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chapitre onzième

Mais ce qui rendit la victoire complète pour le Soudan, c’est qu’au même temps dix galères qu’Achmet pacha, gendre du grand-seigneur et général de l’armée navale, avait détachées pour ravager les côtes de la Syrie, furent battues d’une furieuse tempête et brisées contre les rochers. Une si mauvaise fortune contraignit Achmet de reprendre le chemin de Constantinople avec les restes de sa flotte. En passant dans le canal de Rhodes et à la vue de la ville, il ne se contenta pas de saluer les Chevaliers par la décharge de toute son artillerie ; il voulut rendre à leur chef une civilité particulière. Car ayant fait mettre à la plus belle de ses galères un pavillon magnifique avec une infinité de banderoles et de bannières fort riches, il députa un jeune Turc son favori, nommé Osman, pour aller voir le grand-maître de sa part. La galère entra dans le port au son des trompettes et des tambours parmi les cris d’allégresse et les acclamations des Turcs qui accompagnaient Osman. Ils étaient tous superbement habillés, et n’avaient point l’air de gens qui faisaient une honteuse retraite. Quand le jeune Turc fut en la présence du grandmaître, il le salua plus d’une fois à la manière musulmane, et lui remit une lettre par laquelle le pacha lui faisait mille protestations d’amitié et de service. En lui présentant après, au nom d’Achmet, plusieurs étoffes précieuses et divers ouvrages fort rares, il dit de fort bonne grâce que si peu de chose n’était pas digne du fameux prince des Rhodiens. Le grand-maître ne se laissa vaincre ni en civilité ni en libéralité par les Barbares : outre les honneurs qu’il offrit à Osman, il envoya vers Achmet un des plus illustres commandeurs avec toutes sortes de rafraîchissements pour sa flotte, et avec de riches présents pour lui.

A peine Osman, qui ne fut que trois heures à Rhodes, eût rejoint l’armée navale des Turcs, que le grand-maître fut instruit de leur défaite qu’ils ne lui avaient point apprise : les espions qu’il avait en plusieurs endroits de la Caramanie et jusque dans le château d’Adena, lui en firent une relation exacte, et d’autant plus vraie qu’ils avaient été eux-mêmes les spectateurs du combat. Outre cela le Soudan fort satisfait de l’avantage qu’il venait de remporter avec ses seules forces, ne manqua pas, pour s’en faire honneur, d’en rendre compte à celui qui l’avait comme prédit. Mais ce succès n’aveugla pas Caiibei, qui savait bien que c’est peu de vaincre, si on ne profite de la victoire. 11 jugea donc qu’une

i6o Bicrre îi*H:u6us0on.

ambassade vers le pape pourrait avoir des suites avantageuses, et il communiqua sa pensée au grand-maître, n’osant rien entreprendre sans son conseil, et n’espérant rien obtenir sans son entremise.

Cependant le pape, qui songeait de son côté à unir les princes chrétiens contre le Turc, faisait tous les jours de plus pressantes instances pour la translation de Zizime, et il commençait à parler en maître : quelque modération et quelque douceur qu’eût Innocent dans sa conduite particulière, il se faisait obéir quand il s’agissait de l’utilité publique. Le grand-maître, qui savait l’obéissance que lui et ses religieux devaient au Pape comme au chef de l’Ordre de Saint- Jean de Jérusalem, ne voulut pas attendre un commandement exprès. Il fit connaître à Zizime les intentions de Sa Sainteté, et ayant appris les dispositions du prince, il résolut enfin d’accorder ce qu’il ne pouvait plus refuser honnêtement.

D’autres raisons le déterminèrent à prendre ce parti. L’échec que les Turcs venaient de recevoir, avait mis le trouble dans Constantinople et affaibli l’empire ottoman. Sans doute, les princes de la chrétienté ouvriraient les yeux dans une conjoncture si heureuse et se ligueraient tous contre l’ennemi commun de la foi, dès qu’ils verraient le sultan Zizime auprès du père commun des fidèles. Innocent désirait seulement que Zizime fût en Italie, sans prétendre l’avoir en sa disposition. Il y avait lieu d’espérer que ce prince, qui avait les mœurs réglées et qui n’avait nulle aversion pour le christianisme, pourrait se faire chrétien, si le Saint-Père entreprenait lui-même de le convertir. D’ailleurs Zizime commençait à s’ennuyer dans sa solitude, et demandait à changer de lieu. Enfin le grand-maître, en cédant aux prières du pape, trouvait le moyen de justifier la conduite qu’il avait gardée au sujet de Zizime avec les rois de Naples, de Hongrie, et de Castille.

Toutes ces considérations le déterminèrent à envoyer à Rome le bailli de la Morée, et le vice-chancelier de l’Ordre, avec une ample procuration touchant cette affaire. Les ambassadeurs ayant eu audience du Pape, consentirent à la translation de Zizime, pourvu que le roi de P'rance ne s’y opposât point et que les Chevaliers de Rhodes demeurassent toujours auprès du sultan. Charles VIII, qui avait besoin du Pape pour la conquête du royaume de Naples, donna les mains à tout ce que voulut Sa Sainteté, qui lui écrivit sur ce

Gfjapitre onzième.

sujet des lettres très pressantes ; et le pape persuadé des bonnes intentions du grand-maître, et ne désirant comme lui que le bien commun, accorda sans peine aux ambassadeurs ce qu’ils demandaient.

Le commandeur de Blanchefort qu’on avait élu en son absence maréchal de l’Ordre et grand-prieur d’Auvergne, fit donc partir Zizime de la commanderie de Bourgneuf, d’après les ordres du grand-maître.On conduisit le prince par terre au port de Marseille, où le grand navire de l’Ordre l’attendait : il témoigna plus d’une fois en chemin qu’il était fort aise d’aller à Rome, après avoir demeuré six ans en France, et il supplia les Chevaliers de ne le point abandonner. Ils s’embarquèrent avec lui et avec ses gens. La navigation ne fut point heureuse : jamais on ne vit la mer de Gênes plus agitée, on eût dit que tous les vents repoussaient Zizime des bords de l’Italie. Il arriva néanmoins à Civita Vecchia, le 6 mars 1489, malgré la tempête, qui battit le navire jusqu’au port.

Léonard Cybo, parent du pape, était venu recevoir le prince. Pour tenir la parole qu’on avait donnée aux ambassadeurs de Rhodes, il mit entre les mains du grand-prieur de Blanchefort le château de la ville qu’on avait destiné au logement de Zizime.

Le débarquement du prince turc causa une extrême joie au pape, et lui inspira pour le grand-maître de nouveaux sentiments de bienveillance qui éclatèrent publiquement trois jours après : car Sa Sainteté l’honora du chapeau de

Pierre d’Aubusson.

IÔ2 Bierre D’Hufauÿgon.

cardinal dans la promotion qui se fit le 9 mars. On lui donna le titre de Saint- Adrien ; et pour rendre sa pourpre plus illustre, on y ajouta par des bulles expresses la qualité de légat général du Saint-Siège en Asie.

Le cardinal d’Angers, vénérable par son âge et par sa vertu aussi bien que par sa pourpre, et en qui la fortune avait fait voir qu’une basse extraction sert quelquefois à relever un grand mérite, vint au devant de Zizime à douze milles de Rome avec le prince François Cybo, fils d’innocent, qui avait été marié avant que d’entrer en l’état ecclésiastique, et gendre du célèbre Laurent de Médicis. Ils saluèrent le sultan au nom du pape, en des termes qui ne marquaient pas moins d’affection pour sa personne, que de respect pour sa naissance ; et lui servant eux-mêmes d’escorte, ils le menèrent droit à Rome.

Dominique Doria, capitaine des gardes du pape, l’attendait à cheval hors de la ville vers la porte de Saint-Sébastien, accompagné d’un grand nombre de personnes considérables, et ce fut par cette porte que le prince fit son entrée. Les Turcs qui le servaient, et tous ses autres domestiques marchaient les premiers des gentilshommes des cardinaux allaient les seconds, soutenus de toute la noblesse romaine, qui ne fut jamais mieux montée que ce jour-là. On voyait ensuite Doria à la tête de ses chevau-légers : les Chevaliers de Rhodes paraissaient après, suivis de tous les ambassadeurs des princes hors celui de France, qui avec le prince François Cybo, le grand-prieur de Blanchefort et le sénateur de Rome, précédaient Zizime immédiatement. Il venait seul monté sur un beau cheval qu’il maniait de fort bonne grâce : il était vêtu comme le sont d’ordinaire les empereurs turcs aux jours de cérémonie, et il avait un air fier et majestueux, qui, tempéré par une mélancolie douce et par des manières honnêtes, attirait tout ensemble le respect, la compassion, et l’amour. Le majordome de Sa Sainteté marchait derrière lui, avec une multitude innombrable de prélats que suivait la maison du pape; et c’est en cet ordre qu’ils se rendirent tous au Vatican.

Le cardinal d’Angers qui avait pris congé de Zizime à deux milles de Rome, sous prétexte d’aller avertir le pape que le sultan approchait, mais en effet pour n’être point de la cavalcade, à cause de sa dignité, ou de sa vieillesse, le reçut à la porte du palais, et le conduisit dans l’appartement du pape Clément qu’on lui avait préparé : c’est celui où le

Cfjapitre onzième. 163

grand-maître Raymond Zacosta tint le chapitre général de rOrdre sous le Pontificat de Paul II.

Le jour suivant le grand-prieur de Blanehefort et l’ambassadeur de France conduisirent Zizime à l’audience du pape en plein consistoire. Ils avaient averti le prince que c’était la coutume de baiser les pieds de Sa Sainteté, et que les plus grands rois du monde n’avaient pas honte de le faire : mais il eut delà peine à s’y résoudre; et quelques-uns disent que tout ce qu’on put gagner sur lui, fut de s’incliner pour baiser la main du pape. Il salua les cardinaux d’une manière qui n’était ni humble, ni orgueilleuse, et qui sied bien aux personnes d’une très haute naissance. Quoiqu’il fût né éloquent, et qu’il parlât avec beaucoup de facilité, il ne dit que quatre ou cinq paroles assez brusques et en turc, soit que l’éclat d’une compagnie si auguste l’éblouît un peu, soit qu’un plus long discours ne lui parût pas digne de la majesté d’un prince ottoman. George Jaxi, rhodien de nation, son interprète, fit entendre qu’il avait dit seulement que sa joie était extrême de se voir à Rome.

Innocent qui roulait dans sa tête de hautes pensées, et qui ne prétendait pas moins que d’affranchir l’Orient de la tyrannie des Infidèles, se promit d’heureux résultats de la venue du sultan Zizime, et crut que le fils de Mahomet lui était envoyé de Dieu pour servir à ce grand dessein. L’ambassade qu’il reçut en même temps du Soudan d’Égypte fortifia ses espérances. Cairbei, à la persuasion du grand-maître, faisait hommage au Saint-Siège, et s’engageant d’entrer dans la sainte ligue, promettait de fournir la plus puissante armée qui fût jamais sortie d’Égypte.

Ce dernier service du grand-maître toucha tellement Sa Sainteté, que pour témoigner à’ toute la terre combien elle en était satisfaite, et lui donner à lui-même des marques solides de sa bienveillance, elle lui accorda un privilège extraordinaire.

Les papes pourvoyaient directement à plusieurs bénéfices de l’Ordre de Rhodes ; ils exerçaient ce droit-là en vertu de l’autorité qu’ils ont en général sur tous les Ordres religieux, et en particulier sur celui de Saint-Jean de Jérusalem. Innocent, par une bulle consistoriale signée de tous les cardinaux assemblés, renonça au pouvoir de conférer jamais aucune commanderie de l’Ordre, quand même le bénéfice viendrait à vaquer en Cour de Rome,déclarant que la disposition de toutes

IÔ4 fiierre ïi’Hubu0son.

les commanderies appartenait entièrement au grand-maître, sans qu’elles pussent être comprises dans les bénéfices que les papes s’étaient réservés, ou se pourraient réserver dans la suite.

Il donna encore au grand-maître la puissance de disposer absolument des bénéfices et des revenus des Ordres militaires du Saint-Sépulcre et de Saint-Lazare, en réunissant ces Ordres à celui de Saint-Jean de Jérusalem par une bulle expresse, où Sa Sainteté faisait elle-même l’éloge du grandmaître et des Chevaliers. Innocent dit dans cette bulle que les persécuteurs de la croix ayant mis le siège devant Rhodes, et renversé les murailles de la ville avec leurs prodigieuses machines de guerre, ses chers fils Pierre d’Aubusson, et les Frères de l’Hôpital de Saint-Jean sont venus souvent aux mains avec eux, et en ont fait un fort grand carnage : que par la prudence et la valeur du grand-maître qui reçut cinq blessures dans le combat, les Chrétiens ont triomphé des Infidèles ; mais que plusieurs braves chevaliers vrais soldats de Jésus-Christ ont péri en cette occasion. Le pape ajoute que l’Ordre a été obligé de faire d’extrêmes dépenses pour soutenir une guerre si importante, et pour réparer tant de ruines. Il raconte ensuite de quelle manière les Chevaliers ont sauvé la vie au sultan Zizime, en le défendant contre les mauvais desseins de Bajazet ; et comment le grandmaître a retenu la flotte ottomane toute prête à descendre en Italie, après avoir forcé Bajazet à faire une paix honteuse, et à lui payer une espèce de tribut. Enfin il déclare que considérant tant de services rendus au Saint-Siège, et craignant d’ailleurs que les Chevaliers de Rhodes, pauvres en comparaison du Turc, ne succombent avec le temps sous les forces ottomanes, il supprime les Ordres du Saint-Sépulcre et de Saint-Lazare, et en applique tous les biens à l’Ordre de Saint- Jean de Jérusalem comme au principal soutien de la foi, pour le rendre plus puissant et plus redoutable.

Le grand-maître qui commença à se nommer le cardinal grand-maître, fut profondément touché de toutes ces grâces qu’il n’avait point demandées, et qu’il ne croyait pas mériter, comptant pour rien tout ce qu’il faisait, et se reprochant toujours de ne pas remplir les devoirs de sa vocation et de sa charge. Il reçut solennellement le chapeau dans l’église de Saint-JeanBaptiste le jour de Saint-Pierre et de Saint-Paul, et il fut proclamé en même temps légat universel du Saint- Siège en Asie.

Ordonnances du grand-maître pour la bonne économie du trésor. — Ses fondations pieuses. — Son habileté prévient une rupture avec la Porte. — Fondation de l’ordre des religieuses de Saint-Jean de Jérusalem. — A l’instigation d’Aubusson, Bajazet envoie une ambassade au pape, et lui fait remettre le fer de la lance qui ouvrit le côté de Jésus-Christ. — Élection d’Alexandre VI. — Il remet Zizime à Charles VIII. — Mort de Zizime.

ES faveurs et ces dignités nouvelles firent prendre de nouveaux soins au grand-maître. Comme les biens de l’Ordre s’accrurent beaucoup par la réunion des Ordres du Saint-Sépulcre et de Saint-Lazare, il s’appliqua d’abord au règlement des finances, et il fit de très sages statuts pour la bonne économie du trésor public, ainsi qu’on peut voir dans le livre des statuts de l’Ordre. Il fit touchant les élections et les jugements, d’autres ordonnances qui s’observent encore aujourd’hui, et qui sont pleines de prudence et d’équité.

L’état paisible des affaires joint à la richesse et à l’abondance, donna lieu au grand-maître de rétablir des églises ruinées, et entre autres celle de Saint-Antoine qui était le cimetière des Chevaliers, et qu’il avait lui-même fait abattre pour la sûreté de la ville. Elle fut rebâtie dans un autre lieu, et on la fit beaucoup plus magnifique qu’elle n’était.

Quelques années auparavant il avait fondé une chapelle sous le nom de la Sainte-Vierge dans l’église du Monteil-au- Vicomte, lieu de sa naissance : et la fondation portait qu’on y dirait tous les jours la messe pour les âmes de Renaud d’Aubusson son père, et Marguerite de Comborn sa mère, et pour celles des bienfaiteurs de son Ordre ; qu’il y aurait trois chapelains d’une vie irréprochable, et que ce serait au seigneur du Monteil à les nommer. Il commit le soin du bâtiment à Guichardin d’Aubusson, évêque de Carcassonne, son frère ; et quand le vicomte du Monteil son frère aîné partit de Rhodes, il l’en chargea aussi, et lui recommanda surtout de le faire dans l’endroit où était la sépulture de

Bicrrc C’Hubusson.

leur mère. Mais ayant appris que le bâtiment était demeuré imparfait, il assigna un fonds pour l’achever, et donna ordre qu’on n’épargnât rien ni pour la construction, ni pour la décoration de la chapelle. Il en fonda plusieurs autres dans l’île de Rhodes,et une en particulier dans l’église du mont Philerme, pour augmenter la dévotion du peuple envers l’image miraculeuse de la Vierge.

Ce ne furent pas là pourtant les principales occupations du cardinal grand-maître. Quand il se vit revêtu de la pourpre sacrée, il se crut plus obligé que jamais de servir le Saint-Siège, et il en eut bientôt d’importantes occasions.

La surprise et la désolation de Bajazet furent grandes quand il sut que son frère était à Rome: il avait appris auparavant qu’on avait dessein de l’y conduire; et, pour rompre ce coup, il avait fait de grandes offres à Charles VIII. Outre qu’il lui promit toutes les reliques que Mahomet, son père, avait trouvées à Constantinople et dans les autres villes de l’Europe et de l’Asie, il s’était engagé à contribuer de toutes ses forces à la délivrance de la Terre-Sainte qui était sous la domination du Soudan d’Égypte, et à payer telle somme qu’on voudrait pour l’entretien de Zizime. Mais ces propositions furent sans effet: Zizime n’était plus en France quand les ambassadeurs delà Porte arrivèrent à la Cour. Le chagrin du grand-seigneur redoubla lorsqu’il fut informé des relations que le pape et le Soudan avaient prises ensemble. Il se plaignit hautement de la conduite du grand-maître ; et par un ambassadeur exprès il lui fit de sanglants reproches, le menaçant de ne garder plus de mesures envers des gens qui ne tenaient point leur parole.

Quelque fier que fût naturellement le grand-maître, il ne s’abandonnait pas toujours à sa fierté; et quand les affaires demandaient de la modération, il n’y avait personne de plus traitable ni de plus accommodant que lui. Pour apaiser le grand-seigneur dans un temps où le bien de la chrétienté ne voulait pas qu’on l’aigrît, il lui fit entendre que la translation de Zizime ne blessait point le traité de paix, qui portait que les Chevaliers répondraient de sa personne, et feraient tout leur pouvoir pour empêcher qu’il ne tombât entre les mains d’aucun prince chrétien ou infidèle. Il l’assura que Zizime était en Italie sous la garde des Chevaliers de Rhodes, comme il y était en France, et qu’aucun prince ne pouvait s’en dire maître. Il ajouta que le changement de lieu s’était fait par

Cîjapitte Douzième. 167

l’autorité absolue du pape, auquel les Chevaliers devaient obéir; mais qu’après tout, ce changement, à le regarder de près, n’avait rien qui ne fût avantageux pour la Porte: que Charles VIII, qui avait de grands desseins, aurait pu enlever Zizime de la commanderie de Bourgneuf, pour s’en servir dans l’occasion: au lieu que quand le pape en serait absolument maître, il ne pourrait s’en prévaloir contre l’empire ottoman; parce que n’ayant pas de lui-même une puissance suffisante pour rien entreprendre de considérable, il fallait qu’il se joignît avec les autres princes chrétiens, s’il voulait porter la guerre hors de l’Italie; que cette union était une affaire longue et difficile, toujours traversée par les jalousies des princes, et présentement impossible à cause de leurs divisions.

Le grand-maître dit enfin que Bajazet n’avait rien à craindre, pourvu qu’il demeurât en repos ; mais que le moindre mouvement qu’il ferait contre l’Italie, réveillerait tous les princes de la chrétienté, et les obligerait peut-être à s’unir ensemble contre lui malgré le malheur des temps: que dans la conjoncture présente, le meilleur parti qu’il eût à prendre était de se ménager des intelligences avec le pape, pour rompre celles du Soudan d’Égypte; qu’un ambassadeur de la Porte serait bien reçu à Rome, et que c’était seulement par là que ses affaires pouvaient réussir.

Le grand-seigneur, qui n’était pas trop en état de se venger du prétendu manquement de parole dont il se plaignait, et qui trouvait assez de vraisemblance dans les raisons du grandmaître, ne balança pas longtemps sur ce qu’il devait faire. Il résolut de se tenir en repos, et même de suivre le conseil qu’on lui donnait touchant l’ambassade de Rome: mais afin de savoir bien précisément ce qui se pourrait traiter avec le pape, et de quelle manière il faudrait s’y prendre, il envoya un nouvel ambassadeur au grand-maître. Cette négociation dura plusieurs mois, et ce ne furent pendant ce temps-là que voyages continuels de Constantinople à Rhodes. Le grandmaître ne se fiait point aux ambassades de la Porte, et s’attendait à une rupture dès que Bajazet aurait occasion de faire éclater la haine secrète qu’il portait aux Chevaliers. Ainsi, pour donner au pape le temps de faire une ligue entre les princes chrétiens, il traînait les affaires en longueur, ou en faisant naître des difficultés qui embarrassaient le grand-seigneur, ou en rendant des réponses ambiguës qui ne le satisfaisaient pas.

i68 Bicrre ti’Huûusson.

Lorsque les choses se passaient de la sorte entre les Chevaliers et les Turcs, un légat du pape pensa tout perdre par son imprudence. Philippe de Canove, que Sa Sainteté envoya vers le Soudan d’Egypte, étant arrivé au Caire, publia d’abord, fort mal à propos et sans aucun fondement, que les Chevaliers de Rhodes n’avaient nul pouvoir dans l’affaire de Zizime : il le dit si haut et en tant d’occasions, que le bruit en vint jusqu’à la Porte. Cette nouvelle refroidit extrêmement le grand-seigneur à l’égard de Rhodes: le soupçon qu’il eut que les Chevaliers le trompaient, lui fit rompre la négociation qui regardait Rome; et tout allait à une guerre ouverte, si le grand-maître n’eût raccommodé promptement ce qu’avait gâté le légat. Il parla si haut à son tour, et détruisit si bien par les lettres mêmes du pape la déclaration de Canove, qu’il regagna en peu de temps la confiance de Bajazet. La négociation se renoua, et on demeura d’accord de part et d’autre que l’ambassadeur de la Porte qui irait à Rome, serait conduit par le grand-prieur de Blanchefort qui était venu à Rhodes pour le chapitre général, et qui devait retourner auprès de Zizime.

Cette négociation si habile et si heureuse fut bientôt connue dans l’Europe, et augmenta beaucoup la réputation du grandmaître. On ne parlait que de lui dans toutes les cours, et son nom devint si fameux dans celle de Castille, qu’une dame de la première qualité, qui songeait à quitter le monde, frappée vivement de tout ce qu’elle entendait dire de la sagesse et de la vertu du cardinal d’Aubusson, résolut de faire un établissement de filles sur le modèle des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Elle se nommait Isabelle de Léon, et descendait d’une des plus anciennes maisons de l’Andalousie. Etant veuve fort jeune et extrêmement riche, elle fut recherchée de tout ce qu’il y avait de plus grand à la cour : mais Isabelle ne voulait être qu’à Dieu; et pour s’y donner entièrement, elle prit la résolution que je viens de dire. Elle communiqua son dessein à celui qui l’avait fait naître; lui demanda permission de fonder, dans Séville, un couvent de religieuses sous la règle et l’habit de Rhodes.

Le grand-maître fut ravi de voir des sentiments si généreux et si chrétiens dans une jeune dame, que toutes les raisons humaines devaient, ce semble, attacher au monde: il accorda de bon cœur à Isabelle la permission qu’elle demandait, et les

lettres en furent expédiées à Rhodes, le 27 mai 1489. Ainsi

Cf)apitre Douzième.

fut établi à Séville le monastère des religieuses de Saint-Jean de Jérusalem. La fondatrice en fut nommée prieure par le grand-maître; pour y entrer, il fallait être de race noble et faire ses preuves à la manière des Chevaliers. On mit le couvent sous l’obéissance du grand-prieur de Castille; et en l’incorporant à l’Ordre de Rhodes, on le fit participant de toutes les bonnes œuvres et de tous les mérites de l’Ordre. lœ but de ces religieuses était de seconder par leurs prières le zèle des Chevaliers, et de travailler, autant que leur sexe le pouvait permettre, à la ruine du mahométisme et à l’exaltation de la foi.

Les Maures faisaient alors d’horribles ravages dans l’Espagne, et l’horreur que l’on avait pour ces ennemis de Jésus-Christ, inspira à beaucoup de nobles filles la pensée de se retirer dans le nouveau monastère. L’exemple d’Isabelle de Léon fut suivi par Isabelle Fernandès, qui établit en Portugal un monastère du même Ordre dans la ville d’Évora, et qui reçut la règle et l’habit du commandeur de Merail, vicaire général de l’Ordre en ce royaume, et bien différent en ce moment de ce qu’il devint après, quand il voulut livrer Rhodes à Solyman, par la haine qu’il portait au grand-maître de Villiers.

Pour revenir à Bajazet, Chamisbuerch, son Capigi Pacha, et celui qu’il avait nommé ambassadeur vers le pape, arriva à Rome avec le grand-prieur de Blanchefort qui l’accompagna toujours, et qui le présenta à Sa Sainteté. Le grand-maître, en conseillant l’ambassade au grand-seigneur, l’avait exhorté à faire un présent au pape et à lui donner surtout le fer de la lance qui perça le côté de JéSUS-Christ, que Mahomet avait fait mettre dans son trésor avec toutes les riches dépouilles des églises de Constantinople. L’ambassadeur Turc apporta ce fer précieux et l’offrit au pape pour gage de l’amitié du grand-seigneur. La relique fut d’abord suspecte, et Burchard, qui était alors maître des cérémonies et qui a écrit l’entrée de Chamisbuerch, dit lui-même que les Français et les Allemands prétendaient avoir le fer de la lance. On examina la chose le plus exactement qu’il se pût, et on trouva que la lance de Notre-Seigneur fut apportée d’Antioche à Constantinople au temps des conquêtes de Godefroi de Bouillon; que l’empereur Baudouin II engagea aux Vénitiens la pointe du fer de la lance pour une somme d’argent, dont il eut besoin dans la nécessité de ses affaires; que Baudouin n’étant pas

170 Bterre t’Hubusgon.

en état de retirer d’entre leurs mains une si précieuse relique, saint Louis, roi de France, la racheta avec la permission de l’empereur, et l’apporta à son royaume; qu’ainsi il n’y avait à Paris que l’extrémité du fer, et que le reste était toujours demeuré à Constantinople: et c’est ce que Chamisbuerch déclara solennellement au pape, selon l’ordre qu’il en avait du grand-seigneur. Pour la lance qui se gardait à Nuremberg, on sut bien certainement que c’était celle de Constantin le Grand, mais enrichie d’une partie des clous de Notre-Seigneur formée en pointe de lance; et on sut de plus que Rodolphe, roi de Bourgogne et d’Italie, s’en étant défait en faveur de Henri, fils d’Othon, duc de Saxe, elle était demeurée en Allemagne comme un bien de l’empire.

Mais rien ne rendit plus authentique le fait dont il s’agissait que le témoignage du grand-maître ; et ce fut principalement sur sa parole qu’on crut les Infidèles en cette rencontre. Il avait appris, des Chrétiens et des Turcs de Constantinople, l’histoire du fer de la lance qui perça le côté de J ésüS-Christ; et le grand-prieur de Blanchefort, qu’il avait instruit là-dessus fit entendre de sa part qu’on ne pouvait pas douter raisonnablement de la relique : qu’au reste les empereurs d’Orient l’avaient toujours eue en vénération, et que depuis la prise de Constantinople, les Vénitiens offrirent quinze mille écus d’or à Mahomet pour la retirer de ses mains ; mais que ce conquérant politique, qui savait mettre tout en œuvre, ne voulut jamais s’en dessaisir, prétendant sans doute la faire bien valoir aux Chrétiens dans des occasions importantes.

L’intention du grand-seigneur étant de gagner le pape, il avait ajouté à son présent des lettres fort obligeantes par lesquelles, après lui avoir rendu compte d’une expédition qu’il venait de faire contre les rebelles de la Macédoine, il lui jurait une amitié inviolable, et le suppliait de trouver bon que son frère Zizime demeurât toujours sous la garde des Chevaliers de Rhodes, suivant les conventions faites avec eux.

La démarche de Bajazet fit beaucoup de plaisir à Innocent, et beaucoup d’honneur au grand-maître. On lui donna mille louanges en Italie, et il reçut des compliments de toutes les cours chrétiennes : mais un accident fâcheux ne lui permit pas de jouir tranquillement de sa gloire. Un jeune gentilhomme de bonne maison, qui était au service du chevalier de Cluis bailli de la Morée et gouverneur du château Saint- Pierre, s’étant échappé de la maison de son maître, et ayant

Cf)apitre Douzième.

ensuite renié la foi en Turquie, la paix fut sur le point d’être rompue entre les Chevaliers et les Turcs.

Le bailli de la Morée, touché vivement du malheur qui était arrivé à son page, prit une résolution assez étrange pour le recouvrer. Sans avoir égard à la paix, il sort de sa forteresse avec quelques gens armés, entre dans la Lycie, et prend par droit de représailles deux jeunes Turcs des plus considérables du pays, malgré la résistance de leur père qu’il tue de sa propre main. Une action si violente parut aux Barbares une rupture évidente de la paix : ils prennent les armes, et vont droit au château Saint-Pierre, où le bailli de la Morée s’était retiré avec sa proie. Le sultan Zalabi, fils du grandseigneur et gouverneur de Lycie, que les Turcs appelaient alors Mandachie, envoya un ambassadeur à Rhodes pour se plaindre de l’attentat des Chevaliers du château Saint-Pierre. L’action du bailli de la Morée n’était ni sage ni juste ; et c’était pour le moins un contretemps capable de changer les affaires et de troubler le repos de la chrétienté. Le grandmaître n’aurait pas hésité un moment à rendre les Turcs, si l’un d’eux n’eût témoigné vouloir embrasser la foi chrétienne Peu de temps après, il déclara qu’il voulait rester musulman. On satisfit le gouverneur de Lycie, en lui renvoyant les deux prisonniers.

Il n’en fallut pas davantage pour remettre la tranquillité dans la province; et les vassaux de l’Ordre n’eurent plus à craindre que les corsaires qui infestaient les mers du Levant. Le plus célèbre de tous était un Espagnol, Dom Diègue Ordona, homme audacieux, d’une humeur féroce, plus barbare que les Infidèles, et courant toutes les côtes avec une caravelle armée, sans connaître d’autre droit que la force, ni d’autre Dieu que l’intérêt. Il avait pris depuis peu des vaisseaux marchands à la vue de Rhodes; et sa puissance sur la mer était devenue si redoutable que les navires de l’Ordre n’osaient presque sortir du port.

Le grand-maître ne put souffrir l’insolence et les brigandages du corsaire castillan. Il savait que Ferdinand et Isabelle, qui venaient de dompter les Maures et de recevoir du pape le titre de Rois Catholiques, ne trouvaient pas bon qu’un de leurs sujets en usât ainsi envers les Chrétiens : il envoya donc contre le pirate la galère du Chevalier Raymond Fluvian, et un autre vaisseau de guerre avec une troupe de Chevaliers fort braves. On joignit la caravelle, et on la pressa

172 Biem D’Hubusson.

si vivement, qu’Ordona fut contraint de se rendre après une résistance vigoureuse. Conduit à Rhodes les fers aux pieds et aux mains, il fut rompu tout vif sur une roue, et ses gens mis à la chaîne dans les galères de l’Ordre. Pour ses biens, quoiqu’ils fussent confisqués, le grand-maître n’en voulut pas profiter, et tout ce qui se trouva dans la caravelle fut distribué par son ordre aux marchands que le corsaire avait volés.

L’île de Lango fut affligée en ce temps-là de plusieurs maux tout à la fois. Un horrible tremblement de terre qui dura plusieurs jours fit tomber la plupart des bâtiments dans la contrée de Narange; et ce qu’il y eut de plus funeste, c’est que ce malheur arriva durant une maladie contagieuse qui désolait le pays. Les malades mouraient partout, ou accablés de la violence de leur mal, ou étouffés sous les ruines de leurs maisons.

On ne peut imaginer combien le grand-maître fut touché du désastre de ce pauvre peuple, ni les soins qu’il prit pour le soulager. Un grand navire, qui devait aller à Négrepont, changea de route par son ordre et fit voile vers Lango, pour subvenir aux besoins de l’île; la caravelle du pirate castillan qui venait d’être exécuté, servit encore à y conduire tous les secours nécessaires. Les médecins ayant reconnu que cette maladie pouvait venir des vapeurs pestilentielles qui sortaient du lac de Nérange, le grand-maître le fit nettoyer promptement, et ordonna qu’on élargît son embouchure, afin que la marée emportât tout ce qui était capable de corrompre l’air. Cela réussit, et la contagion cessa aussitôt que le lac fut net.

Ces occupations du dedans n’empêchaient pas le grandmaître de vaquer aux affaires du dehors. Il excitait continuellement le pape à pacifier l’Italie, et il le suppliait de conclure au plus tôt une bonne ligue entre les princes chrétiens : mais ces sollicitations et ces prières n’eurent point d’effet. Innocent mourut tout à coup, et les espérances qu’on avait conçues s’évanouirent avec lui.

Rodrigue Borgia, qui prit le nom d’Alexandre VI, fut élu à sa place. Il avait été protecteur de l’Ordre de Saint- Jean de Jérusalem étant cardinal, et après son élection il témoigna, par un bref qu’il envoya au grand-maître, avoir toujours de bons sentiments pour les Chevaliers de Rhodes. Dès le commencement de son pontificat, Alexandre fit enfermer Zizime dans le château Saint-Ange, ôta d’auprès de lui les Chevaliers qui y avaient toujours été, et le confia à ses

Cfjapitrc îiou^ième. 173

neveux, dont l’un était Chevalier de Rhodes. Son prétexte fut qu’une vie aussi précieuse que celle du prince serait moins exposée aux embûches de ses ennemis dans une place forte; et qu’un Chevalier de Rhodes étant attaché à sa personne, les autres étaient inutiles dans un lieu qui se défendait assez de lui-même; c’est ce qu’il manda au grand-maître par un bref exprès. Mais le véritable motif de la conduite du pape, fut qu’ayant pris ombrage de l’armée française qui se préparait tout de bon à l’expédition d’Italie, il voulut avoir de quoi traverser ou seconder les desseins du roi de France, selon qu’il le jugerait à propos. Car Charles VIII ne méditait pas seulement, à ce qu’on disait, la conquête du royaume de Naples; la renommée publiait partout que son ambition, ou sa piété le portait à la conquête de la Grèce. Que ce projet fût feint ou véritable, il le communiqua au grand-prieur de Blanchefort, que les affaires de l’Ordre obligèrent de passer d’Italie en France : il témoigna même plusieurs fois le désir qu’il avait de voir le grand-maître, afin de prendre avec lui des mesures pour le voyage d’outre-mer.

Zizime était accoutumé aux Chevaliers qui l’avaient accompagné en France et en Italie. Il les aimait avec tendresse, et il ne put leur dire adieu sans fondre en larmes. Il écrivit au grand-maître en leur faveur, lui faisant valoir tous leurs bons offices, et l’assurant qu’il lui tiendrait compte de toutes les grâces qu’ils en recevraient comme s’il les avait reçues luimême. Il le conjura aussi de n’abandonner pas un malheureux qui lui devait la vie, et dont lui seul pouvait changer le destin.

Cependant Charles VIII passa les monts à la tête de tout ce qu’il y avait de braves gens dans son royaume; et ayant traversé en victorieux la moitié de l’Italie, il alla se présenter devant Rome. Le pape, à qui on ne demandait que le passage,craignait que sous ce prétexte on ne s’emparât de la ville. Mais il fallut bien qu’il accordât ce qu’il ne pouvait refuser.

Il chercha donc toutes les voies de satisfaire Charles VIII, et consentit à tout ce qu’il voulut. Il donna au jeune conquérant l’investiture des deux Siciles, et le couronna empereur de Constantinople:il lui livra en outre le sultan Zizime que le roi avait demandé avant tout, dans le dessein de porter ses armes au Levant après la conquête du royaume de Naples. Le prince ottoman fut remis aux Français par un acte solennel, et dans une cérémonie publique où Alexandre et Charles se trouvèrent. Il salua Charles d’une manière qui ne sentait ni le

174 fiierre ïi’Hut)us0on.

barbare, ni le prisonnier: après lui avoir baisé l’épaule et la main, il lui dit assez fièrement qu’il espérait que les Français considéreraient en sa personne la race ottomane; et il ajouta que, quand ils passeraient dans la Grèce, il aurait de quoi reconnaître leurs bons offices. Charles fut ravi de la grandeur d’âme que le sultan fit paraître, et le traita avec tant d’honnêteté, que Zizime témoigna de la joie d’être tombé entre les mains d’un monarque si généreux.

Ils partirent ensemble de Rome pour aller à Naples: mais le pauvre prince, qui se préparait à seconder l’entreprise des Français et qui espérait relever sa fortune en suivant la leur, se sentit frappé sur le chemin d’un mal inconnu, qui l’emporta en fort peu de jours. Cette mort surprit tout le monde. Il y en eut qui dirent que les Vénitiens, corrompus par l’argent des Turcs et alarmés de l’expédition des Français, lui avaient fait donner du poison secrètement, afin que la France n’en tirât aucun avantage (^).

C’est ainsi que finit la vie de Zizime, prince malheureux, et encore plus illustre par ses infortunes que par sa naissance. Quelques-uns ont cru qu’il mourut chrétien, et qu’il reçut le baptême à Rome avant la mort d’innocent VIII. Mais les auteurs qui ont le plus parlé de ce prince, ne disent rien de sa conversion ; et c’est ce qui me fait croire que, pour comble de malheur, il est mort mahométan.

I. Perstringunt nonnulli Venetos turcico corruptos auro operam dedisse ut veneno Zizimus necaretur, Kaynald. Ami al. Eccl. ami. 1495.

Maître du royaume de Naples, Charles VIII rêve la conquête de Constantinople et fait appel aux Chevaliers de Rhodes. — Peu de conflance du grand-maître dans cette entreprise. — L’empereur Maximilien reprend le projet abandonné par le roi de France. — Aubusson l’y encourage. — Il rappelle Bajazet au respect des traités. — Son zèle pour le maintien des privilèges de l’ordre. — Préparatifs des Turcs pour une expédition tenue secrète. — Ils entrent en campagne contre les Vénitiens malgré les engagements pris. — Aubusson envoie des secours à la République. — Louis XII prend parti pour Venise et fait par l’intermédiaire du grand-maître des repjrésentations à la Porte. — Explications mensongères et embarrassées du sultan qui n’en fait pas moins continuer les hostilités. — Le pape organise une ligue des princes chrétiens contre le Turc et lui donne pour chef le grand-maitre de Rhodes.

grand-maître qui avait appris avec beaucoup de éplaisir la captivité deZizime, ne put apprendre a mort sans une extrême douleur; et l’intérêt de i chrétienté se mêlant à sa tendresse, il eut besoin e toute sa force, pour n’être pas abattu d’un accident si funeste. Il adora les profonds jugements de Dieu, qui ' ne voulut pas que les Chrétiens tirassent aucun profit de la personne du prince ottoman. Mais il admira bientôt la conduite de la Providence, qui ne souffrit pas que les Infidèles profitassent de cette mort, et qui, pour déconcerter leurs desseins, rendit les armes des Français triomphantes en Italie.

Ferdinand, roi de Naples, étant mort d’apoplexie après Mathias Corvin, roi de Hongrie, et le pape Innocent VIII, qui tous deux moururent du même mal, Alphonse, méchant prince, haï des grands et du peuple, prit la place de son père : mais effrayé de la marche rapide des Français, et craignant d’ailleurs tout ce que peut la haine publique, il laissa la couronne à son fils Ferdinand, et se retira en Sicile. Le nouveau roi suivit bientôt l’exemple d’Alphonse. Après avoir un moment disputé aux Français l’entrée de son royaume, il le leur abandonna tout entier, et le roi de France se rendit maître de la capitale sans aucun effort. Toute la Turquie

176 fiierre ti’Hu6us0on,

trembla au bruit des progrès de l’armée française; et la terreur fut si grande à Constantinople, que les prêtres de la religion mahométane publièrent hautement que l’empire turc était perdu sans ressource.

Avant que les troupes destinées à l’expédition d’Italie partissent de France, Charles VIII avait envoyé à Rhodes le grand-prieur de Blanchefort, pour prier le grand-maître de le venir trouver à Rome ; et il lui dépêcha encore le commandeur d’Angers avec des lettres fort pressantes, dès que l’armée eut passé les monts: mais comme il souhaitait ardemment cette entrevue, ou pour s’instruire de bonne foi sur l’entreprise qu’il méditait au Levant, ou pour éblouir toute l’Europe par des apparences qui marquassent un dessein qu’il n’avait pas; il pria le pape d’écrire au grand-maître, et il lui écrivit lui-même de sa main. Sa lettre était la plus engageante du monde. Après lui avoir déclaré qu’il ne pouvait se passer de ses lumières, ni rien entreprendre au Levant que sous sa con^ duite, il le conjurait de hâter son voyage pour les raisons qu’il avait dites au grand-prieur de Blanchefort son neveu, auquel il s’était ouvert entièrement comme à un chevalier d’une grande discrétion, et d’une expérience consommée.

Cette lettre arriva à Rhodes avant le grand-prieur de Blanchefort, qu’un mauvaisvent avait écarté de l’île;legrand-maître croyant que des paroles si flatteuses pouvaient bien n’être pas sincères, répondit au roi qu’il ne pouvait assez louerle zèle de Sa Majesté; que pour lui il serait heureux de combattre sous ses étendards, et de contribuer en quelque chose à la gloire de ses armes: mais que comme le grand-prieur de Blanchefort devait lui dire tout le secret de l’affaire, il l’attendait tous les jours pour exécuter les ordres de Sa Majesté.

Dans l’impatience où était Charles de voir le grand-maître en Italie, il lui écrivit une seconde lettre dès qu’il fut entré dans Naples: il voulut encore que le cardinal Briçonnet et le cardinal de Gurce qui l’accompagnaient, et auxquels le pape avait donné le chapeau sur les instances de Sa Majesté, écrivissent tous deux pour la même affaire. Ils étaient Français et amis particuliers du grand-maître. Le premier se contenta de l’exhorter en général à ne pas refuser ce qu’on lui demandait avec tant d’ardeur. Le second, qui avait beaucoup de zèle, venait plus dans le détail; et après lui avoir rendu compte de tout ce qui s’était passé en la conquête du royaume de Naples, il le suppliait de vouloir bien servir de guide à un jeune

Cfjapitre ttei^ième

conquérant, qui ne songeait qu’à la délivrance de la Grèce, et qui espérait tout des conseils d’un capitaine si expérimenté et si redoutable aux ennemis de la foi. Il ajoutait que pour peu qu’on différât une si glorieuse entreprise, on s’exposait à en perdre l’occasion; qu’il y avait à craindre que la licence qui suit ordinairement les grandes conquêtes, ne corrompît le cœur des soldats français; que les délices de Naples commençaient à les dégoûter des exercices de la guerre; que les péchés des victorieux pourraient bien attirer la malédiction de Dieu sur leurs armes ; que les ennemis de la France jetaient des soupçons dans l’esprit des princes d’Italie, pour les engager à traverser les desseins de Charles, et que tout se préparait à une forte ligue eontre lui; que plusieurs, sous prétexte du bien de l’état, lui conseillaient de faire un voyage en France avant que de commencer la guerre sainte,et que Sa Majesté y semblait assez disposée. Le cardinal disait enfin que la présence seule du grand-maître était capable d’arrêter le roi, et d’assurer l’expédition du Levant.

Les lettres des deux cardinaux ne firent pas tout l’effet qu’ils en attendaient. Le grand-maître se confirma, par leurs raisons mêmes, dans la pensée que l’entreprise qu’on méditait contre les Turcs n’était pas une affaire fort solide : il se défia un peu de l’inconstance des Français, et de la jeunesse du conquérant. Il apprit d’ailleurs que la ligue contre la France était presque faite, et que le pape, les Vénitiens, l’empereur et le roi d’Espagne y entraient. Il eut nouvelles en même temps que les Turcs, tout fiers de la mort de Zizime, faisaient un armement considérable, et que la tempête menaçait les îles de l’Ordre avec lequel ils n’avaient plus rien à ménager. Ainsi son voyage d’Italie lui paraissant assez inutile, et sa présence étant nécessaire en Orient, il se contenta de se réjouir avec Charles VIII de la conquête du royaume de Naples, et de le flatter sur celle de Constantinople, en l’assurant qu’un prince aussi vaillant et aussi heureux que lui n’avait qu’à suivre son courage et sa fortune pour venir à bout des plus grandes entreprises ; que les Chevaliers étaient ravis de le voir dans un poste si avantageux pour le voyage d’outre-mer; que les Barbares qui demeuraient sur les côtes commençaient à se retirer dans les montagnes, depuis qu’ils avaient appris ses victoires ; et que dès qu’il paraissait un navire, ils s’imaginaient que c’était l’armée navale des Français : il finissait sa lettre par dire qu’il n’avait point

Pierre d’Aurusson.

Bicrre D’Hubusson.

encore de nouvelles du grand-prieur de Blanchefort, et qu’il le croyait pris par les corsaires, ou péri dans un naufrage.

L’événement fit voir que le grand-maître eut raison de ne pas se presser de partir. Charles VIII partit lui-même de Naples assez brusquement pour reprendre le chemin de France, soit que l’inquiétude naturelle aux Français lui fît abandonner ce qu’il venait de conquérir, soit que toute l’Europe liguée contre lui l’obligeât à se retirer; il ne se parla plus depuis à la Cour du voyage d’outre-mer, ni de la conquête de Constantinople.

Dans le temps que Charles quitta tout à fait la pensée de la guerre sainte, l’empereur Maximilien se la mit dans l’esprit, ou par un véritable zèle, ou par une maligne émulation et pour reprocher en quelque sorte aux Français qu’ils n’avaient fait que semblant de penser au Turc. Mais il ne jugea pas à propos de rien entreprendre sans le conseil du grand-maître, et il lui envoya pour cela Rodolphe de Vertemberg. Chevalier de Rhodes et grand-prieur d’Allemagne. Ce nouvel ambassadeur déclara dans une audience publique, que Maximilien ayant résolu de tourner toutes les forces de l’empire contre l’ennemi commun, il n’osait faire aucune démarche qu’il n’eût consulté auparavant le cardinal grandmaître, l’oracle des princes chrétiens, la terreur des Infidèles, et la gloire de l’Orient ; qu’il voulait avoir une correspondance avec lui, afin de suivre ses lumières en tout, et qu’il le priait de ne les pas refuser à ceux qui les lui demandaient de bonne foi.

Le grand-maître répondit publiquement au grand-prieur d’Allemagne : qu’il était fort obligé à l’empereur de sa confiance et de son estime, mais qu’il ne méritait pas les titres glorieux dont Sa Majesté impériale l’honorait; et que si l’Ordre s’était signalé contre les Barbares depuis quelques années, il fallait attribuer ces succès heureux à la valeur des Chevaliers et à la protection du Ciel. Après quoi ayant pris l’ambassadeur en particulier, il lui expliqua fort au long toutes les vues qu’il avait sur la guerre sainte, les 'entreprises qu’on pouvait faire contre les Turcs par terre et par mer, et les mesures qu’il fallait prendre pour y réussir.

Les dommages que faisaient en ce temps-là les Turcs aux vassaux de l’Ordre ne servirent pas peu à échauffer le grand-maître, et à le faire entrer dans les desseins de l’empereur. Plusieurs Infidèles qui habitaient les côtes de la

Cfiapitre treizième.

Lycie les plus voisines de Rhodes, armaient tous les jours et, contrefaisant les corsaires, pillaient les îles de l’Ordre. Ils firent même des courses dans la Carie, et allèrent braver les Chevaliers jusqu’aux portes du château Saint-Pierre. Le grand-maître fit armer contre ces prétendus pirates. On en prit quelques-uns qu’on punit du dernier supplice : mais les désordres ne laissant pas de continuer, il écrivit à la Porte, pour savoir si le grand-seigneur autorisait des violences qui marquaient une rupture manifeste. Les auteurs de ces brigandages prirent les lettres, et tuèrent ceux qui les portaient. Le grand-maître en étant averti, chercha une voie sûre pour écrire à Bajazet, et il le fit avec toute la fierté que peut inspirer un juste ressentiment. Quoique Bajazet fût, comme nous avons dit, aigri dans l’âme contre les Chevaliers, et qu’il eût peu de considération pour eux depuis la mort de son frère, il ne voulait pas encore éclater : il ordonna donc au Beglierbey de l’Anatolie de punir sévèrement les criminels. Il envoya même à Rhodes un homme sage et intelligent, pour examiner les torts que les Rhodiens avaient soufferts, et pour assurer de la part de Sa Hautesse que tout serait rendu avec usure.

Tandis que le grand-seigneur travaillait de cette sorte à satisfaire le grand-maître, quelques gens de Rhodes intéressés dans les prises que les Infidèles avaient faites, armèrent secrètement quelques brigantins, et exercèrent plusieurs actes d’hostilité sur les côtes de la Lycie, pillant les villages, prenant les navires et enlevant même les personnes des Turcs. Le grand-maître n’attendit pas que le Beglierbey se plaignit à son tour : il fit arrêter les chefs de cette entreprise; et ayant découvert que des Chevaliers y avaient part, il nomma des commissaires pour en informer, résolu d’agir contre les coupables selon toute la rigueur des statuts, qui défendent positivement aux Chevaliers d’armer.

Le grand-maître ne veillait pas avec moins de zèle au maintien des privilèges accordés à l’Ordre par le Saint-Siège. Le pape ayant conféré à son neveu, Louis Borgia, le prieuré de Catalogne, que de son côté le grand-maître avait attribué à François de Bosola, un des plus vieux Chevaliers de la langue ; cette dérogation au privilège d’innocent VIII émut tous les esprits à Rhodes. Le grand-maître pria le roi d’Espagne d’entrer dans les intérêts de l’Ordre et d’agir auprès du pape. Ferdinand représenta à Sa Sainteté que cette

Biecre D’Hubusson.

collation allait directement à la ruine d’un Ordre tout dévoué au Saint-Siège ; que les Chevaliers n’auraient plus cette ardeur qui les animait contre les Barbares, dès qu’ils verraient les prix de leurs travaux et de leurs sueurs conférés à des étrangers ; que plusieurs commençaient à se retirer de Rhodes ; et que si Sa Sainteté ne leur conservait leurs privilèges, il y avait danger que le rempart de la chrétienté ne demeurât exposé à la fureur des Infidèles.

Alexandre se rendit aux raisons du roi de Castille. Il révoqua la collation qu’il avait faite en faveur de son neveu, et le grand-maître donna la commanderie de Novelles avec celle de Baioles à dom Ferrand d’Aragon, issu de la maison royale, et très cher au roi de Castille, après l’avoir fait Chevalier. •

On eut nouvelles cependant que lesTurcs bâtissaient de gros navires, et faisaient partout des apprêts de guerre. Le grandmaître envoya un ambassadeur àConstantinople, en apparence pour se réjouir de la guérison du grand-seigneur qui avait été fort malade, mais en effet pour pénétrer le motif de ce nouvel armement. Bajazet tenait son entreprise fort secrète, et afin de la mieux couvrir il fit semblant de la déclarer. On disait publiquement à la Porte, que les préparatifs qui se faisaient regardaient l’Egypte, et ce bruit paraissait assez vraisemblable.

Cairbei était mort depuis quelques mois, et le plus petit de ses fils avait été élevé sur le trône par l’adresse d’un Circassien Mameluck qui pouvait tout au Caire, et qui prétendait gouverner sous le règne d’un enfant. Une autorité trop absolue dans un particulier est toujours suspecte et odieuse : les principaux de la Cour ne purent souffrir le nouveau gouvernement ; au lieu de rendre hommage au jeune Soudan, ils révoltèrent les peuples contre lui, et s’entendirent avec les Turcs pour lui ôter la couronne. Le grand-maître fut informé du bruit qui avait cours : mais il le crut d’autant moins, que les ministres du grand-seigneur affectaient davantage de le faire croire. Il se tint sur ses gardes, et mit ordre à tout. On engagea au service de l’Ordre tous les vaisseaux étrangers qui couraient les mers du Levant, et on tira de la Sicile des compagnies d’infanterie espagnole avec des grains en abondance. Le grand-prieur de Blanchefort qui était arrivé enfin après une navigation périlleuse, eut ordre d’aller en France pour demander du secours au successeur

Cfjapitte treizième. i8i

de Charles VIII, mort d’apoplexie, maladie fatale aux grands de ce siècle-là. Louis XII, qui estimait beaucoup le grand-maître, reçut fort bien le grand-prieur, et fit mettre en état vingt-deux gros navires pour le service des Chevaliers. ^

Le grand-maître ayant su en ce temps-là que Henri VII, roi d’Angleterre, faisait chercher au Levant les plus beaux tapis de Turquie, lui ^

en donna quelques-uns qui étaient V

très rares. Henri fut touché de ce V

procédé du grand-maître, et lui en- ^ :à

voya par reconnaissance d’excellentes pièces d’artillerie, avec des chevaux d’une vigueur et d’une robe V\

extraordinaires. Ladislas, roi de H

Hongrie, qui de tous les princes de \

l’Europe était le plus exposé à de-

venir la proie des Barbares, offrit N\

alors aux Chevaliers de Saint-Jean v

deux provinces de ses états, pour Bannière du grand-prieur de les associer tout à fait à ses intérêts : Bianchefort.

mais le grand-maître n’était pas d’humeur à dépouiller un prince pour le protéger; il refusa les offres de Ladislas, et lui promit toute son assistance.

Bianchefort ne fut pas plus tôt revenu à Rhodes,que l’armée navale du Turc passa le détroit de Gallipoli. La route qu’elle prit d’abord fit juger que l’orage menaçait l’Ordre de Saint- Jean ; mais on vit bientôt qu’il allait tomber sur la République de Venise. Les Turcs prétendaient en avoir reçu de mauvais traitements dans la Roumanie et dans la Morée.Outre cela le provéditeur Prioli ayant rencontré près de Mételin un navire Turc tout seul, et voyant que le navire au lieu de baisser les voiles selon l’usage de la mer, tirait contre eux avec toute son artillerie, l’avait attaqué, et coulé à fond. Quoique l’action de Prioli fût dans les règles, elle ne laissa pas d’irriter le grand-seigneur qui aimait le capitaine du navire, et c’est ce qui le détermina à la guerre. Il ne témoigna pas néanmoins son ressentiment ; Zancani que le sénat de Venise envoya à Constantinople pour découvrir les dispositions de la Porte, reçut mille caresses de Bajazet. Le Barbare voulut même renouveler alliance avec la République ; mais il fit écrire en

i82 fiietre t)’Hu&us0on.

latin les articles de ce nouveau traité, pour le rompre quand il lui plairait, suivant les principes de la loi mahométane, qui porte que les mahometans ne doivent point garder la foi à l’égard des choses qui ne sont point écrites en leur langue.

En même temps que la flotte ottomane sortait du détroit,le grand-seigneur entra dans la Roumanie avec une puissante armée, ayant fait emprisonner auparavant tous les Vénitiens qui étaient à Constantinople. Une partie de la cavalerie turquesque fut détachée pour ravager le pays de Zara, et toute la Dalmatie. Le général Grimani qui était à Modon avec la flotte de la République, avait imploré l’assistance du grandmaître au premier bruit de la guerre : quand il vit paraître les Turcs à la pointe de la Morée il le pria instamment de les secourir. Justiniani qui commandait en Candie joignit ses prières à celles de Grimani, et ils envoyèrent tous deux à Rhodes des lettres du doge Barbarigo.

Le grand-maître regarda l’entreprise des Turcs sur la République, comme une violation du traité de paix fait avec l’Ordre par la raison qu’ils s’étaient obligés à laisser tous les Chrétiens en repos ; de sorte qu’il ne fit aucune difficulté de secourir les Vénitiens dans la conjoncture présente: néanmoins ne voulant pas encore faire d’éclat, il leur envoya seulement l’infanterie espagnole qui était venue de Sicile, et d’autres troupes étrangères. La République écrivit en même temps au roi de France, pour obtenir de Sa Majesté les vaisseaux qu’elle avait destinés au secours de Rhodes. Louis XII, qui s’était ligué avec le pape et les Vénitiens contre le duc de Milan, ordonna au commandant de ses vaisseaux d’aller dans la Grèce, d’observer la contenance des Turcs, et au cas que Rhodes ne courût nul risque, de rejoindre l’armée vénitienne.

Le bruit de la guerre anima quelques Chevaliers, et entre autres le grand-prieur de Blanchefort, que les affaires de l’Ordre avaient retenu en France durant le siège de Rhodes. Pour satisfaire l’extrême envie qu’il avait depuis longtemps de se rencontrer avec les Barbares, il demanda en grâce d’aller servir les Vénitiens. Le grand-maître qui, avant que de rompre avec le Turc, voulait voir comment tournerait la guerre de Venise, hésita d’abord: la chose ayant été mise en délibération dans le conseil, il fut arrêté qu’on laisserait aller le grand-prieur, mais qu’il ne mènerait avec lui que trente Chevaliers au plus. Blanchefort arriva à Modon en même temps que les navires français. L’armée vénitienne n’avait

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