partout comme elles l’étaient au quartier des Juifs et au poste d’Italie, le peu de soldats qu’il y avait à Rhodes ne suffirait pas pour les garder; qu’en donnant l’assaut de tous côtés en même temps, on ne manquerait jamais d’entrer dans la place, et que les assiégés seraient contraints de se rendre quand ils ne pourraient plus résister. D’ailleurs il ne doutait point que l’ingénieur allemand, sur lequel il comptait toujours, ne trouvât enfin le moyen de le servir, et c’était là une de ses principales ressources.
On range aussitôt par son ordre les meilleures pièces d’artillerie autour de la ville. Tandis qu’elles foudroient les murailles, les Turcs, que la vue de leur général ranime, se mettent d’un côté à creuser des chemins sous terre, et de l’autre à faire des tranchées couvertes de planches et de fascines, pour conduire sûrement des hommes dans le fossé. Ils élèvent ensuite des terrasses et des plates-formes soutenues de claies et de branches d’arbres entrelacées aux pieux d’une palissade qui régnait tout alentour ; et ils logent sur ces terrasses, qui étaient de la hauteur des murailles et des bastions de la ville, quantité de coulevrines, et d’autres petites pièces avec lesquelles ils font un feu continuel.
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Mais comme ils songeaient à donner l’assaut, principalement du côté de la muraille des Juifs, où les batteries avaient fait plus de dégâts, après s’être coulés dans le fossé par leurs conduits souterrains, ils entreprirent, à la faveur du bruit et de la fumée qui empêchaient les assiégés de les entendre et de les voir, — ils entreprirent, dis-je, d’emplir le fossé des matériaux que le canon avait abattus de la muraille, et qui étant entassés par hasard, faisaient une espèce de talus fort droit. Ils travaillèrent avec tant de chaleur et tant de succès, malgré le feu de la ville, qu’en peu de temps, le fossé fut presque comblé à la hauteur du bastion ou du ravelin des Juifs, de sorte que par là on pouvait monter aisément sur la muraille.
Le grand-maître, qui ménageait ses gens pour l’assaut, voyant que les batteries principales delà ville faisaient peu d’effet, et que les ennemis avançaient toujours sans trop de pertes, fit jouer une machine extraordinaire propre à jeter des masses de pierre, et à laquelle on avait donné le nom de Tribut^ parce qu’elle fut faite dans le temps que Mahomet demandait un tribut aux Chevaliers. Cette machine qu’on dressa vis-à-vis le travail des Turcs, et qu’on tournait aisément de tous côtés, faisait des effets prodigieux. Les quartiers de marbre qu’elle lançait avec violence , n’écrasèrent pas seulement les travailleurs sur les terrasses et dans le fossé, mais elles enfoncèrent aussi en plusieurs endroits les voûtes des chemins souterrains et le dessus des tranchées couvertes ; de sorte qu’une infinité de Turcs furent étouffés sous terre, et ensevelis dans les ruines de leurs ouvrages.
Les Rhodiens jetaient des cris de joie toutes les fois qu’on faisait jouer la machine ; et quand ils voyaient partir les pierres, ils disaient par raillerie que c’était là le tribut qu’ils payaient à Mahomet. Le grand-maître prit un bon augure de la gaieté de ses gens. Quelque inquiétude qu’il eût du dernier travail des ennemis, il entra lui-même familièrement dans ces plaisanteries militaires: mais comme il savait profiter de tout, en raillant avec le soldat, il l’engagea à nettoyer le fossé que les Turcs avaient comblé, et à creuser un chemin sous la muraille pour y entrer et pour en sortir sans être exposé à l’artillerie des ennemis.
Dans la belle humeur où étaient les soldats, ils firent sans peine tout ce qu’il voulut. Le chemin fut fait promptement, et on tira peu à peu en dedans les pierres et les autres matériaux qui emplissaient le fossé. Le grand-maître assistait au
Cierre D’Hutiusson.
travail scion sa coutume, pour encourager les travailleurs. Il y avait un endroit de la muraille des Juifs où le canon des Infidèles donnait davantage, et qui était sur le point de tomber, il le fit terrasser en diligence, et munir d’un bon mur pour soutenir les terres encore toutes fraîches. Les femmes travaillèrent à cet ouvrage avec les bourgeois et les Chevaliers, comme elles avaient fait au premier retranchement.
Le grand-maître ordonna ensuite qu’on apportât au même endroit des tonneaux pleins de cailloux et de ferrailles, des sacs de soufre et de poudre, des chaudières d’huile bouillante, et tout ce qui serait propre à réprimer la fureur des Turcs quand ils donneraient l’assaut. Il demanda enfin à l’ingénieur allemand de quelle invention on poürrait encore se servir pour les repousser, et par quel ouvrage nouveau on pourrait se défendre contre eux, s’ils forçaient les retranchements qui venaient d’être achevés. L’Allemand parut surpris et embarrassé des questions que l’on lui fit. Il répondit froidement qu’il y penserait et que, pour assurer la place, il avait besoin de tous les secrets de son art. Comme il était déjà suspect, et qu’une batterie qu’il dressa lui-même devant le grandmaître ne réussit point, on eut sujet de croire qu’il n’agissait pas de bonne foi : mais ce qui augmenta les soupçons qu’on avait sur lui, c’est ce que firent les Turcs pour le décréditer dans la ville. Ils, y jetèrent des flèches auxquelles il y avait des lettres attachées, qui portaient qu’on devait se défier de l’ingénieur allemand, que c’était un scélérat qui avait de mauvais desseins ; et ils s’imaginèrent que la haine qu’ils témoignaient avoir pour lui, ferait croire qu’ils en étaient mécontents.
Le grand-maître ne doutant pas que l’avis ne fût aussi véritable que les Turcs avaient intention qu’on le crût faux, mit l’ingénieur entre les mains de la justice. Dès qu’il fut devant les juges, il lui échappa des paroles qui le trahirent ; il se coupa plusieurs fois dans ses réponses. Enfin comme la conscience presse souvent les criminels de parler contre euxmêmes, il confessa tout : il avoua qu’il n’était venu à Rhodes que pour tâcher délivrer la place aux Infidèles ; qu’il y était venu par un exprès commandement de Mahomet, avec ordre d’observer l’état de la ville et de retourner lui en rendre compte, au cas que l’armée turque fût contrainte de lever le siège. Il ajouta que ce n’était pas la première ville qu’il eût trahie de la sorte, et que sa conscience lui reprochait le meurtre d’une infinité de Chrétiens. Cela suffisait pour le faire
Cbapitre septième.
condamner à la mort; et, sans autres procédures, on le pendit dans la grand’place devant tout le peuple. Cette exécution fut sue aussitôt dans le camp des ennemis. Le grand-maître les en informa lui-même par des lettres qu’il fit jeter avec des flèches à leur exemple ; et il en usa de la sorte, pour leur apprendre que les espions réussissaient mal à Rhodes, et qu’on y profitait bien de l’avis des Turcs.
On ne saurait croire à quel point le pacha Paléologue fut affligé de la mort du traître. Il ne faisait presque plus fonds que sur lui depuis son dernier échec, et il espérait toujours que les intrigues d’un esprit aussi artificieux que celui-là ne seraient pas inutiles ; de sorte qu’il crut tout perdre en le perdant. Il ne se laissa pas néanmoins abattre ; mais il voulut tenter toutes les voies de douceur, avant que de faire un dernier effort.
A cet effet on jeta plusieurs lettres dans la ville, par lesquelles,après avoir exagéré la puissance des Ottomans, on avertissait le peuple que le grand-seigneur ne voulait point de mal aux Rhodiens ; qu’il ne faisait la guerre que pour les délivrer d’une domination injuste et tyrannique ; qu’étant Grecs, ils devaient naturellement obéir à l’empereur de Constantinople ; qu’ils n’auraient jamais de repos aussi longtemps qu’ils auraient pour maîtres les ennemis de la Porte. On leur promettait, s’ils voulaient se rendre, non seulement la vie et la liberté, mais aussi toutes sortes de biens et d’honneurs. On leur déclarait à la fin que s’ils refusaient des offres si avantageuses, ils devaient s’attendre à passer tous au fil de l’épée; que l’invincible Mahomet avait résolu d’épuiser toutes les forces de son empire pour prendre Rhodes ; qu’il venait à grandes journées, et qu’il ne serait plus temps de capituler, quand Sa Hautesse serait arrivée.
Ces lettres ne firent nulle impression sur les esprits : les gens sages s’en moquèrent ; les plus grossiers en reconnurent l’artifice ; tous eurent horreur du changement qu’on leur proposait ; et bien loin de songer à se soumettre au grandseigneur, ils firent de nouvelles protestations de fidélité au grand-maître. Ainsi rien ne contribua tant à retenir le peuple dans l’obéissance et à redoubler l’amour qu’il avait pour son prince légitime, que ce qu’on fit pour le révolter et pour le corrompre.
Le pacha Paléologue ne voyant aucun effet de ses lettres, auxquelles on ne daigna pas même répondre, prit une autre
Bictrc D’Hubusson.
voie pour parvenir à son but. Un Grec renégat se présenta la nuit par son ordre devant les murailles de la ville, et appelant les sentinelles à haute voix, dit aux Chevaliers qui parurent, que le général de l’armée ottomane voulait envoyer un ambassadeur au grand-maître, pourvu qu’il lui accordât un saufconduit. On répondit au renégat que le droit des gens se gardait inviolablement à Rhodes ; que l’ambassadeur n’avait rien à craindre ; qu’il pouvait venir en toute sûreté sur le bord du fossé des Juifs, et qu’il trouverait dans le boulevard de la tour un Chevalier qui lui donnerait audience, et lui ferait réponse au nom du grand-maître.
Un ancien bey nommé Solyman se rendit le lendemain vis-à-vis le boulevard. C’était un homme de tête, et qui avait joint une longue expérience à beaucoup d’habileté naturelle. Après avoir salué fort civilement le Chevalier que le grandmaître députa pour cette entrevue, il commença par lui dire que le pacha Paléologue s’étonnait de ce qu’étant si pressés, et ne recevant aucun secours, ils pensaient encore à se défendre. Il ajouta que pour lui il ne pouvait pas comprendre que des gens aussi sages qu’eux s’opiniâtrassent à périr ; qu’ils devaient se souvenir que Constantinople, Trébisonde, Négrcpont, Mételin, et tant d’autres places plus fortes que Rhodes, n’avaient pu tenir contre Mahomet; que la prudence devait régler la valeur, et que c’était une folie de prétendre résister au conquérant de deux empires, de douze royaumes, et de trois cents villes; qu’à la vérité il y avait de la gloire à défendre sa patrie, mais qu’il valait encore mieux la conserver tout entière, en se rendant au plus fort, que de la ruiner soimême par une générosité aveugle et mal entendue; qu’ainsi le bon sens voulait qu’ils s’accommodassent avec Mahomet ; que son favori Misach Paléologue offrait de ménager luimême l’accommodement, et de le faire de sorte qu’ils auraient sujet d’être satisfaits; qu’après tout c’était le seul moyen de sauver leur réputation et leurs États; que le grand-seigneur était inflexible, et qu’il fallait nécessairement qu’ils devinssent ses amis ou ses esclaves. Il conclut sa harangue d’une manière animée et touchante, en les conjurant d’avoir pitié de leurs peuples, et de n’être pas cause eux-mêmes du massacre de tant de gens et du saccage de toute l’île.
Le grand-maître étant informé des propositions de Solyman, lui fit dire que les Chevaliers n’étaient pas moins étonnés de son ambassade que le pacha surpris de leur