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chapitre Dirième

relique qui était l’instrument de tant de merveilles. Le peuple d’Antioche la gardait de son côté avec un extrême soin ; et elle ne serait jamais sortie de ses mains, si un diacre de l’église d’Antioche, nommé Job, ne l’eût dérobée pour en faire présent à l’empereur. Constantin reçut du diacre cette main miraculeuse avec tous les sentiments que la piété peut inspirer en ces rencontres ; et après l’avoir honorée dans son palais il la fit mettre dans l’église du monastère de Saint-Jean de la Pierre. Elle y demeura jusqu’au temps que Mahomet II, empereur des Turcs, prit Constantinople : on la mit alors par son ordre dans le trésor impérial avec les autres reliques dont les châsses étaient précieuses ; et c’est de ce trésor que Bajazet la tira pour la donner au grand-maître.

Dès qu’on fut assuré à Rhodes, par le témoignage des commissaires, que la relique était véritable, le grand-maître songea tout de bon à la faire porter avec pompe dans l’église de Saint-Jean. Il fut résolu en plein conseil que la cérémonie se ferait le 23 mai, afin que les Rhodiens commençassent à honorer la main du patron et du défenseur de Rhodes, le même jour que les Infidèles avaient assiégé la ville quatre ans auparavant.

Le jour de la cérémonie étant venu, le prieur de l’église de Saint-Jean sortit avec le clergé, la crosse à la main et la mitre en tête, selon la coutume des prieurs de Saint-Jean qui portent l’habit et qui ont les droits des évêques : il alla prendre la relique au château, et l’ayant reçue du grandmaître, il marcha avec tous les Chevaliers vers la grand’place où on avait dressé un superbe trône, sur lequel était élevé un dais de brocart et dont les degrés étaient couverts de drap d’or. Le prieur y étant monté, découvrit la main de l’admirable Précurseur, qui était enveloppée d’une toile d’argent. Il la montra au peuple, et, l’exhortant en peu de mots à se rendre digne d’un si saint dépôt par une vie toute sainte, il donna trois fois la bénédiction avec cette main sacrée. Ils se rendirent tous ensuite à l’église de Saint-Jean, où le prieur ayant célébré solennellement les divins mystères, fit baiser la relique au grand-maître et aux Chevaliers. On la mit après dans un tabernacle d’or fin travaillé délicatement et orné de pierreries, que l’on voit encore aujourd’hui à Malte.

Ces marques d’affection que l’empereur ottoman donna au grand-maître, firent ouvrir les yeux au Soudan d’Égypte.Le Barbare avait violé la paix sans aucun prétexte, comme nous

fiietre o’Hubusson

avons dit, et fait arrêter les Rhodiens qui trafiquaient sur la foi des traités à Alexandrie et dans les autres lieux de ses

La tour des Arabes à Rhodes.

États. La bonne intelligence qui régnait entre la Porte et

Cfjapitrc litrième.

rOrdre de Saint-Jean, et la crainte que les Chevaliers ne se vengeassent, lui firent faire des avances pour les apaiser. Il envoya un ambassadeur à Rhodes avec de riches présents et une lettre fort civile, par laquelle il blâmait lui-même sa conduite passée. Duan Aga, son ambassadeur, fit valoir le mieux qu’il put les excuses du Soudan. Il promit solennellement de sa part une fidélité inviolable, et offrit toutes sortes de gages pour caution de sa parole. Quelque ressentiment qu’eût le grand-maître des outrages de Cairbei, il n’en témoigna rien alors : et bien qu’il ne comptât pas beaucoup sur ces nouvelles promesses, et qu’il jugeât de l’avenir par le passé, il crut devoir profiter au moins du présent. Ce qui l’y détermina davantage, c’est qu’il apprit que Bajazet, nonobstant ses démonstrations d’amitié si publiques et si spécieuses, avait le cœur envenimé contre l’Ordre, non seulement parce qu’il protégeait son frère Zizime, mais encore parce qu’il l’avait obligé d’abandonner son entreprise d’Italie. Ainsi le peu de fonds que le grand-maître faisait sur la bonne foi du Turc, lui fît renouer la paix avec un parjure déclaré.

I.es avis qu’on reçut à Rhodes des^ mauvaises intentions de Bajazet se confirmèrent de jour en jour, et le grand-maître jugea à propos de prendre des précautions contre ce qui pourrait arriver. Il envoya des barques en Sicile et au royaume de Naples pour en apporter du blé. Il se servit même de l’amitié apparente du grand-seigneur, pour tirer de grandes quantités de grains des plus fertiles contrées de la Turquie, avant que la Porte eût levé le masque et rompu ouvertement avec lui. Il donna ordre en même temps qu’on chargeât de munitions et de soldats le grand navire du Trésor qui était sur les côtes de Provence, et qu’un gros vaisseau de Raguse, qui était dans le port de Rhodes, allât quérir à Samos du bois propre à faire des navires et des machines de guerre. Quant aux fortifîcations de Rhodes, outre qu’il fît élargir et creuser les fossés partout, il fît faire de nouveaux travaux vers la mer et entre autres un grand ravelin, qui de la tour de Nailac s’étendait jusqu’au boulevard de France.

Mort de Sixte IV. — Élection d’innocent VIII. — Aubusson s’en remet au pape de la décision à prendre au sujet de Zizime. — Bon office que le grand-maître rend aux habitants de Scio auprès du sultan. — Mort de la reine de Chypre. — Préparatifs militaires des Turcs. — Inquiétude du roi de Hongrie, qui veut se servir de Zizime contre Bajazet. — Le grand-maître, par respect de la foi jurée, s’y refuse. — Bajazet entre en campagne contre le Soudan d’Égypte. — Défaite des Ottomans. — Dispersion de leur flotte. — Aubusson se résout à envoyer Zizime à Rome pour obéir au pape. — Il est élevé à la pourpre. — Réception de Zizime au Vatican.

ANDIS que les Chevaliers se préparaient à la guerre au milieu d’une paix profonde, Sixte IV mourut laissant Rome divisée en deux factions par les inimitiés des Colonna et des Orsini.

Le cardinal de Sainte-Cécile, Génois de la maison de Cybo, mais originaire de Rhodes où son père était né, succéda à Sixte dans le gouvernement de l’Eglise sous le nom d’innocent VIII. Il ne fut pas plus tôt élu,qu’il écrivit au grandmaître en des termes qui marquaient une estime particulière pour sa personne. Il l’informait d’abord de son élévation sur le trône de saint Pierre ; ensuite l’appelant son fils bien-aimé, mais d’une façon spéciale, il le conjurait d’offrir des prières et des vœux à Dieu, pour attirer sur son pontificat toutes les bénédictions du ciel, et pour lui obtenir la grâce de remplir tous les devoirs du vicaire de jÉSUS-ClIRIST : il l’exhortait aussi à maintenir toujours généreusement les intérêts du Saint-Siège, pour servir d’exemple aux princes chrétiens, et il l’assurait enfin de sa bienveillance. « L’Ordre dont vous êtes le chef, dit le pape dans son bref apostolique, nous es: plus cher que jamais en votre considération; et si Dieu favorise nos desseins, vous nous trouverez toujours prêt à vous obliger en tout ce qui regardera votre gloire et celle de votre Ordre. »

Le grand-maître reçut le bref d’innocent en véritable enfant de l’Église ; il envoya aussitôt des ambassadeurs à

Bierrc D'Hut)U0Son

Rome pour jurer obéissance au nouveau pape. Édouard de Carmandin, bailli de Lango,et Guillaume Caoursin, vice-chancelier de rOrdre, furent les chefs de l’ambassade. Ils firent leur entrée dans Rome avec une pompe extraordinaire, et cinq jours après ils eurent audience du pape en présence de tous les ambassadeurs des princes et d’un grand nombre de prélats. Caoursin prononça devant cette assemblée une harangue latine pleine de piété et d’éloquence. Il commença par établir l’autorité du Saint-Siège apostolique, et par reconnaître Innocent pour le vicaire de JéSUS-Christ et le successeur de saint Pierre. Après quoi il témoigna à Sa Sainteté la joie que le grand-maître avait de son élection, et l’espérance qu’avaient les Rhodiens de voir refleurir le christianisme sous le pontificat d’un pape zélé pour la foi, appliqué aux affaires, généreux dans ses entreprises et droit dans toutes ses actions. Il se mit ensuite à raconter les principales victoires que les Chevaliers avaient remportées sur les Infidèles ; mais il s’attacha particulièrement au dernier siège de Rhodes, et il fit souvenir Sa Sainteté des cinq blessures que le grand-maître y avait reçues. Il lui offrit à la fin le service des Chevaliers, en l’assurant de leur part qu’ils s’estimeraient tous heureux de répandre jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la défense du Saint-Siège.

Le pape répondit lui-même à la harangue de Caoursin. Après avoir loué en général la valeur et le zèle des Chevaliers, il s’étendit fort sur le mérite du grand-maître et confessa hautement que l’Église lui avait des obligations infinies. Les ambassadeurs eurent la semaine suivante une conférence particulière avec le pape ; et ils lui présentèrent au nom du grand-maître une pierre précieuse d’une taille et d’une couleur extraordinaire, des parfums exquis et un riche vase du plus pur baume des Indes. Innocent, qui ne souhaitait rien tant que de rendre la paix à l’Italie et qui ne craignait que la descente des Infidèles, ne manqua pas de porter l’entretien sur Zizime, et de faire entendre aux ambassadeurs qu’il lui semblait nécessaire, pour le bien de la chrétienté, qu’on l’amenât à Rome ou dans une autre ville de l’État ecclésiastique.

Les ambassadeurs qui n’avaient nul pouvoir à cet égard, répondirent qu’ils transmettraient au grand-maître la pensée de Sa Sainteté. Ils reçurent plusieurs faveurs avant leur départ, et ils eurent l’honneur de porter son dais le jour de la Purification avec les ambassadeurs de Naples, de Milan

Bictrc D’Hul)U0son.

et de Florence : mais Innocent ne se contenta pas de donner aux ambassadeurs des marques particulières de sa bonté. Pour favoriser tout l’Ordre, il accorda au prieur de l’église de Rhodes le pouvoir de remettre tous les péchés qui sont réservés au Saint-Siège, de changer les vœux, d’absoudre des serments, de l’irrégularité et de la simonie. Il leur permit aussi d’avoir un autel portatif pour dire la messe sur terre et sur mer, même avant le jour, et dans les lieux interdits par les censures ecclésiastiques : privilèges considérables, et qui ne s’accordaient que très rarement en ce siècle-là.

Cependant le roi de Naples, qui, depuis la mort de^Sixte, craignait fort que les Vénitiens ne troublassent son État et que le Turc ne vînt enfin les venger, désirait plus ardemment que jamais d’avoir le prince Zizime ; et il écrivit pour cela de nouvelles lettres à Rhodes par les ambassadeurs qui passèrent à Naples en s’en retournant.

Tandis qu’innocent et Ferdinand demandaient Zizime au grand-maître, le Soudan d’Égypte lui faisait la même prière. Cairbei avait eu avis que le grand-seigneur était sur le point d’entrer dans la Caramanie avec une puissante armée pour punir le Caraman. Il appréhendait que les Turcs ne portassent ensuite leurs armes dans la Syrie; et il ne voyait point d’autre expédient pour arrêter Bajazet, que de lui opposer Zizime. L’arrivée du bailli de Lango et du vice-chancelier de l’Ordre tira le grand-maître de l’embarras où l’ambassadeur d’Égypte le mit d’abord. Quand il sut les intentions du pape sur ce qui regardait Zizime, il fit entendre à l’ambassadeur Cairbei que le souverain-pontife ayant dessein défaire venir à Rome le prince ottoman, les Chevaliers ne pouvaient disposer de sa personne, ni rien décider sur ce sujet, sans la participation et l’agrément du Saint-Siège, auquel l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem était particulièrement soumis. Il s’excusa de la même sorte auprès de Ferdinand, et il accompagna ses excuses de beaucoup d’honnêteté, ne voulant pas fâcher un prince qu’il ne pouvait contenter et qu’il désirait servir. D’autre part, il représenta à Sa Sainteté, le plus respectueusernent qu’il pût, qu’on ne pouvait transférer Zizime dans l’État ecclésiastique, sans exposer la chrétienté à de grands malheurs; que ce changement donnerait de l’ombrage à Bajazet, et l’obligerait peut-être de se mettre en mer pour exécuter son entreprise d’Italie. Il ajoutait que l’irruption des Infidèles était fort à craindre avant que toute l’Europe fût

Gfjapitre onzième.

unie contre eux, et qu’on ne hasardait rien en laissant les choses dans la situation où elles étaient. Il remettait néanmoins l’affaire à la disposition de Sa Sainteté, dont il connaissait la prudence et la droiture.

Vers ce temps-là, le grand-maître rendit un service éclatant aux Génois, en protégeant l’île de Scio, qui était sous leur obéissance par la donation qu’Andronique Paléologue leur en fit après qu’ils l’eurent remis sur le trône. François de Médicis courait alors toutes les mers du Levant avec une galiote bien armée, et il avait fait depuis peu des prises considérables sur les Turcs, près de l’île de Scio. Les intéressés portèrent leur plainte devant le cadi de Tyr qui avait beaucoup de crédit à la Porte, et firent si bien à force de présents et de faux témoins, que le juge mahométan condamna les peuples de l’île à dédommager les Turcs de toutes leurs pertes, comme si ces peuples eussent eu part au grain de la galiote, parce que le capitaine italien avait pris des rafraîchissements chez eux. Le grand-seigneur confirma la sentence du cadi: mais pour châtier davantage l’île qu’on faisait passer à Constantinople pour une retraite de voleurs et de corsaires chrétiens, il lui imposa une taxe énorme, et la menaça d’une ruine entière si elle ne satisfaisait au plus tôt. Les habitants eurent beau se justifier à la Porte du crime qu’on leur imposait, et représenter humblement au grand-seigneur l’impuissance où ils étaient de payer de si grandes sommes. Le Barbare n’écouta ni leurs raisons ni leurs prières; et comme c’est le caractère des méchants princes d’être d’autant plus cruels qu’ils sont plus injustes, il commanda des vaisseaux de guerre pour aller saccager l’île de Scio.

Ces insulaires étaient perdus sans ressource, si les plus sages du pays ne se fussent avisés de recourir au grand-maître. Ils le conjurèrent par l’amitié que les Chevaliers avaient toujours eue pour le peuple de Scio, et par la bonté qu’il avait pour les malheureux, d’être leur protecteur dans une rencontre où son autorité seule pouvait les sauver.

Le grand-maître haïssait trop l’injustice et la violence, pour souffrir qu’on opprimât un pauvre peuple qui était innocent, et qui n’était pas en état de se défendre. Il écrivit à la Porte; et il le fit avec tant de force, que Bajazet cassa la sentence du cadi, et supprima la taxe qu’il avait imposée lui-même.

Le cardinal Paul Frégose, duc de Gênes, remercia d’abord

154 Bietre ü’Hutiu0Son.

le grand-maître par une lettre fort civile. Puis les seigneurs Monesi qui tenaient le premier rang à Scio, et qui étaient à Gênes en ce temps-là, députèrent Lanfranco Patera, homme de qualité et de mérite, pour lui porter une marque de leur gratitude. C’était un bassin et une coupe d’or d’un travail exquis, et où ces paroles latines étaient gravées. DOMINORUM Ciiii Reverendissimo Petro d’Aubusson Magno Ma- GISTRO Rhodi de SE OPTIME MERITO DoNUM. Ils accompagnèrent leur présent de cette lettre.

Notre révérendissime Père en JéSUS-Chrtst et très honoré

Seigneur,

T A vaillance et la bonté sont les deux vertus par lesquelles les

J J grands hommes s’attirent la vénération et l’amour de tout le

monde. Ces qualités héroïques sont si parfaites et si éclatantes en votre personne, que depuis plus de cent ans il n’y a pas eu de prince chrétien ni plus grand guerrier, ni plus bienfaisant que vous. On peut ajouter aussi qu’il n’y en a point eu de plus sage et de plus habile. Les fidèles de l’Orient éprouvent la vérité de ce que nous disons : vous les avez conservés en plusieurs rencontres, lorsque tout semblait perdu pour eux; et la manière dont vous vous conduisez en ce qui regarde le frère du grand-seigneur, leur fait espérer une vie tranquille au milieu de leurs ennemis.

Nous avons eu part à ces faveurs générales, et nous admirons tous les jours une conduite si délicate. Cependant nous ne vous en avons rien témoigné jusqu’à cette heure, sachant bien que la solide vertu se soucie peu du témoignage des hommes, et que les héros chrétiens (pii attribuent au ciel tout ce qu’ils font d’extraordinaire, ne veulent point d’autre récompense de leurs belles actions que Dieu même.

Mais l’obligation pardculière que nous vous avons depuis peu, ne nous permet pas de demeurer plus longtemps dans le silence ; et il faudrait que nous fussions les plus ingrats ou les plus stupides des hommes, si nous différions davantage de célébrer votre générosité, et de vous rendre des actions de grâces. Vous avez désarmé le tyran qui avait déjà la main levée pour nous frapper, et vous l’avez fait comme si c’eût été votre affaire propre. Nous osons vous dire que vous avez eu raison d’agir de la sorte: car enfin ce sont vos intérêts que vous maintenez en nous protégeant, puisque l’île de Scio n’est pas moins sous votre obéissance que l’île de Rhodes. Nous étions à vous par l’ancienne amitié qui a toujours uni deux peuples voisins , mais nous y sommes maintenant par le salut que nous vous devons. Pour comble de grâces, nous vous supplions de vouloir bien nous tenir toujours sous votre protection, et de croire que vous nous

Ctjapitrc onzième.

trouverez toujours très prompts à exécuter vos commandements. De Gênes le premier de décembre i486.

Le grand-maître apprit presque au même temps la mort de Charlotte de Lusignan, reine de Chypre et d’Arménie. Cette princesse malheureuse fut contrainte de quitter Rhodes et d’aller à Rome, comme j’ai dit dans le premier livre de cette histoire. Le Pape Sixte IV la reçut magnifiquement, entra dans ses intérêts, et invita plus d’une fois par ses brefs les principaux du royaume de Chypre à la reconnaître pour leur reine légitime. Les lettres de Sa Sainteté furent lues publiquement à Nicosie, devant l’église de Sainte-Sophie, et firent tant d’impression sur les esprits, que le peuple prit les armes, courut en foule au palais et massacra les oncles de Catherine Cornaro, qu’on accusait d’avoir empoisonné Jacques de Lusignan son mari. Mais les Vénitiens, sous l’autorité desquels régnait Catherine, ou plutôt qui régnaient déjà sous le nom de Catherine, apaisèrent la sédition et se rendirent tout à fait les maîtres.

Charlotte voyant que toutes les sollicitations du pape n’avaient rien produit pour elle, alla trouver Louis, son mari, en Piémont. Le seigneur de Montjeu, que le duc de Bourgogne envoyait ambassadeur à Venise, visita Louis et Charlotte à Montcalieri, où ils demeuraient, et se chargea, selon l’ordre qu’il en avait de son maître, de représenter leurs droits au Sénat. Mais ces remontrances ayant été inutiles, la princesse retourna à Rome et y établit sa demeure après la mort de Louis, qui finit ses jours saintement dans une espèce de solitude où il s’était retiré. Elle lui survécut de quelques années; et c’est durant son veuvage qu’elle donna le royaume de Chypre à Charles duc de Savoie, son neveu, à qui d’ailleurs il devait appartenir par les articles du mariage de Charlotte avec Louis. La donation se fit solennellement, dans l’église de Saint-Pierre, aux procureurs de Charles, du nombre desquels était l’amiral de Rhodes: elle portait en termes exprès, que Charlotte donnait le royaume de Chypre avec la qualité de roi pour Charles et pour ses successeurs; et c’est principalement en vertu de cet actc-là que les ducs de Savoie prennent le titre de rois, et prétendent que le royaume de Chypre leur appartient.

La princesse s’étant ainsi dépouillée elle-même du droit que la fortune n’avait pu lui ôter, et ayant donné à l’église de

156 Bierre D’Hubus0on.

Saint-Pierre ce qui lui restait de précieux, fut atteinte de paralysie, languit quelques mois et mourut enfin dénuée de tout, comme pour apprendre aux grands de la terre la vanité et le mépris des grandeurs humaines. La nouvelle de sa mort toucha sensiblement le grand-maître, qui l’avait toujours regardée comme une princesse accomplie: mais ce qui le consola, c’est qu’il sut qu’elle était morte en héroïne chrétienne, avec une constance et une piété admirable.

Cependant l’empereur des Turcs ayant mis sur pied une armée nombreuse, et s’étant emparé presque sans peine des provinces qui restaient au grand-caraman, tourna ses armes contre la Syrie et contre l’Egypte, irrité de ce que le Soudan lui avait refusé avec hauteur la femme et les enfants de Zizimeicar quelque parjure qu’eût été Cairbei en plusieurs rencontres, il fut fidèle en celle-là, par je ne sais quelle probité bizarre, qui fait voir que les hommes sont quelquefois contraires à eux-mêmes, et que les scélérats ont comme les fous de bons intervalles.

Quoique les préparatifs qui se faisaient partout en Turquie ne regardassent que les États de Cairbei, le roi de Hongrie en prit l’alarme; et comme le tonnerre lorsqu’il gronde dans la nue semble menacer davantage ceux qui l’entendent de plus près, ce prince crut que probablement l’orage tomberait sur lui, s’il ne songeait de bonne heure à le détourner. Quelque guerrier et quelque puissant que fût Mathias Corvin, il jugea que le grand-maître lui était nécessaire, et c’est pour cela qu’il lui envoya Paul de Rhétas son secrétaire.

Rhetas exposa dans la première audience qu’il eut à Rhodes, que le roi de Hongrie étant résolu de faire la guerre aux Turcs, et de n’épargner contre eux ni ses finances ni sa vie, désirait extrêmement de joindre ses armes à celles des Chevaliers de Saint-Jean, et surtout de se servir des conseils du grand-maître en une entreprise si hardie et si périlleuse. L’ambassadeur hongrois ajouta que son maître avait des intelligences secrètes avec les grands de la Porte; que plusieurs pachas avaient promis d’abandonner le parti de Bajazet, dès queZizime paraîtrait sur les confins de la Hongrie et à la tête des troupes hongroises ; que l’intérêt de la chrétienté voulait qu’on fît venir en diligence le prince ottoman, et que c’était la grâce qu’un roi illustre par sa piété et par sa valeur demandait aux plus généreux Chevaliers du monde.

Cbapitre onzième,

La proposition de Rhetas parut raisonnable au grandmaître et à son conseil : mais il y a des conjonctures délicates où les plus sages ne peuvent suivre quelquefois ni les règles communes de la prudence, ni leurs vues particulières. Bien qu’à juger par les apparences et même par le fonds des choses, il eût été à propos de confier Zizime au roi de Hongrie, l’obligation qu’avait le grand-maître de garder le prince en vertu du traité de paix fait avec la Porte, suivant la procuration du prince même, et la crainte qu’il eut d’offenser Sa Sainteté en contentant Mathias Corvin, furent cause que l’ambassadeur de Hongrie n’obtint pour toute réponse qu’un refus honnête. Après s’être expliqué en particulier sur l’avantage que le christianisme pouvait tirer de la personne du sultan, dans le cas où Bajazet violerait le traité de paix, le grand-maître disait que la guerre contre le Turc ne pouvant se faire sans une bonne ligue entre les princes chrétiens, c’était au pasteur commun de l’Église à les assembler ; que ces sortes d’entreprises réussissent peu quand elles ne sont pas soutenues de l’autorité du Saint-Siège; et enfin que si le prince ottoman avait à sortir de France, il ne pouvait être mieux qu’à Rome, d’où il serait en vue de toute la chrétienté sans être trop loin ni trop près des États du grand-seigneur.

Après avoir refusé à Bajazet la femme et les enfants de Zizime, le Soudan d’Égypte devait s’attendre à voir bientôt l’armée turque chez lui. Quelques forces qu’il eût, il chercha à engager les Chevaliers de Saint-Jean dans ses intérêts; à cet effet il dépêcha à Rhodes Riccio de Marini, gentilhomme de Chypre, et celui-là même qui était venu autrefois pour servir la reine Charlotte contre la République de Venise. Marini avait ordre de témoigner aux Chevaliers que les avantages qu’ils avaient remportés en tant de rencontres sur les Turcs faisaient espérer au Soudan des succès heureux, pourvu qu’ils embrassassent sa querelle ; et qu’il se croirait invincible, s’il pouvait mettre le prince Zizime à la tête de ses troupes.

Le grand-maître, touché du procédé généreux de Cairbci envers Zizime, oublia presque les mauvais traitements que les Rhodiens en avaient reçus, et témoigna de son côté à l’ambassadeur qu’il était fâché que l’état présent des affaires de Rhodes ne lui permît pas d’assister l’Égypte ; que les Chevaliers avaient fait la paix avec le Turc, et qu’ils gardaient religieusement la foi des traités. Mais comme le

158 Btetre n’Hubusson.

grand-maître ne souhaitait rien davantage que devoir deux puissances ennemies du nom chrétien se détruire l’une l’autre, il ajouta que le refus de la femme et des enfants de Zizime étant la seule cause de la colère du grand-seigneur, il conseillait au Soudan de pousser la guerre, et qu’il ne doutait pas que le ciel ne favorisât un parti aussi juste que le sien. Il dit enfin, pour le regard de Zizime que le Soudan demandait, qu’il ne pouvait rien conclure de lui-même depuis que Rome s’était déclarée;mais qu’il écrirait au papeet lui ferait connaître que Cairbei s’était attiré les armes de Bajazet, pour n’avoir pas voulu sacrifier ce que Zizime avait de plus cher au monde.

La réponse du grand-maître satisfit les Égyptiens, et releva même leur courage, que la défaite du grand-caraman leur voisin avait un peu abattus. Car l’armée ottomane composée de cent mille hommes s’étant rendue par divers chemins dans la Caramanie, et ayant fait ses logements entre le Pyrame, le Sar, et le Cydnus près du vieux château d’Adena et des ruines de l’ancienne ville de Tarse; les troupes d’Égypte, qui n’étaient que de cinquante mille hommes, allèrent se présenter devant les Turcs sur les rives du Pirame, après avoir traversé avec une extrême vitesse les fameux détroits des montagnes qui séparent la Syrie de la Caramanie. Les gens qui composaient les troupes d’Égypte s’appelaient Circassiens Mameluks;c’étaient presque tous des chrétiens qui avaient renoncé la foi, ou qui ne l’avaient jamais professée, ayant été ravis à leur mère, dès leur bas âge, et formés aux exercices de la guerre. Le général de l’armée turque ne leur donna pas le temps de se reposer : il les fit attaquer par cinquante mille chevaux avant qu’ils eussent reconnu les lieux. Ce fut dans une de ces plaines qui s’étendent jusqu’au mont Aman, et dans celle même où Alexandre défit Darius, que le chef des spahis à la tête de sa cavalerie, ayant passé le Pyrame sur le pont d’Adena, vint attaquer les Mameluks. Tout fatigués qu’ils étaient, ils soutinrent avec beaucoup de vigueur ce premier effort, et donnèrent ensuite si furieusement que les assaillants en furent réduits à se défendre. Après un combat fort opiniâtre et que la nuit seule termina, les Mameluks demeurèrent maîtres du champ de bataille. Plus de trente mille Turcs furent tués sur place: le reste se sauva dans les montagnes, ou se retira dans le château d’Adena qu’ils avaient fortifié depuis peu, et qui fut emporté bientôt par les troupes victorieuses.

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