‹ Pierre d'AubussonChapitre 37 sur 63 · chapitre neuPtème · texte numérisé non relu

chapitre neuPtème

Le départ du prince n’eut pas le mauvais effet que quelquesuns en craignaient. Quoique Bajazet fût bientôt informé de tout, il ne laissa pas de souhaiter la paix avec la même chaleur qu’auparavant, parce qu’il regarda toujours le grandmaître comme l’arbitre de la fortune du sultan son frère. Les ambassadeurs de Rhodes qui partirent pour Constantinople un jour après le prince Zizime, furent reçus honorablement du grand-seigneur ; et la paix aurait été conclue d’abord, si l’orgueil d’Achmat n’y eût mis obstacle.

Ce pacha également superbe et artificieux, qui dans ses lettres avait donné carte blanche au grand-maître, ne put souffrir que la première proposition que firent les ambassadeurs, fût qu’on ne parlerait point de tribut en nulle manière : il s’emporta là-dessus avec une hauteur qui lui fit presque oublier le respect qu’on doit aux personnes sacrées comme sont les ministres des souverains. Le Chevalier Guy de Mont- Arnaud, qui était l’un des ambassadeurs et qui dans ses instructions avait ordre expressément de tenir tête au pacha, le prit sur un ton encore plus haut, et parla avec une fierté qui aurait rompu entièrement la négociation et aigri beaucoup les affaires, si Misach Paléologue, qui était de la conférence, n’eût adouci les esprits. Depuis la mort de Mahomet il était revenu à la Porte, et avait gagné les bonnes grâces de Bajazet en épousant son parti. Comme il connaissait l’humeur des Chevaliers, et qu’il avait éprouvé à ses dépens la fermeté du grand-maître, il jugea que ce serait en vain qu’Achmat s’opiniâtrerait sur le tribut, et il lui dit ses raisons brièvement, mais en langage turc, pour n’être pas entendu des ambassadeurs qui avaient toujours parlé grec.

Le Chevalier Léonard Duprat, qui était l’autre ambassadeur et qui entendait le turc, ayant compris ce que les pachas se dirent, et l’ayant redit en français au Chevalier de Mont-Arnaud, l’un et l’autre se tinrent fort fiers, et eurent le plaisir de voir l’orgueilleux Achmat se relâcher de lui-même à ce qu’ils voulurent. Bajazet promit non seulement de bien vivre avec les Chevaliers de Rhodes, mais aussi de laisser tous les Chrétiens en repos. Le grand-maître promit de son côté de tenir toujours Zizime sous la garde des Chevaliers, et de faire tout ce qu’il pourrait pour empêcher que le sultan ne tombât entre les mains d’aucun prince ou chrétien ou infidèle. A cela près, la paix fut arrêtée suivant les articles que les ambassadeurs proposèrent ; et on peut dire qu’il ne se

Bicrte ti’Hut)U0son.

fit jamais d’accommodement avec la Porte, ni plus honorable, ni plus utile à la chrétienté. Ce qu’il y eut de remarquable et d’extraordinaire, c’est que Bajazet s’engagea lui-même, par faiblesse ou par politique, à payer au grand-maître une espèce de tribut. Il envoya pour ce sujet à Rhodes Cagritaim son principal favori ; et les deux Chevaliers négocièrent si bien, qu’ils l’emmenèrent avec eux en retournant. Cagritaim déclara en plein conseil, que la Porte payerait à l’Ordre trentecinq mille ducats, en monnaie de Venise, pour la subsistance de Zizime ; et qu’outre cela le grand-seigneur voulait payer tous les ans en particulier au grand-maître dix mille ducats, pour le dédommager en quelque façon des dépenses excessives que la dernière guerre l’avait obligé de faire.

Achmat, qui était l’homme du monde le plus fier et qui haïssait extrêmement les Chrétiens, surtout le grand-maître et les Chevaliers, ne put souffrir la condescendance du grandseigneur : il la traita de bassesse et de lâcheté; il en murmura publiquement, et en fit des railleries assez fortes. Bajazet qui avait depuis quelque temps des ombrages du pacha, comme d’un homme qui ne souhaitait que la guerre et qui voulait ce semble tourner du côté de Zizime, prit ces murmures et ces railleries pour des commencements de révolte, et jugea que la mort seule pouvait rompre les desseins d’un si dangereux ennemi. A la vérité il lui devait la couronne; mais d’ordinaire ces grands services tiennent lieu de crimes ; et les princes faibles ne trouvent souvent leur sûreté qu’à perdre ceux qui les ont élevés, et qui peuvent les abattre.

Dès que la paix eut été conclue entre les Chevaliers et les Turcs, le grand-seigneur fit mourir ce fameux pacha dans un superbe festin où étaient les grands de la Porte, et où Bajazet se trouva lui-même. La conversation étant tombée à table sur la paix et sur Zizime, l’empereur, pour piquer Achmat, et l’engager à dire quelque chose .mal à propos, déclara tout haut qu’il voulait diminuer la solde des troupes, et priver de leurs charges les grands de la Porte qui n’étaient pas affectionnés à leur prince légitime. Le pacha, qui vit bien que ces paroles le regardaient, prit feu aussitôt et s’emporta, jusqu’à dire qu’on affermissait mal un trône en irritant les soldats, et que les monarques ottomans n’étaient pas trop assurés de l’empire tandis qu’ils avaient des frères en vie. A peine eut-il achevé ces paroles, qu’un muet aposté lui donna six coups de poignard. D’autres disent qu’après le

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repas, Bajazet qui aimait le vin, retint Achmat seul pour boire encore avec lui sous prétexte d’amitié, et que le voyant à demi ivre, il commanda de l’étrangler. Quoi qu’il en soit, Cagritaim prit à la Porte la place d’Achmat, dont il n’avait ni le mérite ni l’expérience ; mais il savait parfaitement s’accommoder à l’humeur de Bajazet, qui ne cherchait que le repos ; et il ne faut quelquefois qu’une complaisance aveugle pour faire une haute fortune à la cour.

Cependant comme le grand-maître comptait peu sur l’amitié des Infidèles, dont il avait éprouvé la mauvaise foi en mille rencontres, et que la personne de Zizime lui semblait très propre à faire de grandes choses en cas de rupture, il s’appliqua uniquement à préparer une ligue entre les princes chrétiens contre l’ennemi commun. Il leur écrivit plusieurs lettres, et leur envoya des ambassadeurs exprès, pour leur faire entendre qu’on n’aurait jamais une plus belle occasion de ruiner l’empire ottoman, ou au moins de l’affaiblir : que Zizime à la tête d’une croisade vaudrait lui seul des armées entières: que la mort d’Achmat ôtait aux Turcs le plus habile ministre, et le plus vaillant capitaine qu’ils eussent peut-être jamais eu, que le Grand-Caraman et les autres princes de l’Asie n’attendaient que le mouvement de l’Europe pour se déclarer: et enfin que toutes les conjonctures présentes rendaient aisée une entreprise si difficile d’elle-même. Mais par je ne sais quelle fatalité, ou plutôt par un ordre incompréhensible de la Providence, le monde chrétien ne se trouva pas disposé à profiter d’une occasion que Dieu même lui présentait. Toute l’Italie était divisée alors: le roi de Naples, le duc de Milan et les Florentins avaient les armes à la main contre le pape et la république de Venise. La France n’était guères plus en repos depuis la mort de Louis XI. Le parti des mécontents, suscité par le duc d’Orléans qui prétendait à la régence et par le comte d’Angoulême son cousin, avait excité des troubles partout ; d’ailleurs les bons Français ne souhaitaient la paix domestique que pour songer à la conquête de Naples ; et le jeune Charles VIII, qui aimait naturellement la gloire, tournait toute son ambition de ce côté-là. La guerre des Maures occupait toujours l’Espagne ; et la mauvaise intelligence qui s’augmentait de plus en plus entre l’empereur Frédéric et Mathias Corvin, roi de Hongrie, les empêchait de s’unir ensemble contre le Turc : de sorte que les projets du grand-maître s’en allèrent en

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fumée, et avec tout son zèle il eut le déplaisir de ne rien faire.

Mais si les princes chrétiens ne furent pas en état de se prévaloir de la personne du sultan Zizime pour le bien commun de la chrétienté, on ne leur permit pas de s’en servir pour leurs intérêts particuliers. Quelques instances qu’ils fissent la plupart pour l’avoir, le grand-maître ne voulut jamais le leur accorder, et ses ordres furent si bien exécutés à cet égard, que l’Ordre de Saint-Jean en demeura le maître. Zizime étant arrivé en France,fut reçu du roi assez froidement, soit parce que les Français ne voulaient point se brouiller avec la Porte à la veille de l’expédition de Naples; soit parce qu’ils craignirent qu’une réception honorable ne fût une espèce d’engagement pour l’entretien du prince turc. Ainsi il demeura fort peu de temps à la cour, et les Chevaliers le conduisirent dans la commanderie de Bourneuf : c’était une place sur les confins du Poitou et de la Marche, agréablement située, et même assez forte, où les grands-prieurs d’Auvergne faisaient leur demeure.

Le Chevalier de Blanchefort, auquel le grand-maître avait confié particulièrement la personne de Zizime, eut soin que le prince ne s’ennuyât pas d’abord : il lui rendait tous les honneurs que méritait sa naissance, et lui procurait même tous les plaisirs que la campagne peut fournir ; c’est ainsi que pour l’amuser il lui mit en tête de bâtir. Zizime fit faire des bains et une tour qui se voit encore aujourd’hui. Mais le Chevalier de Blanchefort ne laissait pas, avec toutes ses honnêtetés, d’observer le prince et de faire faire partout bonne garde, pour empêcher qu’on ne le tirât d’entre leurs mains ou par artifice ou par force. Comme l’amour de la Ifberté est plus naturel aux princes qu’au reste des hommes, Zizime s’aperçut bientôt qu’il était observé de près. Cette réflexion lui rendit suspectes les assiduités des Chevaliers,et lui fit croire qu’on le gardait plutôt comme un prisonnier que comme un prince. Il en témoigna du chagrin; et c’est ce qui donna lieu aux bruits qui coururent dans le monde contre l’honneur du grand-maître. On disait que c’était violer la foi publique que de retenir Zizime malgré lui en une espèce de prison ;quc les Chevaliers avaient vendu sa liberté à la Porte, pour en tirer chaque année quarante mille ducats, et qu’il ne fallait pas s’étonner s’ils le gardaient avec tant de vigilance et d’exactitude; qu’un prisonnier de

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