chapitre quatorzième
disait publiquement qu’Ali était le véritable interprète de la loi, et par là il renversait presque le mahométisme. Le peuple qui est toujours disposé à recevoir les nouveautés et qu’on gouverne absolument quand on le sait prendre par la religion, se déclara pour la doctrine d’Arduel. Jacup crut que la faveur du peuple rendait son cousin assez criminel pour mériter la mort : il s’en défit sans éclat; et, peu après, il donna un pareil ordre pour Ismaël, fils d’Arduel. Mais l’ordre du roi de Perse ne fut pas si secret qu’Ismaël n’en eût avis. Il se sauva vers le rivage de la mer Caspienne, chez un prince de ses amis. Sa bonne mine et son éloquence le mirent bientôt en grande estime parmi ces nations barbares, auxquelles il prêcha ce que son père avait enseigné ; on lui donna le nom de Sophi, qui signifie sage. Il soutint habilement une si belle réputation et, se croyant tout permis pour régner, il fit mourir le roi de Perse par le ministère même de la reine, qui ha,ïssait son mari. Après la mort de Jacup, Ismaël ne manqua pas de retourner en Perse avec un grand nombre de ses sectateurs, qui le regardaient comme un prophète envoyé de Dieu. La plupart des Persans prirent son parti, de sorte qu’ayant amassé des troupes, il alla combattre Alvant, qui avait pris possession du royaume et qui était le fils aîné de Jacup. Le nouveau roi fut chassé de sa capitale, défait ensuite dans une grande bataille et tué de la propre main d’Ismaèl. Une si triste nouvelle fit perdre cœur au frère d’Alvant, qui se nommait Maracatam et qui était à Babylone avec des troupes nombreuses. Au lieu de marcher contre Ismaël, il s’enfuit dans les montagnes et abandonna la couronne qui lui appartenait pour sauver sa vie : ainsi l’usurpateur demeura le maître, et quoique tout le royaume ne fût pas encore soumis à son obéissance, il ne laissa pas de se faire appeler roi de Perse.
Ces mouvements ne paraissaient pas favorables aux desseins du roi de Hongrie, ni aux intentions du grand-maître. Il n’y avait pas d’apparence qu’Ismaël Sophi voulût s’engager dans les affaires de la ligue, lorsque la Perse n’était pas tranquille, et qu’on avait encore à craindre tous les accidents qui peuvent ruiner une domination nouvelle quand elle est injuste, ou qu’elle n’est pas affermie. D’ailleurs les prospérités d’Ismaël devaient naturellement donner de l’ombrage au roi de Caramanie et l’éloigner de rien entreprendre contre les Turcs, dans un temps où il ne devait songer qu’à conserver ce qui lui restait. Le Soudan d’Égypte n’était guères plus
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en état de favoriser les princes croisés : outre qu’il était embarrassé dans des dissensions domestiques qui troublaient sa cour, il craignait aussi les armes victorieuses d’Ismaël, selon l’avis d’Attula,Turcoman, qui lui manda qu’Ismaël avait dessein de commencer ses conquêtes par la Syrie et par l’Egypte, dès qu’il aurait établi sa puissance dans la Perse. Cependant quand le grand-maître y fit plus de réflexion, il jugea que les troubles du royaume de Perse ne seraient pas inutiles à l’entreprise des Chrétiens : que le Turc alarmé des succès du conquérant, son voisin et son ennemi, serait obligé d’entretenir des armées nombreuses sur les frontières de la Turquie et, qu’étant affaibli par là, on pourrait le vaincre avec moins de peine.
Bajazet, menacé par la ligue et par la Perse, tente de désarmer la ligue. — Aubusson refuse d’entrer en négociation. — Victoire du sophi de Perse sur les Turcs. — Le grand-maître presse les princes chrétiens de ne pas laisser échapper cette occasion d’écraser l’ennemi commun. — Prise de l’île de Ste-Maure par les Vénitiens aidés des Chevaliers. — La guerre éclate entre ia France et la Castille et compromet la durée de la ligue. — Aubusson s’occupe du gouvernement de Rhodes et de la réforme des statuts de l’Ordre. — Venise et la Hongrie font la paix avec Bajazet.
— Rupture de la ligue. — Douleur et maladie du grand-maître.
— Sa mort. — Ses funérailles. — Son éloge.
[E bruit de la ligue ne donnait pas moins d’inquiétude à Bajazet, que la révolution de la Perse. Comme il savait que le grand-maître était l’âme et le chef de l’entreprise, il s’avisa de faire agir auprès de lui le sultan Corcut, celui de ses fils qu’il aimait le plus et auquel il avait donné le gouvernement de l’Anatolie. Corcut, bien instruit par les ministres de la Porte du personnage qu’il devait jouer,envoya de riches présents au grand-maître avec une lettre fort obligeante, par laquelle il lui demandait son amitié et le conjurait, après mille offres de services, de vouloir bien qu’ils vécussent en bonne intelligence, et qu’il y eût liberté de commerce entre leurs sujets. Il ajoutait que l’empereur, son père, lui avait donné tout pouvoir pour traiter de la paix, et qu’il était prêt de faire tout ce que les Chevaliers voudraient. Ces belles paroles n’éblouirent pas le grand-maître. Il savait par des Turcs qui étaient ses espions, que le fameux corsaire Camali, qui avait armé des vaisseaux à Gallipoli pour le service de Bajazet, était sur le point de sortir du détroit avec plus de cinquante voiles pour attaquer les îles de l’Ordre; aussi sans entrer dans aucune négociation, il déclara librement qu’ayant été nommé général de la ligue par le pape, il ne pouvait pas abandonner la cause commune, ni même entendre à la paix, à moins que le grand-seigneur ne voulût la faire avec tous les princes chrétiens, aussi bien qu’avec les Chevaliers de Rhodes.
Le grand-maître s’expliqua sur cet article avec d’autant
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plus de hauteur, qu’il sut alors que sept galères du pape avaient joint l’armée vénitienne à l’île de Cerigo, et que Sa Sainteté en faisait armer treize autres, dont elle avait donné le soin au chevalier Fabrice de Carrette qui était à Gênes. On apprit ces nouvelles à Rhodes par un envoyé de l’évêque de Bafifo qui avait amené les galères apostoliques, et qui était chargé d’un bref du pape pour le grand-maître. Ce bref que l’évêque fit tenir à Rhodes, contenait beaucoup de louanges sur la conduite du grand-maître, et des excuses pour le retard des galères pontificales ; le malheur des temps n’avait pas permis au pape de tenir sa parole ; il réparerait le passé avec avantage, et il donnerait vingt galères au lieu des quinze qu’il avait promises.
Mais pour revenir au sophi, il n’eut pas plus tôt affermi son trône par la force et par la douceur, qu’il résolut de pousser plus loin ses conquêtes. Au lieu de marcher contre l’Égypte comme il avait projeté d’abord, il se jeta dans l’Arménie avec quatre-vingts mille combattants, attiré par le voisinage et animé par la haine qu’il portait aux Turcs. Leur résistance fut inutile : Ismaël s’empara de l’Arménie, après avoir taillé en pièces plus de vingt mille hommes. Bajazet, alarmé des succès du conquérant, ramassa toutes ses troupes pour se défendre ; mais il ne crut pas pouvoir résister à un si puissant ennemi tandis qu’il serait mal avec les Chrétiens. C’est pourquoi il fit faire des propositions de paix au grand-maître et à la république de Venise.
Le grand-maître, qui fut informé de tout et qui sut en particulier la consternation du grand-seigneur, ne manqua pas de faire entendre au pape qu’il n’y avait jamais eu une plus belle occasion d’abattre l’ennemi commun : que Bajazet était obligé d’aller en personne contre le Persan, faute d’un pacha expérimenté dans les choses de la guerre en qui il pût se confier entièrement : que le sophi, prince libéral et affable, attirait tous les jours dans son parti la milice du grandseigneur : qu’il n’y avait nulle apparence que la Turquie et la Perse fissent aucun accord, non seulement parce qu’un conquérant ne hait rien tant que la paix ; mais encore parce qu’une guerre dure longtemps pour l’ordinaire quand les deux partis se haïs.sent fort. Il conjurait ensuite Sa Sainteté de ne pas négliger l’occasion que la Providence lui présentait : et quoiqu’il fût chargé d’années, qu’il commençât à se ressentir des incommodités de la vieillesse, et qu’il eût été depuis
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peu malade, il disait qu’il avait encore assez de forces pour soutenir la fatigue d’un second voyage, et qu’il était tout prêt à partir. Il offrait outre les quatre galères et les quatre barques qu’il devait fournir, tout ce qu’il pourrait ramasser de navires et de troupes. Les mouvements de l’Italie rendirent inutiles toutes ses remontrances et toutes ses offres. Tandis que les Turcs et les Persans se faisaient la guerre, les Français et les Espagnols rompirent la paix. Ils avaient fait alliance contre Frédéric, roi de Naples, qui succéda à Ferdinand son neveu, et s’étaient emparés de ses états par la force des armes. Mais l’ambition divise bientôt ceux qu’elle a unis : Louis XII et Ferdinand, roi de Castille, devinrent jaloux l’un de l’autre et ne purent souffrir de concurrent ni de compagnon : chacun prétendit posséder tout entier le royaume qu’ils avaient partagé entre eux. Le différend qu’eurent les ministres des deux rois touchant les limites de leurs conquêtes communes servit de prétexte, et donna commencement à une guerre sanglante, qui remplit l’Italie de confusion et d’horreur.
L’évêque de Baffo qui avait joint, comme nous avons dit, la flotte des Vénitiens, apprit la rupture des deux couronnes dans le temps que l’armée navale de la République prit l’île de Sainte-Maure sur les Turcs avec le secours que le grand-maître lui envoya d’une escadre de Chevaliers et de quatre galères d’un capitaine français nomme Pré-Jan de Bidoux, très intelligent dans la marine et fort brave de sa personne. L’évêque jugea du mauvais succès de la ligue par la disposition des affaires d’Italie et, suivant les instructions qu’il reçut de Rome, il avertit le grand-maître qu’il ne pouvait retenir que quatre mois, sans un commandement exprès du pape, les galères du Saint-Siège, que les quatre mois étaient presque expirés et, qu’apparemment, on ne prolongerait pas ce terme ; que l’armée navale de France ne viendrait point, tandis que les Français et les Espagnols seraient aux mains ; que le capitaine Pré-Jan de Bidoux était parti de Sainte- • Maure à la première nouvelle qu’il avait eue que la France et l’Espagne étaient brouillées ; que les Vénitiens, qui avaient résolu de fortifier le château de Sainte-Maure, ne pouvaient pas éloigner leur flotte de ces mers ; et qu’ainsi il n’y avait pas lieu de croire que l’hiver étant assez proche, les princes ligués fissent cette année aucune entreprise contre les Turcs.
Le général Pesaro écrivit de son côté à Rhodes, qu’il n’était
Blette D’Hubusson.
pas honorable au généralissime de la ligue de se mettre en mer avec une petite armée. Il rendait compte ensuite du siège et de la prise de Sainte-Maure, *en apprenant au grandmaître qu’on avait trouvé le château fort de murailles et fourni de munitions pour trois ans, avec une garnison de cent janissaires et de quatre cents azapes ; que deux mille chevaux et trois mille hommes de pied étaient venus de Lépante au secours de la place, mais que la plupart y avaient péri et que le reste avait été contraint de se rendre. Il ajoutait que les galères du pape avaient bien fait leur devoir, et que l’escadre des Chevaliers s’était signalée surtout à l’assaut.
La passion qu’avait le grand-maître de voir la ligue rétablie et la joie qu’il eut de la prise de Sainte-Maure, lui firent croire que la guerre des Français et des Espagnols se pourrait éteindre aussi aisément qu’elle s’était allumée. Dans cette pensée il résolut de ne se point rebuter ; et sans avoir égard aux avis de l’évêque de Baffo, il recommença à écrire au pape. Après s’être réjoui avec Sa Sainteté de ce que ses galères avaient très bien fait à la prise de Sainte-Maure, il la suppliait de les tenir en bon ordre, et d’exciter les Vénitiens à préparer la plus puissante armée qu’ils pourraient. Il la conjurait encore de travailler à la réconciliation des deux rois, et d’employer pour cela toute son adresse. Enfin pour n’avoir rien à se reprocher, il fit de nouvelles instances à l’empereur et aux autres princes, particulièrement au roi d’Angleterre qui était fort puissant sur^ mer, et qui avait beaucoup de zèle pour les intérêts de l’Église. Après quoi, remettant tout entre les mains de la Providence, il ne travailla qu’à régler les mœurs du peuple et des Chevaliers.
Comme il reconnut que les Juifs qui demeuraient à Rhodes menaient une vie fort scandaleuse, et qu’un si mauvais exemple était cause des plus grands péchés de la ville, il prit la résolution de les chasser. Ayant assemblé le conseil pour cet effet, il fit voir dans un long discours tous les maux que le commerce des Juifs pouvait produire parmi les fidèles, et combien un Ordre consacré à la défense du christianisme, devait avoir en horreur une nation si ennemie de JÉSUS- ClIRlST. Il s’étendit en particulier sur les juifs de Rhodes, que les prodiges arrivés au dernier siège et sur leur muraille avaient endurcis davantage. Le sentiment du grand-maître fut approuvé du conseil, et tous ordonnèrent d’un commun accord que les Juifs sortiraient de l’île, et de tous les états