‹ Pierre d'AubussonChapitre 32 sur 63 · chapitre fjuitième · texte numérisé non relu

chapitre fjuitième

il se résout à donner bataille sur-le-champ, dans la pensée qu’on doit risquer quelque chose quand il s’agit de gagner ou de perdre une couronne. Ainsi, sans délibérer davantage, il va droit aux ennemis, le cimeterre à la main, criant à ses soldats qu’il fallait vaincre ou mourir. Achmat le reçut avec beaucoup de résolution ; et, après avoir essuyé cette première furie, il le chargea si rudement que les Asiatiques furent bientôt mis en déroute. La plupart d’entre eux étaient de nouveaux soldats,^peu disciplinés, point aguerris, plus accoutumés au repos- et aux délices qu’au bruit des armes et à la fatigue. Le prince revint plus d’une fois à la charge,suivi des plus braves de son armée qui périrent presque tous à ses côtés ; et il aurait été tué lui-même ou pris du moins, si la nuit ne fût survenue. Il se retira dans le bois prochain, à la faveur des ténèbres, espérant rallier ses troupes et les ramener le lendemain au combat. Mais ayant su que la plupart de ses gens avaient été faits prisonniers et voyant le reste taillé en pièces, il jugea qu’il ne pouvait prendre de meilleur parti que de chercher du secours auprès du Soudan d’Égypte, du roi de Cilicie et du grand-maître de Rhodes, tous ennemis des Turcs. Il se mit donc en chemin, accompagné seulement de quarante chevaux ; et marchant jour et nuit par des pays inconnus, il gagna peu à peu la Syrie. Étant arrivé à Jérusalem, il alla visiter le temple de Salomon que les Mahométans avaient en une vénération particulière ; et là, prosterné au pied des autels, il pria la Majesté Divine de favoriser ses justes desseins. Après quoi, continuant son voyage par les déserts de l’Arabie, il se rendit enfin au Caire.

Carbei reçut Zizime, non pas comme un prince dépouillé et fugitif, mais comme un grand roi, fils du plus glorieux conquérant et du plus puissant empereur qu’eussent jamais eu les Turcs. Dès qu’il sut que le sultan approchait, il envoya au-devant de lui les émirs, et les mameluks les plus considérables de sa cour. Il alla lui-même le recevoir à la porte de son palais contre la coutume des soudans, et il n’y eut sorte d’honneurs ni de caresses qu’il ne lui fit. Zizime,d’autant plus touché de ce bon accueil que l’état de sa fortune était plus mauvais, répondit aux civilités du Soudan d’une manière qui marquait beaucoup de reconnaissance, mais qui ne témoignait aucune faiblesse. Après lui avoir exposé le sujet de sa venue, il lui dit qu’il avait recours à lui comme au plus zélé observateur de la loi mahométane ; et il le conjura, par le

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temple de Salomon et par le sépulcre du prophète Mahomet qui étaient en sa puissance, d’assister un malheureux de son conseil et de ses forces contre les violences d’un frère barbare, qui lui avait ôté la couronne et qui voulait encore lui ôter la vie. Le Soudan attendri par le discours de Zizime, lui fit toutes sortes d’offres : mais comme Cairbci était un prince politique, qui ne s’engageait pas aisément dans des affaires périlleuses et qui aimait assez le repos, il ne lui promit d’abord que de travailler à l’accommoder avec Bajazet ; et pour tenir sa parole, il dépêcha un émir à Constantinople. L’ambassade ne plut pas à Zizime, qui savait bien que ces sortes de différends ne se peuvent terminer que par la force ; mais l’engagement où il était, et la considération de sa femme et de ses enfants qui vinrent au Caire après lui, l’obligèrent à dissimuler. Il lui prit envie d’aller à la Mecque durant le cours de la négociation, pour honorer le sépulcre de Mahomet ; et ce fut peutêtre autant par chagrin que par dévotion qu’il entreprit ce voyage.

A peine le prince ottoman fut-il de retour, qu’on eut des nouvelles de Constantinople. Bajazet, qui suivait en tout les conseils d’Achmat, accepta la médiation de Cairbei, non pas pour s’accommoder avec son frère, mais pour l’amuser et pour le détruire sous prétexte d’accommodement. Le Soudan, ravi de se voir l’arbitre d’une si grande querelle, voulut persuader à Zizime qu’une partie de l’empire valait encore mieux que rien ; et, sur ce principe, il lui offrit pour son partage une province de l’Asie. Le sultan fut choqué d’une telle proposition, et ne put s’empêcher de faire paraître combien elle blessait sa fierté. Il vit bien que la médiation n’allait qu’à lui faire perdre le temps ; et ne trouvant pas Cairbei fort disposé à le secourir, il songeait à implorer l’assistance des autres princes, lorsqu’il reçut une ambassade du Grand-Caraman.

Ce monarque que Mahomet avait dépoullié du royaume de Cilicie, crut l’occasion favorable pour recouvrer les états qu’il avait perdus, et ne douta point qu’en se déclarant contre Bajazet, il n’obligeât Zizime à les lui rendre s’il contribuait à mettre le jeune prince en possession de l’empire. Dans cette vue, il leva des troupes et demanda du secours à tous ses amis. Le grand-maître, auquel il s’adressa particulièrement, lui envoya cinq galères chargées de soldats et d’artillerie, d’autant plus volontiers qu’on fit entendre au conseil de Rhodes qu’il s’agissait des intérêts de Zizime qui en avait toujours bien

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