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chapitre treizième

ne descendît en Italie pour s’opposer aux victoires de la France : qu’elle lui avait offert dix ducats pour la solde de chaque soldat qui viendrait de Turquie, et qu’elle ne cessait de lui dire que s’il ne réprimait l’orgueil des Français, ils tourneraient à la fin leurs armes contre l’empire ottoman. Le grand-seigneur disait tout cela pour se justifier : mais il ne disait pas que I.udovic Sforze, voyant la France liguée avec les Vénitiens contre lui, avait suscité contre eux les armes des Ottomans, en faisant comprendre à la Porte que Louis XII voulait exécuter absolument les projets de Charles VIII, et que son dessein était de passer dans la Grèce à la faveur des Vénitiens, après avoir conquis le duché de Milan et le royaume de Naples.

^Cependant un navire de. Rhodes qui allait du côté de l’Égypte, fut attaqué par un galion turc près d’Alexandrie. Les Chevaliers se défendirent généreusement, et après un combat fort âpre, réduisirent le galion aux dernières extrémités ; mais lorsqu’il était prêt de se rendre, un autre vaisseau bien armé vint à son secours, de sorte que les Chevaliers furent contraints de l’abandonner. Ils se retirèrent vers Alexandrie, et arborant le pavillon du Soudan, ils entrèrent dans le port Mais l’amiral d’Alexandrie, homme brutal et perfide, n’eut égard ni à la paix, ni au droit des gens. Il fit prisonniers les Chevaliers avec les Chrétiens qui étaient dans leur navire, et les envoya tous au Caire.

Le grand-maître jugea par l’entreprise du galion, que les Turcs commençaient à ne plus garder de mesures avec l’Ordre. Il se plaignit au Soudan du procédé de l’amiral ; mais il s’en plaignit avec hauteur, comme d’une violence insupportable. Le Soudan comprit que des plaintes si fières valaient des menaces, et que quand on demandait justice de ce ton-là, on n’était pas éloigné de se la faire ; si bien qu’il désavoua l’amiral, et relâcha les prisonniers.

La conduite du grand-seigneur fut bien différente de celle-là ; ses honnêtetés envers lé grand-maître et son ambassade vers le roi de France n’empêchèrent pas les Infidèles de continuer la guerre contre les Vénitiens dans la Grèce, ni même de faire irruption en Italie. Douze mille spahis, descendus de la Dalmatie, entrèrent dans le Frioul par des chemins fort difficiles, et mettant tout à feu et à sang, emmenèrent plus de vingt mille personnes en servitude. Le pape n’avait été jusqu’alors que spectateur de la guerre. Il

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commença à y prendre part tout de bon, dès qu’il vit l’ennemi aux portes. Il entreprit donc avec toute la chaleur imaginable d’unir les princes de la chrétienté, pour arrêter les incursions des Barbares.

Ses soins ne furent pas inutiles : les rois de Castille, de Portugal et de Hongrie se déclarèrent les premiers. Maximilien, que les guerres de Gueldre et de Suisse avaient empêché de porter ses armes en Turquie, entra dans la sainte ligue avec Louis XII, dès que leurs différends sur le Milanais furent terminés par le mariage de la fille du roi avec le petitfils de l’empereur.

Le grand-maître, convaincu plus que jamais de la mauvaise foi du grand-seigneur, et ne se croyant pas obligé d’avoir des égards pour des gens qui n’en avaient plus pour lui, se joignit aux princes croisés. On lève des troupes dans toute l’Europe, on équipe des navires, on amasse de l’argent partout. Les croix sanglantes qui tombèrent du ciel en Allemagne, et que Maximilien vit lui-même, sont des présages d’un heureux succès. Les Turcs s’alarment au bruit de ces préparatifs et de ces prodiges ; mais ce qui les effraye davantage, c’est le choix qu’on fait du généralissime de la ligue.

Alexandre, qui était très habile, jugea que pour faire réussir une expédition si importante, il fallait choisir un chef capable de la conduire et qui fût agréable aux princes chrétiens. Il jeta les yeux sur le grand-maître d’Aubusson, et le proposa dans le consistoire après avoir fait son éloge. Tous les cardinaux applaudirent à la proposition du pape : mais avant que de publier son choix, Alexandre voulut connaître les dispositions du grand-maître. Il lui écrivit pour cela d’une manière très engageante, en mettant néanmoins dans son bref cette condition onéreuse, que l’Ordre de Saint-Jean s’obligerait d’entretenir, durant le généralat du grand-maître, quatre galères et quatre barques bien armées pour le service de la ligue.

Le grand-maître, qui voulait agir librement, hésita sur la condition ; et peut-être que sa modestie eût pris ce prétexte pour se défaire d’un emploi qu’il croyait au-dessus de lui, si le conseil n’eût été d’avis qu’il l’acceptât à quelque prix que ce fût, et que les lettres de plusieurs cardinaux de ses amis ne l’y eussent enfin déterminé. Il manda à Sa Sainteté qu’il recevait avec beaucoup de reconnaissance et de confusion la charge dont elle voulait l’honorer ; et il envoya une procuration très ample touchant cette affaire au commandeur

Cf)apitre treizième.

d’Avignon, qui était alors vice-procureur général de l’Ordre à la cour de Rome.

Le pape, qui ne doutait pas que sa pensée ne fût agréée des princes comme elle l’avait été des cardinaux, la leur fit savoir dès qu’il eût reçu réponse de Rhodes. Il n’y eut en toutes les cours que des applaudissements pour un choix si sage ; et Alexandre déclara publiquement, devant les ambassadeurs des princes croisés, le grand-maître d’Aubusson capitaine général de la croisade.

Après quoi, Sa Sainteté lui en donna avis à lui-même par un bref solennel et tout rempli de louanges. Ce bref portait que tous les princes avaient approuvé le choix qu’elle avait fait de sa personne ; qu’ils étaient fort disposés à lui obéir, et que sa valeur, son expérience et sa piété leur faisaient espérer de vaincre tout en le suivant. Le pape ajoutait qu’il voulait aller en personne à la guerre nonobstant son âge, résolu de partager avec le grand-maître tous les travaux de la milice chrétienne et de donner sa vie, s’il était besoin, pour rendre l’entreprise heureuse. Il mandait qu’on préparait, à Venise, quinze galères qu’il avait fait armer tout exprès et que l’évêque de Tivoli avait ordre de les faire partir dès qu’elles seraient prêtes. Il disait encore qu’il avait fait entendre à tous les princes, que son intention était qu’eux et toutes leurs troupes rendissent le même honneur et la même obéissance au général de la ligue qu’au chef de l’Église. Alexandre concluait enfin son bref en exhortant le grandmaître à défendre la foi dans l’occasion présente, avec la même vertu qu’il l’avait défendue tout seul, quand il fit lever le siège de Rhodes à l’armée de Mahomet.

Louis XII n’attendit pas que le général de la ligue eût été déclaré à Rome pour le reconnaître : aussitôt qu’il sut la pensée du pape, il écrivit au grand-maître que, voulant contribuer au succès d’une si belle expédition malgré les affaires qu’il avait en Italie, il faisait préparer une armée navale ; mais que connaissant sa prudence et son long usage dans les guerres contre le Turc, il avait ordonné à Philippe de Clèves Ravestein, capitaine général de la flotte française, de suivre en tout ses conseils, et de n’agir que par ses ordres.

Les louanges du pape et du roi de l'rance ne servirent qu’à redoubler le zèle et l’application du grand-maître.

Chef de la ligue, Aubusson prend les moyens de la faire réussir : il amasse un fonds de réserve pour le paiement des troupes, presse l’arrivée des renforts promis et combine une double attaque par terre et par mer. — Le commmandant de l’escadre française, Ravestein, met, de son autorité privée, le siège devant Mételin. — Il demande secours au grand-maître, dont il a méconnu les ordres. — Aubusson vient en diligence après avoir pourvu à la sûreté de Rhodes et trouve le siège levé. — Il essaie vainement de rallier les Français, dont la retraite compromet l’honneur et le succès de la ligue. — Révolution en Perse.

;ÈS qu’il se vit chef d’une si haute entreprise, Aubusson ne pensa plus qu’aux moyens de la faire réussir. Comme l’été était déjà presque passé, que les armées des princes ne paraissaient point encore,et que, quand elles fussent arrivées alors, il n’y aurait guères eu moyen d’entreprendre rien de considérable dans unesaison si avancée,sa première préoccupation fut d’établir un fonds pour le payement des troupes qui arriveraient, de peur que l’argent, venant à manquer, elles ne songeassent bientôt au retour : il savait que l’argent seul pouvait retenir au Levant des soldats oisifs. C’est pourquoi il envoya au pape et au roi de France des Chevaliers intelligents, pour leur faire comprendre que, sans cette précaution, on ne ferait rien contre le Turc : que si les troupes de la ligue ne venaient incessamment, elles ne seraient pas en état d’agir dans la nouvelle saison : et que si, une fois venues, elles s’en retournaient faute de subsistance, l’ennemi commun tirerait avantage de leur retraite. Il fit entendre aussi que, tandis que l’armée des princes confédérés attaquerait le Turc par mer, il fallait que le roi de Hongrie l’attaquât par terre avec toutes ses forces, pour faire une grande diversion.

Mais comme le salut de la chrétienté était attaché en quelque sorte à la conservation de Rhodes, il fut d’avis que les vaisseaux de l’Ordre ne s’éloignassent point trop, et ne passassent point le cap IMalin. Il jugea à propos surtout que la flotte des princes croisés ne vînt point à Rhodes : et pour

Biette D’Hubusson.

épargner à la flotte la fatigue de retourner sur ses pas en allant en Morée, et pour ménager un peu Rhodes que tant de gens auraient affamée en moins de rien. Dans cette vue on résolut d’envoyer au devant de Ravestein, pour le prier de vouloir bien s’arrêter près du cap Saint- Ange et attendre le grand-maître, qui viendrait conduire lui-même l’armée de France dans quelque bon port.

Ravestein était déjà entré dans l’Archipel et allait droit à l’île de Mételin, pour se signaler d’abord par quelque action d’éclat. Comme il n’aimait pas la dépendance et qu’il ne voulait devoir sa gloire qu’à lui-même, bien loin de suivre les ordres du grand-maître, il ne daigna pas seulement lui demander conseil et se contenta de l’inviter à le venir joindre. Quoique ce procédé fût désobligeant, le grandmaître fut plus ému du contretemps que de la malhonnêteté de Ravestein, sachant bien que le roi n’y avait aucune part, et que les volontés des princes sont mal exécutées d’ordinaire, quand ceux qu’on emploie dans l’exécution trouvent leur compte à ne pas obéir exactement. Cette première démarche de la ligue lui donna méchante opinion de la suite ; mais la lenteur des Italiens ne lui fit pas moins de peine que l’empressement des Français. Ces quinze galères qui devaient partir au premier jour, ne paraissaient point, et on n’avait nulles nouvelles de l’évêque de Tivoli qui avait ordre de les conduire.

Quelque désir qu’eût le grand-maître d’avancer les affaires de la croisade, il ne pouvait se résoudre à rejoindre l’armée française avant l’arrivée de celle du pape. Il considérait, d’un côté, que n’ayant point les instructions du Saint-Père touchant les fonctions de sa charge, il ne devait pas en commencer l’exercice. Il considérait d’ailleurs que dans les difficultés qui pourraient naître, les autres capitaines seraient capables de lui disputer son pouvoir, quand ils ne verraient point les galères de Sa Sainteté. Il craignait, en un mot, de hasarder la réputation du Saint-Siège, et de gâter les affaires de la ligue, en s’exposant à n’être point reconnu pour général, ou à être mal obéi. Pour éviter ces inconvénients, il pressa le pape, en lui remontrant avec beaucoup de respect et de zèle que Sa Sainteté étant le chef et l’âme de l’entreprise, on ne pouvait rien faire sans elle ; que les armées des princes chrétiens viendraient en vain au I.evant, si les quinze galères qu’elle avait promises n’étaient à leur tête ; que pour lui, il

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ne demandait qu’à s’acquitter de la charge dont elle l’avait honoré, et qu’il avait recherché toute sa vie une si belle occasion de travailler à la ruine de la puissance mahométane.

Ravestein, qui s’était engagé mal à propos au siège de Mételin et qui commençait à reconnaître sa faute, fit ce qu’il put pour se rétablir auprès du grand-maître et pour l’obliger de venir à son secours. Il lui manda par le Chevalier de Gavaston qui l’était venu trouver de la part de l’Ordre, que les Vénitiens l’ayant attiré jusqu’à Mételin avant l’arrivée du Chevalier, il n’avait pu se dispenser d’assiéger la ville ; que d’abord il avait fait faire une grande batterie qui n’avait pas si bien réussi, parce qu’on avait battu la place par le côté le moins faible ; que depuis qu’on avait changé de batterie, le canon faisait merveilles ; que les assiégés commençaient à désespérer de leur salut, et qu’il espérait bientôt boire de leurs vins au milieu de la ville ; mais qu’il ne pouvait se résoudre à donner l’assaut sans lui, et qu’il se persuadait même que l’affaire n’aurait pas une bonne issue si les Chevaliers de Rhodes n’étaient de la partie ; que la République avait trente galères devant Mételin, sans compter les huit qu’il y avait amenées. Il disait enfin qu’il reconnaissait le grand-maître pour général de l’armée chrétienne, et qu’il ne voulait pas faire une démarche sans ses ordres.

Legrand-maître n’entendant point de nouvelles des quinze galères du pape, et ne pouvant souffrir qu’il se fît quelque chose contre les Turcs où il n’eût point de part, crut devoir aux intérêts de l’Église et à la réputation des armes de France, de ne pas manquer à Ravestein, quelque sujet qu’il eût d’être mécontent de lui. Pour faire les choses avec honneur, outre les quatre galères et les quatre barques qu’il devait fournir, suivant les articles de la ligue, il voulut mener le grand navire de l’Ordre, douze grosses galiotes, plusieurs brigantins, et quelques fustes avec des vaisseaux italiens et catalans qu’il prit à sa solde.

Il laissa en partant des ordres très précis après avoir chargé le grand-commandeur Cossa, son lieutenant, de gouverner avec le conseil; il lui prescrivit de donner toutes les semaines audience publique au peuple ; et, en cas que quelques Chevaliers l’eussent maltraité, de procéder contre eux selon les formes et dans la rigueur des statuts. Il se déchargea pour un temps de l’administration des finances entre les mains de l’amiral qui en était fort instruit, et il recommanda parti-

C{)apitre quatorzième.

culièrement au grand-maréchal d’être exact à rendre la justice aux Chevaliers.

Pour la sûreté de Rhodes, il commanda qu’on fît la garde dans tous les postes des langues comme si la place était assiégée, et il nomma lui-même des Chevaliers qui fissent continuellement le tour de l’île, pour empêcher les descentes des Barbares.

Le conseil de son côté, pour seconder le zèle du grandmaître et lui marquer l’estime particulière qu’il avait pour lui, ordonna que tous les Chevaliers qui l’accompagneraient, jouiraient des droits de la résidence comme s’ils demeuraient à Rhodes ; que l’on sursoierait toutes les élections des baillis et des prieurs durant son absence ; qu’il pourrait néanmoins délibérer sur les affaires qui se présenteraient et que ses délibérations auraient la même force et la même autorité que si elles étaient émanées de son palais. Mais parce qu’un grand nombre de Chevaliers devaient partir avec le grandmaître, il fut arrêté qu’après leur départ on ne permettrait à aucun Chevalier de sortir que pour les affaires pressantes de l’Ordre.

Les choses étant ainsi réglées et douze vaisseaux de la flotte ayant pris les devants pour aller attendre les Chevaliers à Lango, le grand-maître s’embarqua sur la capitane, le 21 de novembre, parmi les larmes et les gémissements du peuple qui le conduisit en foule à la mer, et il fit voile nonobstant une violente tempête qui s’éleva à son départ.

L’impatience qu’il avait de se trouver à l’assaut de Mételin, lui fit faire toute la diligence possible. A peine fut-il à Lango, que le chevalier Beaudouin qu’il avait envoyé pour avertir les Français et les Vénitiens de sa venue, lui apprit que le siège était levé, en lui remettant des lettres de Ravestein et de Pesaro. Ravestein lui mandait en peu de mots que l’entreprise de Mételin étant bien plus difficile qu’il n’avait semblé à des gens fort éclairés, il avait jugé à propos de l’abandonner ; que la saison étant déjà bien avancée, il songeait à se retirer avant que le temps fût plus mauvais, et qu’il partirait au plus tard dans deux jours sous son bon plaisir. La lettre de Pesaro était plus ample et plus raisonnable : elle portait que comme Ravestein avait entrepris le siège sans prendre conseil des Vénitiens, il l’avait aussi levé de lui-même ; qu’on ne devait pas s’étonner qu’une entreprise si mal entendue eût été si malheureuse ; que les Français se

192 fiierre ü’Hutiu0Son.

! préparant à s’en retourner, il n’y avait pas d’apparence que i l’armée de la République demeurât à Mételin ; qu’elle serait j bientôt à Scio, et que, s’il voulait bien la joindre avec ses

Rue des Chevaliers, à Rhodes.

j Chevaliers, elle ferait tout ce qu’il croirait être le meilleur j pour l’intérêt de la chrétienté. Pesaro ajoutait que l’armée 1 d’Espagne était aux environs de Tarente, et que celle de

Cbapitte quatorzième.

Portugal ayant gagné Corfou, s’en était retournée sur ses pas malgré toutes les prières de la République, sous prétexte qu’elle ne pouvait demeurer plus longtemps en ces mers dans une saison fâcheuse.

Le grand-maître fut plus affligé du mauvais succès de l’entreprise de Mételin, qu’il n’en fut surpris : mais jugeant que le retour de l’armée française nuirait encore plus aux affaires de la ligue que la levée du siège, il envoya promptement une fuste àNaxos, où les Français devaient passer, pour prier Ravestein de n’en point partir avant qu’ils se fussent vus. Il envoya une autre à Scio, pour conjurer les Vénitiens de le venir trouver à Naxos, et pour leur faire savoir que n’entendant point parler des galères du pape, il s’était cru obligé à faire de plus grands préparatifs ; que sans perdre un moment de temps il avait pris des navires à sa solde et fait embarquer jour et nuit l’artillerie et les vivres ; qu’il était parti de Rhodes par un temps fort rude et presque contre l’avis de son conseil ; qu’après tout, le malheur de Mételin n’était pas sans ressource, et qu’on pourrait refaire le siège avec plus de succès, pourvu que les Français ne perdissent point courage. Il suppliait Pésaro de retenir Ravestein, à quelque prix que ce fût, s’ils étaient encore ensemble, ou de lui écrire fortement s’ils s’étaient déjà séparés.

La flotte de Rhodes partit de Lango peu de temps après les deux fustes et, malgré le vent contraire qui les obligea de relâcher, elle arriva enfin devant Naxos. L’impatience qu’avait Ravestein d’abandonner le Levant ne lui permit pas d’attendre les Chevaliers. Il partit précisément deux jours après avoir écrit au grand-maître selon ce que sa lettre portait : les prières des Vénitiens, l’honneur de la France, ni le sien propre ne purent l’arrêter.

Le grand-maître ne se serait pas consolé du départ des Français, s’il n’eût rencontré les Vénitiens à la vue de l’île. Après que les deux flottes se furent saluées par la décharge de l’artillerie et par mille cris de joie, Pesaro vint à bord de la capitane de Rhodes, et délibéra avec le grand-maître sur l’état présent des affaires.

Ils conclurent ensemble qu’il fallait écrire à tous les princes croisés, pour les engager à tenir leurs armées prêtes au printemps ; et ils convinrent que le vrai moyen de ruiner le Turc n’était pas de faire des entreprises sur les îles de l’archipel, dont la perte ne l’incommodait pas fort et qu’il pouvait

Pierre d’Aurüsson.

Bicrte li’Hut)us0on

reprendre aisément quand on les lui avait enlevées, mais de forcer les Dardanelles et d’assiéger Gallipoli avec une puissante armée; qu’il fallait ensuite aller droit à Constantinople, en mettant le feu à une partie de la flotte, qui est d’ordinaire dans la mer de Marmara ; et le grand-maître répondait de l’événement, pourvu que Ladislas fît son devoir du côté de la Hongrie. Les galères de la République rpanquant de vivres, le grand-maître les conduisit lui-même à l’île de Paros, où était le grand navire de Rhodes chargé de provisions. Legrand-maître quitta alors Pesaro et reprit le chemin de Rhodes avec toute son armée; trois galères vénitiennes l’accompagnèrent par honneur. Les Rhodiens qui ne l’attendaient pas sitôt, furent agréablement surpris de son retour et ils n’eurent pas de peine à supporter un malheur qui leur rendait le grand-maître.

A peine fut-il arrivé, qu’il apprit que plusieurs navires turcs, chargés de marchandises fort riches, étaient dans les mers de Syrie et d’Égypte sur le point d’aller à Constantinople. Le conseil fut d’avis qu’on ne laissât pas échapper la proie, et qu’on prît cette occasion de rompre tout à fait avec la Porte. Le grand-maître commanda sept galères et quelques barques pour faire la guerre aux navires ennemis. Le chevalier Diomède de Villaragut, châtelain d’Emposte, fut nommé capitaine de l’escadre : il se mit en mer, et prit les vaisseaux. La prise compensa en partie les dépenses que l’Ordre venait de faire.

Mais ce petit succès n’empêcha pas le grand-maître d’être touché de la négligence des princes. Il avait une douleur très sensible devoir la ligue à demi rompue : pour la renouer, il envoya des ambassadeurs à toutes les cours chrétiennes ; et ce fut le commandeur de Villiers de l’Isle-Adam qui eut ordre d’aller en France. Sur ces entrefaites arriva à Rhodes un ambassadeur du roi de Hongrie, pour féliciter le grand-maître de son généralat, pour l’assurer que l’armée de Hongrie était toute prête et pour le prier d’engager le grand-caraman, le Soudan d’Égypte et surtout le roi de Perse à prendre les armes contre le Turc. La disposition de Ladislas réjouit extrêmement le grand-maître : mais les révolutions qui se firent alors dans la Perse troublèrent un peu sa joie.

Jacup, fils d’Ussumcassan, ayant succédé à son père dans le royaume de Perse, eut peur qu’Arduel, son cousin, n’usurpât un jour la couronne, et sa crainte était assez fondée. Arduel

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