‹ Pierre d'AubussonChapitre 38 sur 63 · chapitre neuPtèmc · texte numérisé non relu

chapitre neuPtèmc

cette nature était un trésor pour eux, et que leur avarice insatiable leur faisait oublier les plus saints devoirs de la société civile.

Ceux qui tenaient ces discours, peut-être par jalousie, peutêtre en jugeant sur les apparences, ne considéraient pas assez que dans un temps où toute l’Europe était agitée, il n’y avait rien à faire pour le bien de la chrétienté et pour le salut même de Zizime, que ce que faisait le grand-maître; et s’ils eussent été bien informés de tout ce que tramait le grandseigneur contre Zizime, ils eussent jugé que les Chevaliers qui le gardaient, étaient les véritables défenseurs de sa liberté et de sa vie. Car enfin il y avait sujet de craindre qu’en sortant des mains du grand-maître, il ne tombât dans d’autres mains peu fidèles, et que les princes qui souhaitaient ardemment de l’avoir en leur puissance, ne trouvassent trop leur compte à le sacrifier au grand-seigneur.

Du reste Zizime n’avait aucune raison de se plaindre de la conduite que le grand-maître tenait à son égard et à l’égard de la Porte : car en lui demandant un sauf-conduit, il déclara expressément qu’il voulait suivre ses conseils et ses ordres en toutes choses : si bien que du consentement des ambassadeurs de Zizime, le sauf-conduit fut expédié avec cette condition, comme le grand-maître le marqua dans une lettre qu’il écrivit au pape Sixte IV. Outre cela, le sultan avait donné au grand-maître une procuration très ample pour traiter avec les Turcs comme bon lui semblerait ; et c’est en vertu de cette procuration que le grand-maître avait fait entrer Zizime dans le traité de paix.

Pour ce qui regarde les quarante mille ducats dont les gens mal intentionnés faisaient un crime à tout l’Ordre, il est certain que l’argent qu’on reçut de Bajazet fut employé à l’entretien de Zizime; et le grand-maître, bien loin d’en tirer quelque profit, y ajouta quelque chose de son revenu : ce qui se peut voir aisément, si on considère la magnificence royale avec laquelle le prince ottoman fut toujours traité, sans parler des dépenses qu’il fallut faire à son occasion, soit en envoyant, soit en recevant des ambassadeurs.

Le mécontentement de Zizime dura peu : les Chevaliers lui firent entendre que s’ils le gardaient c’était contre ses ennemis, et non contre lui ; et il reconnut de lui-même que les malheureux prennent plaisir à se faire des chagrins de tout. Débarrassé de ses soupçons et persuadé plus que jamais

Bicrre D’Hubu0Son

de l’amitié du grand-maître, il ne se plaignit plus que de sa mauvaise fortune, qui le réduisait à une vie champêtre et solitaire.

Peu de temps après, le grand-maître ayant considéré combien il importait pour l’honneur de l’Ordre et pour l’intérêt de la chrétienté, que la personne du prince ne fût point exposée aux assassins que Bajazet envoyait sous main en France, ordonna que le chevalier de Blanchefort, qu’on nommait le commandeur de Morterolx, pourrait prendre autant de Chevaliers qu’il lui plairait pour la garde de Zizime, avec ordre à ceux qui seraient nommés par le commandeur de lui obéir aveuglément: les Chevaliers attachés à la personne du sultan, devaient jouir des prérogatives de la résidence et de l’ancienneté comme s’ils demeuraient à Rhodes.

Bajazet, fils d’Amurat, oncle de Bajazet II, tente vainement d’engager le grand-maître dans ses intérêts. — Guerre de Venise contre Ferrare. — Les Vénitiens appellent les Turcs à leur secours. — Aubusson dissuade Bajazet de s’allier avec la République et détourne de l’Italie l’invasion ottomane. — Il refuse de livrer Zizime aux rois de Hongrie, de Naples, de Castille. — Le sultan fait remettre au grand-maître le bras de St Jean Baptiste. — Authenticité de cette précieuse relique. — Tout en écartant la guerre, le grand-maître s’y prépare ; il fait alliance avec le Soudan d’Égypte et met Rhodes en état de défense.

(ANDIS que Zizime, en France, menait une vie obscure,un Bajazet presqu’inconnu jusqu’alors voulut se prévaloir de la division des deux frères ottomans. Il était leur oncle, frère de Mahomet II et fils d’Amurat. Pris par des chrétiens en son bas âge, il fut conduit à Rome sous le pontificat de Nicolas V, qui eut soin lui-même de son éducation. L’instruction qu’il reçut ne fut pas inutile : il renonça à la loi de son faux prophète, et se fit chrétien. Il s’appliqua ensuite à l’étude des lettres humaines ; et comme il ne manquait pas d’esprit, il apprit parfaitement la langue latine. Nicolas V étant mort, il quitta l’Italie pour aller en Allemagne. Il y fut fort bien reçu, comme un homme qui pouvait être utile dans les guerres contre le Turc. Après avoir passé quelque temps à la cour de l’empereur Frédénc, il établit sa demeure en Hongrie, sans songer à pousser plus loin sa fortune. Dans une cour toute guerrière et toute chrétienne, comme était celle du brave et vertueux Mathias Corvin,il ne songea qu’au repos et à ses plaisirs.

La querelle de Bajazet et de Zizime, qui fit tant de bruit en Asie et en Europe, le tira de l’assoupissement où il vivait, et réveilla un peu son ambition en le faisant souvenir de sa naissance. La fuite de Zizime lui donna envie de faire la guerre à Bajazet. Il crut que n’ayant plus qu’un ennemi à combattre, il pouvait sans crainte disputer l’empire : mais il crut en même temps ne pouvoir réussir que par le moyen

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des Chevaliers de Rhodes ; pour engager le grand-maître dans ses intérêts, il lui écrivit une lettre en latin, où il se déclarait d’abord le seul héritier de la couronne ottomane, comme fils d’Amurat : il parlait ensuite de ses hauts faits en vrai chevalier-errant ; et comme le monde chrétien n’en était pas bien informé, il renvoyait le grand-maître aux Turcs pour en apprendre des nouvelles. Mais les Turcs le .connaissaient encore moins que les Chrétiens ; il était si jeune quand on l’enleva de Constantinople, qu’il ne pouvait avoir rien fait de mémorable en Turquie. Au reste il faisait extrêmement valoir et les services qu’il pouvait rendre à la chrétienté, et les avis qu’il avait à donner au grand-maître sur des affaires importantes; enfin il lui conseillait de ne pas perdre une si belle occasion, et surtout il lui demandait une réponse fort prompte.

On ne fut pas persuadé à Rhodes des raisons du Bajazet de Hongrie : cet air fanfaron avec lequel il pensait obtenir l’assistance des Chevaliers, fut en partie ce qui la lui fit refuser. D’ailleurs le grand-maître, qui aimait tendrement Zizime et qui ne voulait pas se brouiller avec la Porte, n’eut garde d’écouter les propositions d’un aventurier qu’il ne connaissait pas. Ainsi ce nouvel acteur rentra bientôt dans l’obscurité où il avait toujours vécu, et dont il était d’autant plus digne qu’il avait songé si tard à en sortir.

Le grand-seigneur sut le meilleur gré du monde au grandmaître d’en avoir usé de la sorte ; et pour lui marquer la reconnaissance qu’il avait d’un si bon office, il commença dès lors à payer les quarante mille ducats qu’il avait promis. Le premier paiement fut fait par Ussambei, un des principaux officiers de la Porte. On l’envoya tout exprès à Rhodes, avec ordre néanmoins de passer en France, sous prétexte de remercier Charles VIII d’avoir reçu Zizime dans ses Etats, mais en réalité pour en savoir des nouvelles bien certaines. Comme Bajazet eut peur qu’Ussambei ne trouvât de l’obstacle dans son ambassade, il conjura le grand-maître de lui donner des lettres de recommandation pour la France. Le grand-maître ne se contenta pas d’écrire au roi, il voulut que l’Hospitalier de l’Ordre accompagnât l’ambassadeur turc, pour lui servir de guide dans son voyage et d’introducteur à la cour. Ussambei fut mieux reçu que Zizime ne l’avait été, et les compliments de Bajazet plurent extrêmement aux Français.

Gftapitre uincme.

Cependant la guerre de Ferrare excita bien des troubles en Italie et pensa y attirer les Infidèles. Hercule d’Este, duc de Ferrare, devint si fier de l’alliance de Ferdinand roi de Naples, qui lui avait donné sa fille Éléonoreen mariage, qu’il méprisa hautement l’amitié des Vénitiens que les ducs ses prédécesseurs avaient toujours cultivée. Il en vint jusqu’à usurper leurs terres et à maltraiter leurs sujets, sans considérer les services qu’il avait reçus de la République, lorsqu’après la mort de son frère aîné, le fils^de son autre frère prit les armes pour le dépouiller de ses Etats. Les Vénitiens ne purent souffrir la fierté et l’ingratitude du duc de Ferrare. Ils levèrent de puissantes armées contre lui et se liguèrent tout de nouveau avec le pape, qui était très mécontent du roi de Naples, et parce que ce prince avait retenu à son service quatre cents Turcs de la garnison d’Otrante, et parce qu’on avait peu d’égard dans son royaume aux droits du Saint-Siège,

Ferdinand envoya Alphonse, duc de Calabre, son fils, au secours d’Hercule son gendre, sur qui la République remporta d’abord de grands avantages. Alphonse avait déjà passé la Marche d’Ancône, et s’avançait avec ses gens vers le Ferrarais quand les Colonna et les Savelli, qui s’étaient soulevés contre le Pape, l’invitèrent à les venir joindre dans la campagne de Rome. Robert Malatesta, qui commandait l’armée de la République, le suivit bientôt, lui livra bataille et le défit entièrement. Cette victoire fit tout entreprendre et tout espérer aux Vénitiens. Mais tandis qu’ils ravageaient le Ferrarais, et qu’ils allaient se rendre maîtres de Ferrare, le pape, désarmé par la soumission que lui témoigna Ferdinand après la défaite de ses troupes, et redoutant la prépondérance de la République, fit la paix avec le beau-père et avec le gendre : et menaça même les Vénitiens de son indignation s’ils continuaient la guerre contre Ferrare.

La République, prévoyant que ce changement compromettrait ses affaires, implora le secours du Turc pour se maintenir et pour se venger. Bajazet qui ne voulait pas se mettre mal avec les Vénitiens, oublia qu’il avait promis au grandmaître de laisser tous les Chrétiens en repos, ou plutôt viola sa parole à cet égard, et fit faire un armement considérable pour descendre en Italie. La nouvelle s’en répandit incontinent par toute l’Europe. On en prit l’alarme dans Rome, comme si l’ennemi eût été aux portes. Le pape, qui vit le danger où serait l’Église si les Infidèles entraient en Italie

Bierre D’HutJU0Son

pendant que les princes chrétiens étaient divisés mit tout en œuvre pour détourner la tempête. Le roi de Naples que le péril regardait de plus près, s’entendit avec le pape, et d’un commun accord ils eurent tous deux recours au grand-maître et lui envoyèrent le Chevalier Carafa.

La vigilance du grand-maître avait prévenu les prières de Sixte et de Ferdinand. Informé avant eux des préparatifs qu’on faisait à Constantinople et n’ignorant pas dans quel but, il travailla incessamment à dissiper la tempête avant qu’elle éclatât. Le bien public de l’Église et les intérêts particuliers du Saint-Siège le portaient à faire tous ses efforts pour éloigner de l’Italie l’ennemi commun : et les obligations qu’il avait au roi de Naples l’engageaient à n’omettre rien pour préserver de l’irruption des Barbares le royaume de son bienfaiteur et de son ami.C’est pourquoi, sans perdre de temps, il dépêcha vers le grand-seigneur un rhodien Mosco Perpiano, homme à la vérité de basse naissance, mais d’un génie élevé et capable de grandes affaires, au reste très propre à négocier avec les Turcs, parce qu’ayant habité longtemps la Turquie, il connaissait parfaitement leur esprit et parlait fort bien leur langue. C’est lui qui traita avec le subassi de Pizzone pour la trêve, et qui découvrit le premier l’artifice des lettres d’Achmat.

Mosco après avoir fait connaître au grand-seigneur, dont il eut une audience secrète, l’intérêt qu’avait Sa Hautesse de bien vivre avec le grand-maître, lui fit comprendre que les Vénitiens l’embarquaient dans une très méchante affaire. Il lui représenta pour cela que ce grand appareil de guerre allait lui faire tomber sur les bras toutes les forces de l’Europe ; que les princes chrétiens les plus divisés ne manqueraient pas de se réunir pour défendre leur religion et leur couronne; que la France, qui se faisait gloire d’assister les papes et de servir le Saint-Siège, se joindrait infailliblement avec l’Italie en cette rencontre, et oublierait pour un temps ses prétentions sur le royaume de Naples ; que quelque soin qu’eussent les Chevaliers qu’on n’abusât pas de la personne du sultan Zizime contre l’empire ottoman, ils n’en seraient plus les maîtres ; que le roi de France le leur arracherait des mains malgré eux pour le mettre à la tête d’une armée; et qu’alors rien ne serait plus à craindre qu’un mouvement populaire dans Constantinople, qui pourrait être suivi d’une révolution d’État. Mosco ajouta, suivant ses instructions, que le grand-maître étant ce

Cbapitrc Dirièmc.

qu’il était parmi les princes chrétiens, il ne pourrait pas s’empêcher d’entrer dans la querelle commune, quelque envie qu’il eût d’entretenir une bonne intelligence avec la Porte ; que si les préparatifs que faisaient les Turcs contre l’Italie, altéraient l’accommodement qui avait été fait au sujet du prince Zizime, il ne fallait pas s’en prendre aux Chevaliers ; qu’ils voulaient de leur côté observer exactement tous les articles de la paix, mais qu’ils n’y seraient plus obligés quand les Turcs la rompraient eux-mêmes ; et qu’enfin dès que la flotte ottomane sortirait du détroit de Gallipoli,on regarderait à Rhodes cette première démarche comme une déclaration de la guerre. Finalement Mosco fit entendre au grand-seigneur que Rhodes n’était pas en état de craindre, qu’on avait réparé toutes les ruines, et que le grand-maître faisait tous les jours fortifier la place.

Le discours du Rhodien fit un grand effet. Bajazet en fut si ému qu’il demeura longtemps sans répondre, jetant çà et là des regards qui marquaient l’agitation et le trouble de son esprit. Il sortit enfin d’une si profonde rêverie, et, prenant un air moins farouche, il dit à Mosco qu’en considération du grand-maître qu’il honorait comme son père,il abandonnait le dessein qu’il avait pris. Ensuite ayant fait appeler le pacha Misach Paléologue et deux autres de ses ministres, il leur déclara qu’il ne voulait point envoyer sa flotte dans la mer Méditerranée, et il leur commanda en même temps de faire cesser tous les préparatifs de guerre à quoi on travallait avec une ardeur extrême : mais pour témoigner plus d’amitié au grand-maître et pour lui faire plus d’honneur, il lui écrivit une lettre très obligeante, de laquelle il chargea Mosco, et dont voici la copie :

Bajazet roi de VAsie^ Empereur des Turcs au ires heureux prince Pierre d'Audusson, gj^and-maître de Rhodes.

NOUS avons appris par la bouche de votre ambassadeur ce que vous souhaitez de nous. A la vérité vous demandez de grandes choses, et qui sont d’une extrême conséquence pour notre empire. Car enfin on n’a pu faire un armement considérable sans beaucoup de frais, et on ne peut l’abandonner sans quelque sorte de honte : néanmoins comme je défère entièrement à vos conseils, et que je ne puis vous rien refuser, j’oublie en votre faveur tous mes avantages ; je cesse d’armer, et je vous engage ma parole que mon armée navale ne sortira point du détroit de Gallipoli. Je fais cela volontiers dans le désir que j’ai que vous soyez toujours mon ami,

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comme vous devez l’être, puisque je renonce pour l’amour de vous à mon intéiêt et même à ma gloire.

De Constantinople cincjuiême du mois de Rabi el Evel de l’année de l’Hégire 889 (’).

Mosco revint à Rhodes presque au même temps que le Chevalier Carafa y arriva. L’ambassadeur du pape et du roi de Naples fut surpris de voir qu’avec toute sa diligence il était venu trop tard : comme il trouva son affaire faite, il retourna sur ses pas pour en donner au moins la nouvelle le premier, et il porta de la part du grand-maître à Sixte et à Ferdinand la copie de la lettre du grand-seigneur. Une révolution si subite et si heureuse réjouit extrêmement Tltalic; et le pape fut si content du grand-maître, qu’en parlant de lui au chevalier Quendal procureur général de l’Ordre à Rome, il le nomma plusieurs fois le «Bouclier de l’Église », et le « Libérateur de la chrétienté ».

Néanmoins les princes chrétiens dont les états étaient plus voisins du Turc, ne se croyaient point encore trop en sûreté dans la crainte que Bajazet ne tînt pas longtemps sa parole. C’est pourquoi Mathias, roi de Hongrie, Ferdinand roi de Castille et d’Aragon qui l’était aussi de Sicile, et Ferdinand roi de Naples, firent tous trois d’instantes prières au grandmaître pour avoir Zizime en leur pouvoir. Il ne leur accorda pas ce qu’ils demandaient : mais il leur promit que, tandis qu’il aurait le sultan entre ses mains, il empêcherait bien le grand-seigneur de rien entreprendre sur leurs états.

Bajazet compta ce refus pour un signalé service, et il se sentit si obligé au grand-maître, qu’il voulut lui faire un présent considérable pour marque de sa gratitude. N’ayant rien trouvé d’assez précieux à son gré parmi toutes les richesses de son empire, il sut de ses confidents renégats qu’il ne pouvait faire un présent plus agréable au grandmaître, que de lui donner la main de saint Jean-Baptiste qui était dans le trésor de son pèreMahomet.Ils lui dirent que cette main étant celle qui avait baptisé J ÉSUS-Christ et la main du patron de l’Ordre des Chevaliers, elle serait plus estimée du grand-maître que les ouvrages les plus exquis de la nature et de l’art, et que toutes les raretés du monde.

Le grand-seigneur ravi de cet expédient, se fit apporter

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