‹ Pierre d'AubussonChapitre 27 sur 63 · chapitre 0eptième · texte numérisé non relu

chapitre 0eptième

résistance; qu’ils ne comprenaient pas de leur côté, qu’on eût des sentiments de compassion et de tendresse pour ceux qu’on tâchait de perdre par toutes sortes de voies ; que la paix ne se traitait point avec le fer et le poison, et que les trahisons découvertes leur en faisaient craindre de nouvelles; qu’ils se souvenaient fort bien que Constantinople, Trébisonde, Négrepont, et tant d’autres places n’avaient pu résister aux armes de Mahomet; mais qu’ils n’avaient pas oublié aussi que ce conquérant tenait fort mal sa parole, et que contre la foi publique il avait fait mourir l’empereur David Comnène avec ses enfants, sans parler des princes de Bosnie et de Mételin.

Le Chevalier qui parlait au nom du grand-maître ajouta fièrement que les soudans d’Égypte et de Babylone, qui n’étaient pas moins puissants que les Turcs, avaient souvent attenté sur l’île de Rhodes, sans y gagner rien que de la honte ; qu’enfin les Rhodiens espéraient que leurs retranchements seraient le tombeau de l’armée turque, et qu’à tout hasard ils aimaient mieux s’ensevelir dans les ruines de leur patrie, que de la livrer à l’ennemi de la loi chrétienne : qu’au reste, ni les promesses, ni les menaces de Mahomet n’étaient capables de les engager à rien qui fût contre leur profession, et qui blessât leur honneur : qu’ils avaient tous le même esprit, et la même foi, et qu’ils souffriraient plutôt mille morts que de commettre une lâcheté. Le Chevalier dit ensuite que quand l’armée infidèle serait retournée à Constantinople, on pourrait envoyer des ambassadeurs à Rhodes, et que le grand-maître verrait alors ce qui serait honorable et utile à l’Ordre ; mais que tandis qu’une armée nombreuse était autour de la ville, il ne pouvait entendre à la paix ; que les troupes ottomanes n’avaient qu’à faire ce que font des ennemis déclarés, et que pour lui, il prétendait leur montrer avec le secours du ciel, que les Chevaliers de Rhodes n’étaient pas si aisés à vaincre que les autres nations du monde.

Une réponse si généreuse et si hère rompit toutes les mesures du pacha Paléologue. La honte, l’honneur, le désespoir, la colère excitèrent dans son âme des mouvements opposés qui le mirent presque hors de lui-même : la fureur demeura pourtant la maîtresse; et le barbare s’abandonnant à tous les sentiments que la rage peut inspirer, après avoir excité ses soldats à punir des orgueilleux qui bravaient la souveraine puissance des Ottomans, commanda qu’on mît

Pierre d’Aübusson.

ç8 fiiette D’Hutiusson.

en œuvre toutes les machines, et qu’on battît la ville jour et nuit sans donner de relâche aux assiégés. Jamais ses ordres ne furent mieux exécutés : les Turcs animés de la fureur du pacha, et transportés tout à la fois du désir de la victoire et de la vengeance, tirèrent en peu de temps plus de trois mille cinq cents coups, qui achevèrent de ruiner les tours et les murailles ; mais cela n’effraya pas les Rhodiens. Le grandmaître allait partout pour rassurer le peuple, et pour encourager les soldats. La confiance qu’il avait en Dieu augmentait sa fermeté naturelle, et répandait sur son visage un air tranquille qui semblait promettre un heureux succès.

Quand il jugea que les ennemis étaient sur le point de donner l’assaut, il mit ordre à tout pour le soutenir : il posta aux endroits les plus périlleux de gros escadrons de cavalerie, sous des chefs expérimentés qu’il choisit lui-même. Il retint auprès de lui les gentilshommes Français qui avaient suivi à Rhodes le vicomte du Monteil, et il se campa avec eux proche le quartier des Juifs, d’où il pourrait secourir les endroits qui seraient les plus pressés. Mais comme il fondait toutes ses espérances sur la protection du ciel, avant que de prendre son poste, il alla se prosterner au pied des autels ; et ayant recommandé le salut de Rhodes à Dieu, à la Vierge et à Saint-Jean Baptiste, il ordonna qu’on fît des prières continuelles dans toutes les églises de la ville.

Cependant le pacha Baléologue encouragé par l’effet de son artillerie, après avoir félicité ses troupes de leur vertu martiale, et leur avoir persuadé qu’elles n’avaient plus rien à prendre que des ruines sans défense, leur déclara hautement qu’il abandonnait la ville au pillage : il leur commanda même de massacrer tout, excepté les jeunes enfants, qu’il leur permit de conserver pour la milice du grand-seigneur (*). Il ordonna ensuite que tous les chrétiens qui échapperaient à l’épée des musulmans, fussent empalés ; et pour cela il fit préparer sur-le-champ huit mille pieux.

Les Turcs enflammés tout de nouveau et par l’apparente facilité de l’entreprise, et par l’espérance du butin, attendaient avec impatience l’heure de l’assaut, les armes à la main, et des chaînes à leur ceinture, pour lier tout ce qu’ils ne tueraient pas. Le pacha eut de la peine à les retenir un jour entier pendant lequel on tira sans discontinuation les plus grosses

I. Les Janissaires se recrutaient parmi ces enfants que l’on forçait à embrasser le mahométisme.

Cftapitte septième.

pièces d’artillerie, pour renverser tous les retranchements des assiégés.

Enfin le 27 juillet il fit donner le signal à la pointe du jour, en faisant tirer un mortier. Toute l’armée ottomane courut aussitôt, invoquant le nom de son faux prophète, et assaillit la ville de tous côtés avec des hurlements effroyables, qui faisaient retentir le rivage delà mer et toutes les collines d’alentour. Néanmoins le plus grand effort fut à la muraille des Juifs, où les ruines qui avaient rempli le fossé tout de nouveau, faisaient un chemin facile. Une multitude innombrable y monta impétueusement, et donna avec tant de furie, que les Chrétiens qui gardaient les brèches furent accablés parle nombre, et mis presque tous à mort. Les Turcs enorgueillis de ce succès poussèrent le reste, et arborèrent sept de leurs drapeaux sur la muraille avant que les assiégés eussent pu monter au haut d’un talus que le débris de la muraille avait fait de leur côté. Les Chevaliers et les soldats qui montèrent les premiers l’épée à la main, fondirent d’une telle force sur les assaillants, qu’ils les obligèrent de reculer : mais les Turcs s’étant rétablis en moins de rien, les deux partis se disputèrent longtemps la muraille. On combattit de part et d’autre avec beaucoup de chaleur et beaucoup de pertes. Lorsque le combat était le plus échauffé, et que la victoire semblait pencher du côté des Infidèles, le vicomte du Monteil vint au secours des Chrétiens suivi de Sanguin, de Gomare et des autres aventuriers français : quelques efforts qu’ils firent ils ne purent chasser l’ennemi, que la présence du pacha rendait intrépide ; et ils furent même contraints de lâcher un peu le pied, ne pouvant plus tenir ferme contre le grand nombre de barbares qui tombait sur eux.

Cependant le bruit qui se répandait dans la ville que l’ennemi avait gagné le quartier des Juifs, mettait l’épouvante et la confusion partout. Dès que le grand-maître se fut aperçu de ce commencement de déroute, ayant pris à sa main une demi-pique, il monta par l’une des quatre échelles qui étaient appliquées à la muraille, après en avoir fait rompre une par laquelle les barbares commençaient à descendre dans la ville : il tua lui-même quelques-uns de ceux qui étaient déjà descendus; et considérant que la perte ou le salut de la place dépendaient absolument de ce poste, il résolut de hasarder tout pour le regagner. Les vieux commandeurs et les jeunes chevaliers attachés à sa personne, montèrent tous

loo fiicrce D^Hutmsson.

après lui. Il enfonça d’abord un gros de Turcs, et se mêlant parmi eux avec une intrépidité qui les étonna, il les chargea si rudement, qu’ils furent bientôt éclaircis. Il en abattit plusieurs à ses pieds ; il en précipita quelques-uns du hautdes murailles. Les Italiens les pressaient d’un autre côté et combattaient vaillamment auprès de leur tour.

On ne sut pas plus tôt dans la ville le péril où le grandmaître s’était exposé, que les principaux bourgeois accoururent pour le dégager, ou pour mourir avec lui. Les femmes, qui s’étaient la plupart habillées en hommes, pour étonner les ennemis au moins par le nombre en paraissant sur les remparts, suivirent leurs maris et firent fort bien leur devoir. Les unes versaient sur les Turcs des chaudières d’huile bouillante ; les autres jetaient des cailloux et des ferrailles contre eux. Il y en eut d’assez vaillantes pour prendre les armes des Chevaliers morts et pour combattre en leur place.

D’ailleurs les arbalétriers que le grand-maître avait rangés auxendroits de la muraille que le canon avaitun peu épargnés, tiraient sans cesse sur les troupes qui venaient rafraîchir les assaillants.Les Barbares tombaient pêle-mêle de toutes parts, en vendant néanmoins chèrement leur vie, et faisant surtout beaucoup de carnage autour du grand-maître. L’image présente de la mort redoublait son zèle, et ne diminuait point sa valeur. <i Mourons, mes chers Frères, disait-il, plutôt que de « reculer ; c’est pour la foi, c’est pour le ciel que nous com- « battons ; notre mort sera glorieuse devant les hommes, et << précieuse devant Dieu. » Son exemple et ses paroles animèrent tellement les Chevaliers et les soldats, que malgré la résistance opiniâtre des ennemis, ils regagnèrent enfin la muraille, et s’en rendirent tout à fait maîtres après un combat de deux heures. Le Chevalier de Montholon fut un des premiers qui arracha les bannières ottomanes, et qui les jeta par terre.

Quelque effrayés que parussent les Barbares et quelque fatigués qu’ils fussent en effet, la honte ou l’honneur les fit revenir à la charge ; et Misach Paléologue détacha un vieux corps de janissaires pour seconder ce nouvel effort. Ayant reconnu le grand-maître à ses armes dorées et à la foule des personnes remarquables qui l’environnaient, il commanda qu’on le choisît dans la mêlée et qu’on ne le manquât pas. Ces gens frais se jetèrent comme des bêtes féroces sur les Chrétiens ; et s’étant fait jour au travers des piques et des

Cbapitrc septième.

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épées le cimeterre à la main, ils seraient allés droit au grandmaître, si le vicomte du Monteil, qui les vit venir, ne les eût arrêtés en tournant brusquement contre eux avec les plus braves du poste d’Auvergne qui étaient venus au secours. Cependant dix ou douze des plus hardis de ces Turcs passèrent outre, et ayant joint ceux qui étaient aux prises avec le grandmaître, ils déchargèrent plusieurs coups sur lui. Ses armes furent toutes rompues et il reçut cinq blessures tout à la fois. Il combattit encore quelque temps avec beaucoup de valeur : mais les Chevaliers qui l’accompagnaient s’étant aperçus qu’il était blessé, donnèrent si furieusement que les troupes ennemies commencèrent à plier : on les poussa, et elles furent contraintes enfin de prendre la fuite.

Les Turcs qui étaient montés à l’assaut aux postes des autres langues, et qui avaient trouvé une résistance égale partout, quittèrent leurs attaques dès qu’ils virent la mmraille des Juifs abandonnée, et s’enfuirent tous dans le plus grand désordre du monde, à la réserve de trois cents des plus animés qui demeurèrent sur les murailles, et dont la plupart, ne pouvant plus se défendre, tombèrent demi-morts dans la ville, où ils furent massacrés par le peuple.

On sortit en foule, en même temps, de tous côtés par les brèches, et les Rhodiens poursuivirent l’armée ottomane jusque dans son camp, abattant tout ce qu’ils rencontraient, et faisant un furieux carnage. Les Turcs se tuaient même les uns les autres pour se faire place en fuyant, tant ils craignaient de tomber entre les mains des Chrétiens. Le pacha Paléologue eut beau faire des promesses et des menaces tout à la fois pour arrêter la fuite de ses gens : la frayeur les emportait malgré eux ; et il fut contraint de fuir lui-même vers le rivage de la mer, afin de gagner ses galères.

Khodgia Afendy, qui a écrit en turc ce siège de Rhodes, attribue la déroute des Infidèles à l’avarice de leur général. Car il dit que les soldats, encore plus avides de butin que de sang, étant sur le point d’entrer dans la place et se préparant déjà à piller la ville, où ils espéraient trouver de grandes richesses, le pacha Paléologue qui voulait réserver tout pour lui, fit publier que le trésor de Rhodes était du domaine de la Porte ; que de généreux Musulmans ne devaient point chercher d’autre avantage dans les combats que la gloire de servir leur empereur ; qu’on ne manquerait pas néanmoins de récompenser tous ceux qui avaient fait leur devoir, mais aussi

Cicrre D’Hubusson

qu’on punirait sévèrement celui qui prendrait la moindre chose. L’historien ajoute que cette déclaration refroidit tellement le courage des soldats, qu’ils ne songèrent plus qu’à sauver leur vie. Pour peu qu’on examine les paroles d’Afendy, on comprendra facilement qu’il ne dit pas la vérité, selon le génie des historiens turcs, qui ne font nul scrupule de mentir quand il s’agit d’excuser la lâcheté, ou de couvrir le déshonneur de leur nation. Car enfin, outre que c’est la coutume des Ottomans d’abandonner au pillage les villes qu’ils prennent d’assaut, il n’y a pas d’apparence que le pacha Paléologue, qui employait toutes sortes de moyens pour se rendre maître de la place et qui était naturellement magnifique, eût pris tout d’un coup une conduite si opposée à son dessein et à son humeur.

Cependant le grand-maître, qui se sentit affaibli de ses blessures et qui ne put poursuivre les’ fuyards, rentra dans la ville tout couvert de sang. Les Chevaliers victorieux y rentrèrent peu de temps après avec l’étendard impérial qu’ils avaient enlevé devant la tente du pacha. Mais l’état où ils trouvèrent leur prince les mit dans une telle consternation, qu’ils ne purent se réjouir de la victoire. Une de ses blessures fut jugée mortelle par les chirurgiens; et dès le second jour on commença à désespérer de sa vie.

La violence de son mal ne l’empêcha pas néanmoins de remercier Dieu de l’avantage que les Chrétiens avaient remporté sur les Infidèles, et ses sentiments de piété redoublèrent quand il sut que le ciel avait combattu visiblement pour la défense de Rhodes. Plusieurs transfuges, qui se vinrent rendre aux Chevaliers dans le temps que les troupes victorieuses revenaient, racontèrent que dans la chaleur du combat les Turcs avaient aperçu en l’air une croix d’or toute couronnée de lumière ; qu’ils avaient vu une dame extrêmement belle, vêtue d’une robe blanche, la lance à la main et le bouclier au bras, accompagnée d’un homme sévère, qui portait un habillement fait de poils de chameau, et suivie d’une troupe de jeunes guerriers tous armés d’épées flamboyantes. Ils ajoutèrent que cette vision avait fort effrayé les Infidèles, et que lorsqu’on éleva l’étendard de l’Ordre, où l’image de la Vierge et celle de saint Jean-Baptiste étaient peintes, plusieurs étaient tombés morts sans recevoir aucune blessure.

Quoique le grand-maître n’ignorât pas que les Turcs répandaient quelquefois ces bruits pour couvrir leur lâcheté, et

Cfjapitre septième.

pour rabaisser la valeur de leurs ennemis, il savait bien que les saintes Écritures autorisent ces sortes d’apparitions ; et il ne doutait pas que Dieu n’eût pu faire à Rhodes contre Mahomet, ce qui se fit autrefois à Jérusalem contre Antiochus (^).

Dès que le général des Turcs eut gagné le bord de la mer avec les débris de son armée, il ne balança pas à lever le siège. Quelque confiance qu’il eût eue jusqu’alors en la fortune de Mahomet et en la sienne, il désespéra de prendre jamais la place après tant de vains efforts ; et ayant reconnu qu’il venait de perdre plus de neuf mille hommes,outre plus de quinze mille blessés qui étaient hors de combat, il ne songea plus qu’à sauver le reste, en se retirant.

Tandis que les Turcs embarquaient leurs machines de guerre et tout leur bagage, il parut deux grands navires que Ferdinand, roi de Naples, envoyait au secours de Rhodes. Le pacha Paléologue, qui les vit venir à pleines voiles et qui s’imagina quelle honte ce serait pour lui de les lais.ser entrer dans le port, les fit battre du rivage avec les pièces d’artillerie qui n’étaient pas encore embarquées, ne pouvant les faire attaquer par ses vaisseaux qui avaient le vent contraire. Les coups de canon démâtèrent l’un des navires ; l’autre ne reçut aucun dommage: mais le vent qu’ils avaient eu favorable venant à changer et la mer s’étant émue tout à coup, ils jetèrent l’ancre l’un et l’autre et s’arrêtèrent vis-à-vis le port, jusqu’à ce que la tempête les contraignît de faire force de voiles pour y entrer. Le navire dont le mât était rompu fut le plus heureux, et il prit si bien sa route qu’il entra facilement : l’autre n’ayant pu le suivre et étant emporté par la tourmente, relâcha dans le canal; de sorte qu’il se trouva le lendemain assez près de la flotte des Infidèles. Le pacha ne voulant pas manquer la proie qui se jetait entre ses mains, envoie vingt galères pour s’en saisir, et il commande au général des galères d’y aller lui-même. Les Chrétiens prennent aussitôt leur parti, et se mettent en ordre pour combattre. Les vingt galères investirent le vaisseau, et le foudroyèrent de tous côtés: il leur répondit avec toute son artillerie; et par un bonheur incroyable qu’on ne peut guères attribuer qu’à une particulière protection du ciel, il leur fit beaucoup plus de mal qu’il n’en reçut d’elles. Les mieux équipées ne laissèrent pas de le joindre à force de rames, et, l’ayant accroché.

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