‹ Pierre d'AubussonChapitre 35 sur 63 · chapitre neupicme · texte numérisé non relu

chapitre neupicme

d’une mort violente; et il s’en ouvrit au grand-maître en qui il se confiait entièrement. Le grand-maître trouva que Zizime raisonnait bien ; mais parce que l’affaire était importante, il voulut savoir le sentiment de son conseil avant que de rendre au prince une réponse précise. Les avis furent différents, comme il arrive d’ordinaire. Plusieurs dirent que l’intérêt et l’honneur de l’Ordre demandaient qu’on retînt le prince ; que Bajazet n’oserait ni rien refuser aux Chevaliers, ni rien entreprendre contre eux tandis que Zizime serait à Rhodes ; que dès qu’il ne serait plus en leur pouvoir, ils devaient s’attendre à une guerre cruelle ou à une paix désavantageuse ; que selon toutes les règles de la prudence, on devait profiter d’une si belle occasion, et qu’au moins avant la retraite du sultan, il fallait faire un accommodement honorable avec la Porte : qu’au reste on pouvait assurer le salut du prince en le gardant bien, et qu’il se trouvait peu de scélérats assez hardis pour attenter sur la personne des grands aux dépens de leur propre vie.

Les plus désintéressés et les plus sages jugèrent au contraire, que l’éloignement était l’unique précaution qui se pouvait prendre contre les périls qui menaçaient le sultan Zizime; que la guerre ne le mettait point en sûreté ; et que quand on refuserait de faire la paix avec le Turc, on ne pourrait pas se défendre des empoisonneurs et des assassins : que les traîtres savent le secret d’entrer partout, et que la fidélité des serviteurs et des gardes n’est guères à l’épreuve d’une grande somme d’argent : d’ailleurs que Zizime demeurant à Rhodes, Bajazet ne manquerait pas de faire tous ses efforts pour le ravoir; qu’ils ne pourraient le rendre sans trahir leur foi, ni le refuser sans s’attirer l’indignation de la Porte.

Zizime qui vit bien que son affaire traînerait trop si elle ne se terminait sur-le-champ, et qui comprenait assez que le délai était périlleux, pressa le grand-maître de lui donner son congé, et le conjura de lui permettre d’aller trouver le roi de France, comme celui qu’il connaissait le plus capable de le protéger contre la tyrannie de son frère. Outre qu’il jugeait de l’humeur française par le procédé du grand-maître, il avait ouï parler souvent de la générosité des Français, et il ne doutait pas même que les successeurs de Clovis et de Charlemagne, dont il avait Ip les hauts faits, ne prissent plaisir à remettre un roi sur le trône.

Pierre d’Aubusson.

fiicrte D’Hubusson,

Le grand-maître ne put résister ni aux raisons ni aux empressements de Zizime. Il approuva fort sa pensée touchant sa retraite en France : mais ce qui la lui fit le plus approuver, c’est qu’ « il crut que Zizime ne courait nul risque dans un pays qui ne portait point de monstres, et où le poison était inconnu », comme dit expressément Caoursin, qui étant Flamand de nation, ne peut pas être accusé d’avoir flatté les Français ("). Ainsi le salut de ce pauvre prince qui s’étaitjeté entre les bras des Chevaliers, fit oublier en quelque façon au grand-maître ses intérêts propres, et ceux de son peuple : car sans se mettre trop en peine des suites fâcheuses qu’une retraite si précipitée pourrait traîner après soi, il donna tous les ordres nécessaires pour le voyage de France. Il redoubla dans ces derniers jours toutes ses honnêtetés envers le sultan, et il lui fit la veille de son départ un festin superbe.

Il y eut durant le repas un concert très agréable : entre les musiciens qu’on avait assemblés pour cette fête, un Anglais, qui chantait excellemment et qui jouait d’un certain instrument extraordinaire composé de quatre flûtes jointes ensemble, charma tout le monde, hors le prince, dont les oreilles n’étaient point accoutumées à une si douce musique. Le grand-maître qui s’en aperçut et qui mangeait seul avec lui, envoya chercher aussitôt un esclave turc qu’il jugea tout propre à le réjouir. En effet, l’esclave s’étant mis à chanter un air turc et à toucher je ne sais quel instrument barbare, en faisant des mines et des postures ridicules, Zizime y prit plaisir et en rit de bon cœur. Il mangea beaucoup selon sa coutume ; et quelque religieux qu’il fût dans l’observation de sa loi, il but du vin mêlé de diverses choses aromatiques, ne faisant peut-être scrupule que de boire du vin pur. Comme le festin se faisait dans le palais du grandmaître, ils étaient tous deux assis sur des chaises, et avaient une table devant eux à la manière de l’Europe. Cette situation incommodait le sultan qui avait coutume de manger à terre et de ne s’asseoir que sur des coussins suivant l’usage des Turcs : de sorte que n’étant pas trop à son aise, il paraissait un peu inquiet et jetait çà et là des œillades dérobées, pour voir si on remarquait son embarras.

I. Prudentissimus Rhodiorum Magister arbitratus principem Zizimum tutius apud Gallias defendi, custodiri, atque protegi UHi monstka non gignuntur, et ui?i TOXici TABES IGNÜKATUK. Guillehn, Caoîirs, Khod. Vicecanc. de admis. Keqis Zizimi in Gallias.

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