‹ Pierre d'AubussonChapitre 36 sur 63 · chapitre neuPième · texte numérisé non relu

chapitre neuPième

Zizime fut extraordinairement satisfait de toutes les marques d’amitié qu’il reçût du grand-maître pendant le séjour qu’il fit à Rhodes : il le remercia plusieurs fois : et pour preuve de sa gratitude, il fit expédier avant son départ trois actes authentiques, qu’il lui mit entre les mains. Le premier était un pouvoir très ample de traiter avec la Porte, et de conclure la paix comme bon lui semblerait. Le second était une espèce de manifeste pour la décharge des Chevaliers, par lequel le prince déclarait avoir demandé instamment à sortir de Rhodes et à être conduit en France; et ce monument seul suffit pour justifier le grand-maître, que des gens mal intentionnés ou mal instruits ont blâmé à propos de la retraite de Zizime, comme si les Chevaliers, sans avoir égard aux lois de l’hospitalité et au droit des gens, eussent livré à la France un prince qui s’était mis sous leur protection. Le troisième acte était une confédération perpétuelle du prince avec l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, au cas qu’il vînt à rentrer dans les états de ses ancêtres. Ce dernier acte est si honorable pour le grand-maître, et marque si bien la reconnaissance de Zizime, que j’ai cru qu’on ne serait pas fâché de le voir. Voici la copie de l’original qui se garde encore dans les registres de Malte :

Que tout le monde sache que le roi Zizime, de la race des Ottomans, fils de l’invincible Mahomet, roi des rois, et souverain empereur de la Grèce et de l’Asie, est infiniment redevable au très généreux et très illustre prince le seigneur Pierre d’Aubusson grandmaître de Rhodes : mais que tout le monde sache aussi que, considérant les bons offices qu’il m’a rendus dans la plus funeste aventure de ma vie, et voulant lui témoigner ma reconnaissance autant que l’état de ma fortune présente me le peut permettre, je promets solennellement à Dieu et à notre grand prophète, que si je recouvre jamais, ou entièrement, ou en partie, la couronne impériale de mon père, je promets, dis-je, et je jure que j’entretiendrai une paix constante, et une amitié inviolable avec le grand-maître d’Aubusson, et avec tous ses successeurs, selon les articles suivants :

En premier lieu, je m’engage moi et mes enfants, et les enfants de mes enfants, à avoir un attachement éternel pour l’Ordre de Saint- Jean-de- Jérusalem, en sorte que ni moi, ni mes enfants ne pourrons jamais faire nul déplaisir aux Chevaliers, ni sur terre, ni sur mer ; que bien loin de traverser leurs vaissaux, et de troubler le commerce des marchands de Rhodes, ou des autres îles de l’Ordre, nous leur ouvrirons nos ports, et leur permettrons d’aller librement dans toutes les provinces de notre obéissance, comme s’ils étaient

Bicrte o’Hubu0son.

eux-mêmes nos sujets, ou plutôt nous les traiterons comme nos amis, en leur permettant de vendre, d’acheter, de transporter toutes les marchandises qu’il leur plaira, sans les obliger à payer aucune gabelle ni aucun droit.

Outre cela je consens que le grand-maître tire chaque année de mes états trois cents chrétiens de l’un et de l’autre sexe, et de quel âge il voudra, pour les mettre dans les îles de l’Ordre, ou pour en faire ce qu’il jugera à propos. Et afin d’acquitter en quelque sorte les dépenses que le grand-maître a faites, et fait tous les jours si libéralement pour moi, je m’oblige de lui payer en argent comptant cent cinquante mille écus d’or. Enfin je promets avec serment de lui rendre toutes les îles, toutes les terres et toutes les forteresses que les empereurs ottomans ont prises à l’Ordre. Et pour marque que c’est ma volonté, j’ai signé de ma main le présent acte, et l'ai scellé de mon sceau.

Fait à Rhodes dans le palais de l’Auberge de France, le cinquième du mois de Regeb de l’année de l’Hégire 887 (^).

Le septembre, qui fut le jour de l’embarquement du prince, on le conduisit à la mer avec la même cérémonie et la même pompe qu’on l’avait reçu. Il prit congé des principauxChevaliers d’une manière fort honnête, et qui ne sentait point le barbare : il oublia même toute sa fierté en disant adieu au grand-maître, car on dit qu’il se jeta à ses pieds et qu’il lui baisa la main avec un profond respect. Le grandmaître l’embrassa tendrement de son côté, et pleura quelque temps sur lui, ou par compassion, ou par un pressentiment secret qu’ils ne se reverraient jamais. Le Chevalier de Blan- * chefort qui était revenu à Rhodes depuis la levée du siège, et le Chevalier de la Rochechenard eurent ordre de mener le sultan en France, sans parler des Chevaliers qui furent nommés pour l’accompagner, et pour lui servir d’escorte : ils entrèrent tous avec Zizime dans le grand navire de l’Ordre, et partirent le jour même à la faveur d’un bon vent.

Le grand-maître, qui avait déjà donné avis au pape de l’arrivée du prince ottoman, lui fit savoir son départ par cette occasion, et lui manda en particulier que Zizime avait de lui-même choisi la France pour mettre sa vie en sûreté ; que ses craintes étaient bien fondées, et que durant les quarante jours qu’il avait demeuré à Rhodes, on avait su certainement que le grand-seigneur mettait tout en œuvre pour le faire prendre, ou pour le faire mourir.

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