‹ Pierre d'AubussonChapitre 42 sur 63 · chapitre treizième · texte numérisé non relu

chapitre treizième

pas tant de vaisseaux que l’armée turque ; mais elle avait de meilleures troupes, et des bâtiments plus propres pour une bataille. Les Turcs fuyaient la rencontre des Chrétiens, et ne pensaient qu’à se ménager pour une grande entreprise. Comme les aventuriers de Rhodes ne demandaient qu’à combattre, ils pressèrent Grimani de ne point perdre de temps. On cherche les Infidèles, on les trouve et on aurait pu les vaincre, si la prudence des Vénitiens n’eût rendu inutile l’ardeur des Français. La flotte ottomane était de deux cent soixante voiles: le nombre étonna Grimani ; et au lieu de livrer bataille, il ne fit que suivre de loin l’armée ennemie. Le grandprieur de Blanchefort et le capitaine des vaisseaux de France, qui ne songeaient l’un et l’autre qu’à se signaler, furent choqués de la conduite du général Vénitien, et le quittèrent par un généreux dépit.

Les Infidèles devenus plus hardis par la lâcheté des Vénitiens, et par la retraite des Français, passèrent fièrement le long des côtes de la Morée, et entrèrent dans le golfe de Lépante, où Bajazet se rendit par terre avec son armée. La ville fut prise presque à la vue de Grimani, qui n’eut pas le courage de la secourir. Une si fâcheuse nouvelle affligea beaucoup le grand-maître: mais la peste qui se mit dans Rhodes ne lui donna pas peu d’inquiétude. Il fit de beaux règlements pour arrêter le cours du mal ; et afin que les Barbares n’entreprissent rien sur l’Ordre dans une conjoncture si favorable pour eux, il retint à sa solde quatre galères que son neveu Blanchefort avait amenées de Provence, et les ayant renforcées de Chevaliers et de soldats, il leur commanda de faire le tour des îles: en quoi il obtint tout à la fois ce double résultat d’établir la sûreté contre les pirates, et de décharger la ville d’un grand nombre de gens que la contagion aurait peut-être fait mourir.

Louis XII, qui se rendit maître du duché de Milan tandis que les Turcs prenaient Lépante, et qui avait dessein de reconquérir le royaume de Naples, d’où les Français avaient été chassés, crut devoir assister les Vénitiens dans le mauvais état de leurs affaires : il envoya à Rhodes deux hérauts d’armes, qui étaient chargés d’une lettre pour la Porte, afin que le grand-maître leur procurât l’entrée en Turquie et une audience de Bajazet. Le grand-maître qui n’avait point rompu ouvertement avec le Turc, écrivit à Constantinople pour avoir des passeports. Bajazet ne se contenta pas

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d’accorder ce qu’on demandait ; il donna ordre aux pachas de la Lycie d’aller au devant des hérauts de France, et de les amener à la Porte.

Escarco Centurino, homme de bon sens et un des principaux habitants de Rhodes, partit avec eux chargé d’une lettre de créance, pour supplier le grand-seigneur de ne pas retenir longtemps les hérauts, et pour se plaindre à Sa Hautesse de la guerre qu’il faisait aux Vénitiens. Ils trouvèrent au port de Fisco des chevaux qui les attendaient, et ils furent conduits à Constantinople avec une belle escorte. Quoique la lettre de Louis fût fort fière et que ce prince menaçât l’empire ottoman des armes françaises, si on ne cessait de tourmenter les Vénitiens et qu’on ne leur restituât tout ce qu’on leur avait pris, Bajazet les reçut fort bien, et ne les renvoya qu’avec de bonnes paroles et de magnifiques présents.

Comme le roi de France avait envoyé au grand-seigneur ses deux hérauts par la voie de Rhodes, le grand-seigneur envoya par la même voie au roi de France deux grands de la Porte, dont l’un s’appelait Sinambey, et l’autre Musibey. Pour se disculper en quelque façon auprès du grand-maître, il tâcha de noircir les Vénitiens dans son esprit par une lettre fort ample, exposant les raisons qu’il avait eues de leur déclarer la guerre. Il prétendait que la République avait violé la foi des traités et le droit des gens, en exerçant toutes sortes de violences contre les Turcs; et afin d’être cru, il descendait dans un détail qui rend vraisemblables les plus grandes faussetés ; que les peuples de la Morée, ou vassaux, ou tributaires de la Porte, se retiraient dans les forteresses de la République pour ne rien payer ; qu’on leur donnait non seulement un asile, mais aussi main forte pour se défendre contre les receveurs, les voler et même les massacrer; que les Vénitiens avaient mis le feu plus d’une fois aux salines de Cattaro, et tué les esclaves turcs qui y travaillaient ; que lorsqu’ils rencontraient ses vaisseaux en mer, ils ne faisaient nulle difficulté de les prendre, ou de les couler à fond. Bajazet priait le grand-maître d’entendre bien ses raisons, et de les faire entendre au roi de France. Il ajoutait, pour décréditer davantage les Vénitiens, que le très illustre roi de PTance savait bien lui-même tout le mal qu’ils avaient fait aux PTançais, lorsque, n’étant que duc d’Orléans, il accompagna Charles VIII à la conquête du royaume de Naples : qu’il n’avait pas tenu à la République que la flotte musulmane

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