chapitre fjuiticme
division des princes, de faire une entreprise sur Tîle de Mctelin. C’était alors une des plus riches îles de l’Archipel, et celle dont la possession avait le plus d’importance pour l’Ordre, car elle était située vis-à-vis l’embouchure du détroit de Gallipoli. Les troubles de la Turquie en rendaient la prise facile : car il n’y avait pas d’apparence que les Infidèles pussent la secourir avec une armée navale, alors que toutes leurs forces étaient occupées à une guerre domestique. Ces considérations portèrent le grand-maître à faire préparer en diligence les navires de l’Ordre, et à ne rien épargner pour réussir dans une expédition si importante. Le commandeur de Jales,qui courait alors l’Archipel avec deux galères et qui songeait à reprendre le chemin de Rhodes, eut ordre d’attendre la flotte. Dès qu’elle fut prête, elle partit sous la conduite du chevalier de Carmandin, bailli de Lango : mais la maladie, les mauvais temps et les vents contraires firent échouer une entreprise si bien concertée, et dont le succès semblait infaillible.
Ce que le grand-maître fit alors pour se venger du Soudan d’Égypte, réussit mieux. Ce prince n’ayant nul égard aux traités, selon le génie et la coutume des Mahométans, avait envoyé des corsaires capturer les navires et piller les îles de l’Ordre, comme si la guerre était déclarée. Les Chevaliers ne lui pardonnèrent pas cette insulte. Dès qu’on en eût appris la nouvelle, le grand-maître ordonna à ses galères de courir les côtes de l’Égypte et de la Syrie, et de traiter avec la dernière rigueur les sujets et les terres d’un Barbare qui n’avait ni foi ni parole. Cela se fit si exactement, que Cairbei, c’est le nom du Soudan, se repentit bientôt d’être parjure.
Cependant le parti de Bajazet devint le plus fort. Tandis que les sultans s’approchaient pour se disputer la couronne par le droit des armes, Achmat, qui revint à Constantinople quand les Turcs eurent abandonné Otrante, et qui avait un grand crédit dans l’empire, se déclara hautement pour Bajazet, soit qu’il fût persuadé de la justice de sa cause, soit qu’il espérât gouverner tout sous un prince faible. Comme c’était un homme prudent et hardi, consommé également dans les affaires politiques et dans celles de la guerre, après avoir et menacé et caressé les plus factieux, il apaisa la sédition, en faisant asseoir sur le trône impérial un des fils de Bajazet âgé de treize ans, nommé le sultan Corcur, et en proclamant empereur le père de ce jeune prince. Bajazet qui s’était déjà embarqué sur ses galères, se rendit bientôt à Constantinople
ii6 Bietrc îi’Hubusson.
par la mer Noire. Achmat le reçut à la tête des pachas et des janissaires qu’il avait gagnés ; et l’ayant tous salué empereur, i
ils le conduisirent au palais impérial parmi les acclamations du peuple, qui le reconnut pour légitime héritier de Mahomet. j
Les partisans de Zizime eurent tout le chagrin qu’on se ;
peut imaginer, quand ils virent son ennemi sur le trône. Mais ^
le pouvoir absolu que s’était acquis le pacha Achmat, les obli- i
gea de dissimuler leur ressentiment et d’applaudir même en J
apparence à l’élévation de Bajazet : ils ne laissèrent pas de faire secrètement des cabales et d’inviter le jeune sultan à J
venir en diligence. Zizime, qui n’avait pas la commodité de ’ ■
la mer et qui fit son voyage par la Bithynie, n’apprit qu’en chemin le couronnement de son frère. Une si fâcheuse nouvelle ne l’abattit pas, il crut que le peuple, dont les incli- ‘
nations sont changeantes et souvent contraires à elles-mêmes, tournerait de son côté dès qu’il paraîtrait à Constantinople ; et il le crut d’autant plus que Bajazet avait toujours été moins aimé que lui. Dans cette espérance il marcha à grandes journées vers Pruse, ancienne demeure des empereurs Ottomans, et s’empara d’abord de la ville avec le peu de troupes qu’il avait tirées de son gouvernement de Lycaonie.
Ce premier succès sembla lui promettre un destin heureux.
Pour ne pas manquer à sa fortune, il tâcha, par le moyen de ses amis, d’attirer dans son parti les grands de la Porte et de regagner l’affection des janissaires ; il amassa tout l’argent qu’il put et renforça de jour en jour son armée.
Bajazet à qui la passion de régner donna, ce semble, de l’esprit et du courage, n’épargna rien de son côté pour arrêter les progrès de son frère. Comme il craignit que Zizime ne se
rendît maître de l’Asie, il envoya contre lui Achmat avec
une armée nombreuse, composée des plus anciennes milices de l’em.pire. Le pacha qui n’avait rien plus à cœur que d’achever son ouvrage, fit une extrême diligence et se vint camper le long du golfe de Scio, dans une plaine couverte d’un bois et peu éloignée de Pruse, résolu d’emporter la place et de se saisir du prince, dont la vie était le seul obstacle au repos du nouvel empereur et du nouveau règne.
Zizime, qui n’eut pas le temps de faire fortifier la ville et ^
qui manquait de munitions pour soutenir un siège, aima ■
mieux tenir la campagne que de s’enfermer dans une place ;
faible et mal garnie. Il sort à la tête de sa cavalerie, et, ayant j
découvert les troupes d’Achmat qu’il ne croyait pas si proches, i