chapitre 0epttème
extrêmement cette grâce, et qu’il chercherait toute sa vie les occasions de la reconnaître. Le grand-maître ne se contenta pas de témoigner sa gratitude à Ferdinand ; il en donna des marques solides à Louis de Palafox, gentilhomme aragonais et capitaine de navire, qui avait défendu vaillamment la tour de Saint-Nicolas et la muraille des Juifs ; car outre qu’il lui fit présent d’un diamant de fort grand prix, et qu’il fit chevalier son fils, jeune homme plein de mérite; il lui permit de porter en chef au-dessus des armes de sa maison, les armes de l’Ordre, pour preuve authentique des services que lui et les siens avaient rendus pendant le siège.
Il combla de faveurs et les Chevaliers et les soldats qui s’étaient le plus signalés: et comme la misère ne finit pas avec la guerre, il fit distribuer des grains en abondance au peuple de l’île, et le déchargea pour plusieurs années de toutes sortes de subsides.
m Gl)apitre huitième, ^
Mahomet se dispose à aller en personne mettre le siège devant Rhodes. — Des tremblements de terre et des inondations achèvent de ruiner les fortifications entamées par le premier >
siège. — Découragement des Rhodiens. — Fermeté chrétienne i
du grand-maître. — Mort de Mahomet II. — Bajazet et j
Zizime, ses fils, se disputent la couronne qui reste définitivement à Bajazet. ;
flotte ottomane porta elle-même à Constantilople la nouvelle de sa mauvaise fortune.Mahomet ut touché de cette disgrâce autant que peut 'être un prince sage et ambitieux, qui ne réussit >as dans une affaire d’honneur où il ne s’est engagé qu’avec de grandes précautions. Quoiqu’il fût assez maître de lui-même et qu’il sût dissimuler ses chagrins, il entra en une espèce de fureur à la vue des principaux chefs de son armée, et dans cet emportement il fut sur le point de les faire tous mourir. Le pacha Misach Paléologue son favori eut beau lui dire, avec la liberté que sa faveur lui donnait, qu’ils n’avaient rien à se reprocher ni sur la conduite ni sur le courage, et que les troupes musulmanes avaient fait tout ce qui se pouvait faire humainement. Il eut beau lui représenter encore que les Chevaliers de Rhodes étaient des gens d’une valeur extraordinaire, et que dans la mêlée il avait paru en l’air une troupe lumineuse, dont les Turcs n’avaient pu éviter les coups ni soutenir les regards : toutes ces raisons ne satisfirent pas le grand-seigneur. Il chassa de sa présence son favori même ; et bien loin de lui donner la veste d’honneur dont il gratifiait ses généraux et ses visirs au - retour d’une expédition militaire, il lui commanda de se retirer au sangiacat de Gallipoli. Enfin Mahomet ne se consola de son malheur que par la pensée que la conquête de Rhodes était réservée à son bras, et qu’il n’appartenait qu’à un homme comme lui de dompter les Chevaliers et leur grand-maître.
On fut bientôt informé à Rhodes des préparatifs qui se faisaient à Constantinople pour une nouvelle entreprise, et
Biccce D’Hul)U00on. 109
le grand-maître ne manqua pas de songer à se mettre en état de recevoir les Barbares.
Mais tandis que les Rhodiens se préparaient à rétablir les défenses de leur ville, il arriva des accidents extraordinaires qui rompirent toutes leurs mesures. Peu de temps après que l’armée navale des Turcs se fut retirée, on ouït dans Tîle, durant quelques jours, un bruit souterrain semblable au murmure lointain du tonnerre, ou au sourd mugissement de la mer qui roule ses flots vers le rivage. C’était comme le signal qui annonçait les divers tremblements de terre dont l’île fut agitée pendant plusieurs mois. Les plus solides édifices de la ville furent ébranlés par les premières secousses, et ensuite renversés presque tous par d’autres tremblements qui venaient coup sur coup, et qui ne cessaient quelquefois que pour recommencer avec plus de force.
Une nuit, la moitié du fort de Saint-Nicolas s’écroula, et les débris de la tour accablèrent la plupart des soldats de la garnison. L’exhalaison ardente qui causait tous ces mouvements et tous ces désordres, s’enflammant davantage par les efforts qu’elle faisait pour s’échapper des cavernes où elle était renfermée, les tremblements redoublèrent de jour en jour. La terre s’élevait et s’élançait en quelques endroits, se fendait et s’ouvrait en d’autres : on ne voyait partout que des ruines et des abîmes ; on n’entendait que des cris de gens effrayés, qui couraient à la campagne pour sauver leur vie, et qui ne trouvaient de sûreté nulle part. Enfin il semblait que l’île de Rhodes, que quelques-uns croient avoir été produite dans la mer par un tremblement de terre, fût sur le point de périr par le même accident qui l’avait fait naître.
Pour surcroît d’affliction, ces prodigieux tremblements de terre furent accompagnés de pluies si abondantes et si fortes, qu’on eût dit qu’un second déluge allait abîmer le monde. Outre cela, la mer s’enfla de dix pieds, et ayant franchi ses limites, se répandit dans la ville avec une impétuosité et un bruit épouvantable, comme pour l’engloutir. Les Rhodiens se crurent perdus quand ils virent les éléments conjurés en quelque façon pour leur ruine, dans le temps qu’ils étaient menacés de nouveau des armes du Turc ; et le grand-maître lui-même aurait eu peut-être de la peine à se soutenir avec toute sa fermeté naturelle, si la confiance qu’il avait en Dieu ne l’eût fortifié contre tant de maux.
no Biette ti’Hubusson.
C’est dans les sentiments de cette confiance chrétienne, qu’on l’entendait dire souvent, à l’exemple de Moïse et de David : « Le Dieu des armées est notre force ; quand je marcherais au milieu des ombres de la mort^ je ne craindrais rien^ Seigneur, parce que vous êtes avec moi. »
Il exhortait tout le monde à prendre courage, mais ses exhortations étaient assez inutiles. Le peuple, que les apparences touchent, se laissait aller aux impressions que ces sortes de malheurs produisent ; et ce qui augmenta la consternation publique, c’est que, vers ce temps-là, Mahomet partit de Constantinople à la tête d’une armée de trois cent mille hommes, résolu de conquérir ou l’Italie ou l’Egypte après la prise de Rhodes. Il passa le Bosphore de Thrace et prit son chemin par la Bithynie, dans le dessein de traverser en diligence toute l’Asie mineure, et de se rendre au port de Lycie avant que les Chevaliers apprissent sa marche. Mais Dieu se plaît quelquefois à abattre tout d’un coup l’orgueil des grands de la terre. Ce superbe prince qui ne pensait qu’à de nouvelles conquêtes, fut emporté d’une colique violente au milieu de son armée près de Nicomédie. Il avait cinquante-trois ans, et il était encore si vigoureux qu’il supportait tous les travaux de la guerre sans en être incommodé. Le chagrin qu’il eut de la levée du siège de Rhodes ne contribua pas peu à sa mort. Il parut toujours mélancolique depuis cet insuccès, et au seul nom du grandmaître, il lui prenait des humeurs noires qui le rendaient insupportable à lui-même. Guillaume Caoursin, qui vivait alors et qui était vice-chancelier de Rhodes, le fait mourir d’une manière plus étrange : il rapporte dans ses mémoires que Mahomet passant par une forêt de la Bithynie, un jeune homme habillé de blanc et d’une figure plus qu’humaine, se présenta à lui au travers des arbres avec un visage ardent de colère et une épée de feu à la main ; qu’après l’avoir regardé d’un œil fier et menaçant : « O le plus impie de tous les hommes, lui dit-il, je te percerai avec cette épée, » qu’à ces paroles Mahomet tomba de cheval tout tremblant comme s’il eût été frappé d’un coup de foudre ; qu’il sentit en même temps des douleurs aiguës qui lui firent jeter de hauts cris, et qu’il rendit l’âme ensuite, blasphémant le nom de Jésus-Christ et maudissant Rhodes. Quoi qu’il en soit de l’apparition, il est certain que ce cruel ennemi de la Croix, qui avait juré la ruine des Chevaliers deSaint-Jean de
C{)apitre {juitièmc. m
Jérusalem, mourut le jour même que l’Eglise célèbre la fête de l’Invention de la Sainte Croix, et qu’en mourant il prononça plusieurs fois le nom de Rhodes. On dit même qu’il commanda dans le fort de ses douleurs que cette inscription fût mise en latin sur son tombeau : « Mon dessein était de prendre Rhodes, et de subjuguer l’Italie. »
La mort de l’empereur ottoman fut le salut de la chrétienté, et particulièrement de l’état des Rhodiens. Dès que le grand-maître en sut la nouvelle, il rendit à Dieu publiquement des actions de grâces, de ce que l’Ordre de Saint-Jean était délivré du plus redoutable adversaire qu’il eut jamais; et de ce que le conquérant de tant de provinces n’avait pu, dans l’espace de vingt ans, lui enlever une de ses îles, ni même un de ses châteaux.
Le vice-chancelier Caoursin fit en plein conseil une harangue éloquente et pathétique, pour faire connaître aux Chevaliers que Dieu avait exercé sa miséricorde et sa justice tout ensemble, en bornant les conquêtes et les jours du tyran de la Chrétienté ; et il finit son discours par ces paroles : « Réjouissons-nous dans le Seigneur, et célébrons l’heureux jour ou Jésus-Christ a écrasé le dragon de l’Orient par la vertu de sa Croix : que l’illustre Rhodes triomphe ; que l’agréable île du soleil où l’air est si pur, et la campagne si riante, fasse paraîtrre une allégresse toute nouvelle en voyant ses ennemis abattus. »
Mais ce qui augmenta beaucoup la joie des Chevaliers, c’est que la ville d’Otrante fut reprise sur les Turcs dans la Fouille aussitôt qu’on y sut la mort de Mahomet. Achmat pacha, un des plus grands hommes de l’empire turc, s’était rendu maître de cette ville l’année précédente, et y avait laissé une forte garnison qui mettait la place en état de ne rien craindre. La prise d’Otrante avait fait trembler toute l’Italie, et la vigueur avec laquelle les Turcs soutinrent durant plusieurs mois les attaques des Napolitains qui l’assiégèrent, commençait à faire appréhender pour Rome, lorsque les assiégés, ayant appris que le grand-seigneur était mort, perdirent courage tout à coup et se rendirent au duc de Calabre, fils du roi de Naples, sans attendre un secours de vingt-cinq mille hommes qu’Achmat amenait lui-même. Une si agréable nouvelle réjouit toute l’Église; et ce fut alors que les Rhodiens commencèrent à respirer après une si longue suite de malheurs : la terre s’affermit,
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et la mer se retira ; si bien qu’ils eurent la liberté de réparer toutes les ruines de leur ville. Mais comme la corruption des mœurs suit d’ordinaire les désordres de la guerre ; que d’ailleurs tous ces événements terribles étaient des signes de la colère du ciel ; et que pour apaiser Dieu il faut nécessairement changer de vie, le grand-maître entreprit la réformation des Chevaliers et du peuple. Il fit pour cela des lois rigoureuses contre tous les vices qui blessent la piété chrétienne, et la société civile, et sa sollicitude alla jusqu’à défendre les jeux de hasard. Ces ordonnances furent publiées partout, et ce qui est presque incroyable, elles furent observées exactement : mais un souverain n’a pas de peine à se faire obéir de ses sujets, quand il ne commande que ce qu’il pratique.
Tandis que tout était calme à Rhodes, les deux partis qui se formèrent touchant la succession de la couronne ottomane, troublèrent toute la Turquie. Mahomet laissa deux fils en mourant, Bajazet et Zizime ;car Mustapha leur aîné, qui était fort brave, s’étant rendu coupable d’un crime, Mahomet, faisant tout à la fois le personnage d’un père barbare et d’un prince juste, l’avait fait étrangler sur-le-champ.
Ainsi Bajazet et Zizime demeurèrent les seuls héritiers de la couronne. Le premier gouvernait la Paphlagonie, et faisait sa résidence sur les bords de la mer que les anciens appelaient le Pont Euxin. Le second avait le gouvernement de Lycaonie dans l’Asie mineure ; de sorte que les deux frères se trouvèrent éloignés de la Porte à la mort de l’empereur. Ils avaient toujours été séparés l’un de l’autre et ne s’étaient jamais vus qu’une seule fois, par une politique de Mahomet, qui craignait que la jalousie ne mît de la division entre eux ou que l’amitié ne les unît contre lui. Ils avaient un caractère bien différent, et on peut dire qu’ils ne se ressemblaient que par la passion qu’ils avaient tous deux de régner. Bajazet, à qui les Turcs donnèrent le nom d’Éclair ou de Foudre,démentait ce titre par la qualité de son esprit qui était pesant, et par celle de son cœur qui ne respirait rien moins que la guerre. Zizime, dont le nom signifie Amour, avait au contraire l’esprit vif, l’âme noble et toutes les inclinations généreuses. Il n’était pas si beau que Bajazet ; mais il paraissait sur son visage et en toute sa personne je ne sais quoi de grand, de doux et de fier, qui valait mieux que la beauté. Il se plaisait extrêmement à la chasse et à tous les exercices militaires. Mais il n’avait