‹ Pierre d'AubussonChapitre 30 sur 63 · Chapitre huitième · texte numérisé non relu

Chapitre huitième

pas moins de goût pour les lettres que pour les armes : il savait les langues, entre autres la grecque et Titalienne qu’on parlait à Rhodes ; il passait une partie de son temps dans la lecture des histoires ; il entreprit même d’écrire celle de Mahomet son père, et il y travaillait lorsqu’il apprit la nouvelle de sa mort. Il était zélé pour la religion mahométane, sans entêtement néanmoins, et ne laissant pas avec tout son zèle d’aimer les Chevaliers de Rhodes, que son père haïssait à mort. Il avait surtout une affection particulière pour le grandmaître, depuis le commerce qu’ils eurent ensemble sur le sujet de la paix, et son dessein était toujours de faire une liaison étroite avec lui autant que la loi des Musulmans le pourrait permettre. L’histoire de Zizime touche de si près à celle du grand-maître, comme on verra dans la suite, que je ne puis me dispenser de dire ici ce qui arriva aux deux frères ottomans avant que les Chevaliers se mêlassent de leur querelle.

Aussitôt que Bajazet et Zizime surent la mort de leur père, ils ne songèrent tous deux qu’à s’emparer de l’empire. Mais avant qu’ils se missent en campagne,les partisans qu’ils avaient à Constantinople prirent les armes, et se déclarèrent pour l’un ou pour l’autre. Les chefs des deux factions firent valoir le mieux qu’ils purent les droitsdes deux princes. Ceuxquiétaient affectionnés à Bajazet disaient que la nature parlait pour lui, et, qu’étant l’aîné, on ne pouvait pas sans injustice lui ôter la couronne pour la mettre sur la tête de son cadet. Les amis de Zizime prétendaient qu’un prince lâche et fainéant comme Bajazet, qui n’avait nulle application aux affaires et qui menait une vie toute dissolue, ne méritait pas de succéder au grand Mahomet. Ils soutenaient que Zizime ayant reçu du ciel toutes les qualités qui peuvent rendre un prince digne de l’empire, il devait avoir la meilleure part à la succession de son père ; et pour ce qui regardait le droit d’aînesse, ils ajoutaient qu’à la vérité Bajazet était né avant Zizime, mais que c’était pour cela que Bajazet n’avait aucun droit à la couronne impériale. « L’un n’est que le fils de Mahomet, disaient-ils ; <,< l’autre est le fils de l’empereur. Bajazet naquit du vivant « d’Amurat, et avant que Mahomet portât le sceptre. Zizime, « au contraire, est venu au monde depuis que son père a hérité « de l’Etat des Turcs, et qu’il a conquis l’empire des Grecs ; « de sorte qu’on peut dire véritablement que ce jeune prince « est né sur le trône, et que la nature l’a destiné aussi bien « que la fortune à être empereur. »

Pierre d’Aürusson. S

114 fiierte D’Hutmsson.

Ils fondaient leur raisonnement sur un exemple authentique tiré de l’ancienne histoire des Perses. En effet, après la mort de Darius qui laissa plusieurs enfants, Artamenès voulut se faire reconnaître roi, prétendant que la couronne lui appartenait comme à l’aîné. Xerxès la lui disputa et prétendit, de son côté, qu’il fallait avoir plus d’égard au bonheur de la naissance qu’à l’ordre de la nature. Il disait qu’Artamenès était véritablement fils de Darius, mais de Darius homme privé ; que pour lui, il était fils de Darius roi de Perse ; qu’Artamenès et ses autres frères, qui étaient nés avant que leur père fût élevé sur le trône, pouvaient hériter des biens que leur père possédait quand ils naquirent ; mais que lui, qui était né le premier depuis le couronnement de Darius, devait succéder au roi, et que le royaume était proprement son patrimoine. Les deux frères ne pouvant s’accorder et ne voulant pas se faire euxmêmes justice, prirent pour juge de leur différend Artaphernes leur oncle. Ce prince ayant examiné mûrement l’affaire, la décida en faveur de Xerxès, de sorte qu’Artamenès fut exclu malgré son droit d’aînesse.

Les partisans de Zizime ne se contentaient pas de défendre ses intérêts par un si célèbre exemple: ils les appuyaient encore de l’autorité du droit Romain. Quelques Grecs, bien informés des lois de l’empire, leur avaient appris sans doute, qu’un enfant né avant que son père ait acquis une dignité, ne jouissait point des privilèges de la dignité (i); et que parmi les enfants des sénateurs, ceux-là seulement avaient le titre de claiHssimes, qui étaient nés après que leur père avait été reçu dans le sénat (2).

Pour reprendre notre histoire, les deux factions s’échauffèrent si fort en l’absence des sultans, qu’elles en vinrent bientôt aux mains. Le peuple de Constantinople prit parti suivant les diverses impressions qu’il reçut des pachas et des janissaires ; on pilla en partie le palais et le trésor impérial, et un des grands de la Porte fut tué dans une émotion populaire, où il y eut beaucoup de sang répandu.

Tandis que les affaires étaient en cet état à Constantinople, et que les princes concurrents se préparaient à soutenir eux-mêmes leurs droits par les armes, le grand-maître jugea à propos, pour profiter de la mort de Mahomet et de la

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