‹ Pierre d'AubussonChapitre 33 sur 63 · chapitre fjuiticme · texte numérisé non relu

chapitre fjuiticme

usé avec les Chevaliers et avec les vassaux de l’Ordre. En effet dès que le Grand-Caraman eut mis son armée sur pied, il invita le sultan Zizime à le venir joindre. La proposition du roi de Cilicie fut plus agréable au prince que celle du Soudan d’Égypte: mais ce qui le détermina à sortir du Caire, c’est qu’en même temps plusieurs pachas, mal satisfaits du nouveau gouvernement, l’assurèrent par lettres expresses de leur fidélité et de leurs services. Quelque mécontent qu’il fût lui-même de Cairbei, il ne voulut pas rompre avec un prince qui l’avait si bien reçu, et qui pouvait lui nuire beaucoup : de sorte que, pour marque de sa confiance, il lui laissa ses enfants et sa femme.

Zizime tente de reconquérir le trône. — Battu et fugitif, il demande asile au grand-maître. — Son arrivée à Rhodes. — Inquiet de l’accueil fait à son frère par les Chevaliers, Bajazet veut conclure la paix avec l’Ordre. — Le grand-maître, préoccupé de la sûreté de son hôte, le fait conduire en France. — Reconnaissance de Zizime, ses engagements envers l’Ordre. — Bajazet offre des conditions de paix très honorables pour les Chevaliers.

passion qu’avait Zizime de conquérir la couronne qu’il prétendait lui appartenir, et dont il se croyait plus digne que Bajazet, lui fit faire toute la diligence possible pour gagner le mont Taurus où l’attendait le Grand-Caraman ; et la raison qu’avait ce roi dépouillé de haïr les Turcs, fit croire à Zizime qu’il trouverait dans le Caraman un ami sûr et fidèle. Après s’être juré l’un à l’autre une amitié inviolable, les deux princes marchèrent ensemble par de vastes plaines, et allèrent camper avec leurs troupes près de Laranda, ville de Cappadoce. Achmat, qui avait passé l’hiver dans la Lycaonie près d’Iconium, fit avancer son armée au premier bruit de la confédération de Zizime et du Caraman. D’ailleurs Bajazet, que l’envie de perdre son frère rendait plus hardi et plus vaillant de jour en jour, partit de Constantinople à la tête de cent mille hommes, et vint joindre Achmat qui en avait pour le moins autant.

Quelque résolution qu’eussent prise les deux princes confédérés, ils commencèrent à craindre de si grandes forces; et le Caraman, qui savait combien ses troupes étaient plus faibles que celles des Turcs, fit comprendre à Zizime qu’il y aurait de la témérité à donner bataille. Il tâcha même de lui persuader que la prudence voulait qu’ils se retirassent : mais le jeune prince ne put encore s’y résoudre, et l’honneur ou le désespoir lui fit faire une proposition à Bajazet ; ce fut de terminer leur différend par un combat particulier en présence des deux armées. Bajazet, qui n’était point assez brave et

Biecre ti’Hubus0on. 121

qui était trop heureux pour accepter ce défi, proposa de son côté à Zizime une autre voie d’accommodement, et lui offrit telle province qu’il lui plairait sur les frontières de la Turquie avec deux cent mille écus d’or chaque année, et une cour digne de la magnificence ottomane.

Quand ces offres eussent été aussi sincères qu’elles étaient artificieuses, elles n’auraient pas contenté Zizime,dont l’ambition ne pouvait être satisfaite que d’une couronne. Il les rejeta fièrement : mais sachant qu’Achmat ne cherchait qu’à l’envelopper pour se saisir de sa personne, tandis qu’on l’amusait de belles paroles, il prit enfin le parti de la retraite. L’avis qu’il eut qu’on le poursuivait, l’obligea de se sauver avec peu de gens, par des forêts et des campagnes désertes, dans les détroits les plus difficiles du mont Taurus. Le Caraman l’y suivit bientôt, et y amena ses troupes fort harassées. Zizime eût été là à couvert de la persécution d’un ennemi qui n’eût pas été son frère : mais comme les inimitiés des proches sont presque toujours implacables quand elles ont pour fondement un grand intérêt, il jugea qu’un frère aussi dénaturé que le sien n’aurait point l’esprit en repos, qu’il n’eût affermi son trône par la mort de celui qui avait droit d’y prétendre, et qui pourrait un jour l’en chasser. C’est pourquoi après avoir fait beaucoup de réflexions sur le présent et sur l’avenir, il se détermina à rechercher l’alliance et la protection du grand-maître dont il connaissait la générosité, et qui était ami du Grand-Caraman. Il écrivit pour cela à Rhodes par un de ses plus zélés serviteurs ; mais ce courrier fut pris par les Turcs qui occupaient toute la campagne et conduit devant Bajazet, qui le fit mourir sur-le-champ.

Dès que Zizime sut cette nouvelle, et qu’il sut de plus qu’Achmat le cherchait partout, il quitta le mont Taurus, et prit le chemin de la Lycie,vers la mer, avec le Grand-Caraman qui lui servit de guide. A peine furent-ils sortis des détroits de la montagne que leurs troupes, qui y étaient postées et qui se préparaient à les suivre, furent investies et taillées en pièces par Achmat. Le jeune prince envoya alors au grandmaître deux hommes sages et fidèles. En arrivant à la côte, ils trouvèrent par hasard une galiote de l’Ordre,qui les porta à Rhodes.

Ils informèrent à fond le grand-maître des aventures de leur prince. Ils lui dirent ensuite qu’il appartenait aux plus illustres chevaliers du monde de protéger un innocent

122 Bterrc îi’Hut>u00on.

opprimé ; qu’il y avait moins de gloire à humilier les superbes, qu’à soulager les misérables : qu’au reste Zizime ne demandait ni argent ni troupes pour rétablir ses affaires, qu’il voulait céder pour un temps à la mauvaise fortune ; qu’il ne songeait pas à régner et qu’il cherchait seulement un asile où il pût vivre en repos. Ils ajoutèrent que, dès son bas âge, il avait été affectionné à l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et qu’il espérait que la loi mahométane,où sa naissance l’avait engagé, n’empêcherait pas qu’on n’eût pitié d’un jeune prince exposé à la plus cruelle persécution qui fût jamais. Ils conclurent enfin que rien ne rendrait les Chevaliers plus redoutables à Bajazet, que d’avoir son frère entre leurs mains, ni plus considérables dans l’Europe et dans l’Asie, que d’être maîtres de la destinée d’un roi qui était l’héritier de Mahomet.

Ces raisons étaient trop bonnes pour ne pas toucher le grand-maître, qui comprit d’ailleurs combien cette affaire serait utile à la chrétienté. Il fut donc résolu dans le conseil qu’on recevrait le sultan Zizime ; et le grand navire du trésor fut commandé aussitôt avec une galère, une caravelle, et d’autres vaisseaux pour l’aller quérir. On expédia en même temps un sauf-conduit dans la forme que les ambassadeurs désirèrent. Le grand-maître choisit Dom Alvare de Zuniga prieur de Castille pour une commission si honorable, et lui donna ses ordres touchant la manière dont il voulait qu’on traitât le prince.

Bajazet, de son côté, jugeant par la lettre interceptée et par les avis qu’il eut, que Zizime avait tourné vers les côtes de la Lycie pour passer à Rhodes, détacha après lui un corps de cavalerie, avec ordre de le prendre mort ou vif. Zizime qui en fut averti se retira promptement au bord de la mer, où le Grand-Caraman avait fait tenir une barque toute prête au cas que le prince fût poursuivi. Les spahis firent néanmoins tant de diligence, qu’ils ne le manquèrent que d’un moment : ils parurent lorsqu’il se jetait dans la barque. A peine fut-elle un peu éloignée du rivage, que prenant son arc à la vue des gens de son frère, il décocha une flèche où était attachée une lettre conçue en ces termes:

Le roi Zizune au roi Bajazet^ son cruel frère.

SI je fais un crime en me réfugiant chez les Chrétiens, et surtout chez les Chevaliers de Rhodes, ennemis mortels de notre très illustre maison ; c’est toi proprement qui en es coupable devant

Cfjapitre neuvième.

Dieu et devant les hommes. Tu n’es pas content de m’avoir privé de l’empire contre toutes les lois divines et humaines ; tu me forces encore à chercher un asile honteux pour sauver ma vie. Si Mahomet, notre père, avait prévu que tu dusses un jour flétrir de la sorte l’honneur du nom musulman et de la race ottomane, il aurait été ton bourreau lui-même : mais j’espère que le ciel me vengera de ta tyrannie, et je prie notre grand prophète de hâter le supplice que tu mérites.

Quand les cavaliers virent que la barque s’écartait, ils se retirèrent, enragés d’avoir laissé échapper leur proie, et portèrent la lettre à Bajazet. Le Barbare ne put retenir ses larmes en la lisant : on dit même qu’il fut saisi de frayeur et accablé de tristesse après l’avoir lue; tant les sentiments de la nature et de la religion ont de force en de certaines rencontres sur les âmes les plus cruelles et les plus impies. Cependant Zizime qui n’avait reçu aucunes nouvelles de ses deux ambassadeurs, ne sachant quel chemin tenir ni en quel lieu du monde aborder, errait à la merci des flots et des vents le long des côtes de la Lycie, lorsqu’il découvrit des vaisseaux qui cinglaient à pleines voiles, et qui semblaient venir droit à lui. Comme il est naturel de craindre tout quand on est malheureux, le prince s’imagina que c’étaient des corsaires ou des gens qui en voulaient à sa vie, et qui le poursuivaient par l’ordre exprès de son frère. Dans cette pensée, il commanda à son pilote de gagner le premier rivage. L’événement lui fit voir qu’il avait eu une fausse alarme: ce qu’il prenait pour des corsaires et des ennemis, était le grand navire de Rhodes qui le venait quérir avec la galère et la caravelle.

Dès que les vaisseaux furent en vue de la Lycie, dom Alvare, suivant ses instructions, envoya sur un brigantin les ambassadeurs de Zizime, et un chevalier avec eux pour lui donner avis de leur arrivée. A peine eurent-ils pris terre, qu’ayant aperçu une barque assez près du lieu où ils descendirent et étant allés la reconnaître, ils y trouvèrent Zizime qu’ils croyaient encore à la cour du Grand-Caraman.Les ambassadeurs lui rendirent compte de la disposition favorable du grand-maître, et le Chevalier lui dit que dom Alvare de Zuinga, parent des rois de Castille, capitaine-général des armées de l’Ordre, et lieutenant du grand-maître, venait exprès pour le conduire sûrement à Rhodes. Le prince, qui trouva quelque chose de fort agréable dans une aventure si étrange, et qui par fierté ne voulut peut-être pas d’abord

fiierrc D’HutiU0son.

confesser sa fuite et sa peur àun inconnu, répondit avec adresse que ne doutant pas de la générosité du grand-maître, il avait jugé à propos de les venir attendre sur la côte, pour leur épargner la peine de le chercher. Après quoi, le chevalier étant remonté sur le brigantin et ayant rejoint les vaisseaux qui étaient en mer, dom Alvare vint lui-même sur la galère pour saluer le prince. 11 lui présenta le sauf-conduit et la lettre du grand-maître, et le mena ensuite au grand navire parmi les fanfares des trompettes et les décharges du canon.

Comme le prieur de Castille était de ces galants hommes qui savent admirablement le monde, et qui n’ont pas moins de politesse que d’habileté, il ne manqua pas de rendre à Zizime toutes les déférences et tous les soins que méritait un prince malheureux et affligé : car quoique la mauvaise fortune n’eût pas abattu le courage du jeune sultan, elle avait cependant augmenté sa mélancolie naturelle. Le procédé de dom Alvare toucha tellement Zizime, qu’il lui témoigna d’abord combien il était sensible à ses bons offices et à toutes scs honnêtetés. « Généreux Chevalier, lui dit-il, en perdant un trône, je n’ai pas perdu les sentiments que la nature donne aux plus barbares; et si la fortune ne m’avait pas fait misérable, vous verriez que je ne suis pas né ingrat ; mais je vois bien que votre générosité est toute pure, et qu’en traitant si honnêtement un malheureux, vous ne cherchez que la gloire de faire plaisir. Je ne puis néanmoins assez m’étonner, ajouta-t-il, qu’on en use de la sorte envers le fils du plus cruel ennemi que votre Ordre ait jamais eu : et je vous confesse que j’admire en cela votre magnanimité.

— « Grand prince, répondit le Chevalier, la raison veut qu’on honore les gens d’une haute naissance et d’un grand mérite, en quelque état qu’ils se trouvent; et il n’y a que les âmes basses qui s’attachent plus à la fortune des rois qu’à leur personne. Vous êtes à la vérité fugitif, maltraité de vos sujets, et dépouillé de vos états; mais vous êtes toujours roi, vous êtes toujours le sultan Zizime. Nous vous recevons comme un prince que sa vertu et son malheur rendent digne de l’estime des Chrétiens, et non pas comme un ennemi. Au reste, vous ne devez pas vous étonner que le grand-maître traite ainsi le fils d’un empereur qui nous haïssait mortellement. Mahomet, votre père, a mis tout en œuvre pour nous perdie : nous n’avons rien omis de notre côté pour résister à ses armes triomphantes; et Dieu nous a fait la grâce de

Cfjapitre neuvième. 125

remporter sur lui une victoire signalée, dont tous les siècles conserveront le souvenir. Les Chevaliers de Rhodes savent vaincre ceux qui les attaquent; mais aussi ils savent traiter humainement ceux qui se jettent entre leurs bras ; et il n’y a point d’injures qu’ils n’oublient, quand leurs ennemis ne sont plus capables de leur nuire. » La réponse de dom Alvare persuada Zizime de la générosité des Chevaliers, et gagna entièrement sa confiance.

Le grand-maître avait ordonné qu’on le traitât en fils d’empereur et en roi. Ainsi les officiers qui le servirent la première fois qu’on lui apporta à manger, firent en sa présence l’essai des viandes selon la coutume des cours de l’Europe. Zizime en parut surpris, parce que cette cérémonie n’est point en usage parmi les Turcs; on lui dit que cela se pratiquait à la table des grands princes,et que c’était une assurance contre le poison. « Ah! je ne crains point, répliqua-t-il, d’être empoisonné par des Chevaliers aussi généreux que vous. J’ai mis ma fortune et ma vie entre vos mains, et je suis en sûreté. Dailleurs j’aime mieux que vous me traitiez en ami qu’en prince.» En achevant ces paroles, il prit quelque chose de tous les plats dont le maître d’hôtel n’avait point encore goûté ; et ayant mis ces diverses viandes dans un même plat, il commença à manger, pour faire entendre aux Chevaliers combien il s’abandonnait à eux. Il commença même à se réjouir un peu, et le bon traitement qu’il reçut lui fit presque oublier ses malheurs passés.

Néanmoins, quand on eut mis à la voile et que les côtes de la Lycie disparurent, il sentit alors que rien n’est plus digne de pitié, qu’un roi fugitif et vagabond que la fortune contraint de chercher une retraite dans des terres étrangères et ennemies. La tristesse où il tomba tout à coup lui fit garder le silence durant quelques heures, et il eut besoin de tout son courage pour reprendre sa première humeur.

Cependant les vaisseaux continuèrent leur chemin et la navigation fut si heureuse, qu’ils arrivèrent bientôt en vue de Rhodes. Dom Alvare fit prendre les devants à un brigantin, pour annoncer au grand-maître la venue du prince. Tout était déjà disposé pour son entrée; et, entre autres préparatifs, on avait dressé un pont de bois, qui de la porte du port avançait dans la mer, jusqu’où le navire qui portait Zizime devait aborder.

Les plus anciens commandeurs que le grand-maître envoya

126 Bictrc D’Hutmsson.

au devant du prince, le reçurent tout le respect qui était dû au

à la sortie du vaisseau avec fils de l’empereur Mahomet.

. Tandis que l’artillerie tonliait de tous côtés, il passa

le pont qu’on avait couvert de drap d’or, au milieu des

acclamations du peuple que

la curiosité attirait sur le

rivage ; et ayant monté un cheval d’Espagne superbement enharnaché,il marcha vers la grand’place au son des fifres et des trompettes, conduit par dom Àlvare

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qui lui servait d’écuyer. Les rues étaient toutes jonchées de verdure et de fleurs; une

infinité de gens remplis-

saient les plates-formes et

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les fenêtres.

Au moment où le navire

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qui portait Zizime entra

dans le port, le grand-

maître sortit du château

avec un cortège pompeux.

Sa maison marchait devant

avec une livrée magnifique:

elle étaitsuivied’une troupe de jeunes Chevaliers habillés très richement, et

montés sur des chevaux

de grand prix. Les officiers

de rOrdre venaient après :

ils portaient tous au col une grosse chaîne d’or, et al-

laient deux à deux avec

une contenance fière et modeste tout ensemble. Le

grand-maître paraissait en-

suite vêtu d’un brocard tout semé de pierreries, et monté sur un beau coursier de Naples, dont la housse était en broderie d’or et d’argent. Il avait l’air si noble, et quelque chose

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