‹ Pierre d'AubussonChapitre 34 sur 63 · chapitre neutiième. \2i · texte numérisé non relu

chapitre neutiième. \2i

de si majestueux en toute sa personne, qu’on pouvait aisément le distinguer de tous les autres. Les écuyers et les pages qui l’environnaient, se faisaient moins remarquer par l’éclat de leurs habits et par leur parure, que par leur bonne mine et par la grâce avec laquelle ils maniaient leurs chevaux. Un gros de Chevaliers le suivait, et fermait la marche.

Le. grand-maître s’arrêta devant l’église de Saint-Sébastien, et mit tous ses gens en ordre dans la place tandis que le sultan approchait. Dès que Zizime eut aperçu le grandmaître, que dom Alvare lui montra et qui était reconnaissable par mille endroits, il le salua selon la coutume des Turcs en mettant trois fois le doigt sur la bouche. Le grand-maître de son côté, s’inclinant profondément, s’avança vers lui avec un visage ouvert, et s’étant incliné une seconde fois, il lui fit en italien un compliment fort civil, auquel le prince répondit de bonne grâce et de très bon sens. Ensuite ils se donnèrent la main l’un à l’autre, et après quelques paroles d’amitié, ils marchèrent ensemble jusqu’à l’Auberge de France qu’on avait préparée pour le prince. Le grand-maître, en commençant à marcher, se mit au-dessous de lui ; mais Zizime y faisant réflexion,ne le voulut pas souffrir d’abord. «Je suis votre captif, dit-il assez galamment, et il ne sied pas aux captifs de prendre la place d’honneur. — Seigneur, lui répondit le grand-maître, des captifs de votre sorte tiennent le premier rang partout ; et plût à Dieu que vous eussiez autant de pouvoir dans Constantinople, que vous en avez dans Rhodes.» Une si honnête contestation se termina malgré le prince de la manière que le voulait le grand-maître.

Au reste Zizime ne parut ni gai ni triste durant cette cavalcade : il avait l’air d’un homme qui éprouvait tout à la fois la bonne et la mauvaise fortune, et qui se croyait digne des honneurs qu’on lui rendait. Il ne laissait pas d’être fort content du procédé des Chevaliers,et en descendant de cheval il embrassa le grand-maître avec beaucoup d’affection jusqu’à le nommer plusieurs fois son protecteur et son père. Ils eurent ensemble, ce jour-là et les jours suivants, des conversations particulières sur l’état des choses présentes : mais tout le temps ne se passa pas en conférences. On n’oublia rien pour divertir le jeune sultan, et ce ne furent à Rhodes que parties de chasse, que courses de bague, que spectacles et que festins magnifiques. Tous ces divertissements ne mirent pas l’esprit du prince en repos ; quoiqu’il ne

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craignît rien du côté des Chevaliers, il se crut peu en sûreté dans un lieu rempli de Grecs et voisin des Turcs. Mais les démarches de la Porte augmentèrent de jour en jour ses inquiétudes et ses craintes.

Dès le commencement des divisions qui agitèrent l’empire ottoman après la mort de Mahomet, Bajazet eut peur que ses affaires n’allassent pas bien tandis qu’il serait mal avec le grand-maître : il ne put néanmoins se résoudre à demander lui-même la paix. Pour sauver sa réputation, il fit agir secrètement le subassi de Pizzone, qui avait embrassé son parti et qui était gouverneur de Lycie. Le subassi envoya un ambassadeur à Rhodes, avec ordre de ne parler point de Bajazet et de ménager seulement une trêve pour six mois entre les peuples de Lycie et les Chevaliers, dans la pensée que la paix suivrait aisément la trêve. Mais l’ambassade n’ayant pas eu le succès qu’il se promettait, Bajazet se servit d’Achmat pour venir à bout de cette affaire. Le pacha, aussi jaloux de l’honneur du sultan que le gouverneur de Lycie, écrivit comme de son chef une lettre fort soumise pour engager le grand-maître à un accommodement, et il chargea de la lettre Lasim Brahim son ambassadeur. Le grandmaître crut devoir écouter les propositions d’Achmat, et pour l’amour de son peuple qui avait besoin de repos après les fatigues d’une longue guerre, et pour l’honneur de l’Ordre qui trouvait de grands avantages dans un traité où il ne se parlait point de tribut.

La réception de Zizime donna de l’impatience à Bajazet pourla conclusion de lapaix.Achmat fit de nouvelles instances par le ministère de Lasim Brahim ; il offrit même de faire signer au grand-seigneur tout ce que les Chevaliers voudraient; et pour gage de sa foi, il leur renvoya les vassaux de l’Ordre qui avaient été pris depuis la trêve par les corsaires de Lycie.

Toutes ces avances de la Porte, si éloignées de la fierté ottomane, alarmèrent plus que jamais le prince Zizime. Il s’imagina que son frère ne voulait la paix que pour avoir une occasion favorable de le perdre ; que quand le commerce serait libre entre les Rhodiens et les Turcs, il aurait tous les jours à craindre ou le fer ou le poison ; et que les Grecs renégats, accoutumés aux trahisons et aux meurtres, ne ménageraient rien pour servir utilement Bajazet. Dans ces pensées, il résolut de chercher ailleurs un asile qui le mît à couvert

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