‹ Pierre d'AubussonChapitre 46 sur 63 · chapitre quinficme · texte numérisé non relu

chapitre quinficme

encore ces précieux monuments de sa piété, et la plupart des statues d’argent, des croix d’or, des calices et des tabernacles de Malte, portent les armoiries du grand-maître d’Aubusson.

Tandis qu’il s’occupait de la sorte en attendant l’effet de ses ambassades et de ses lettres au sujet de la ligue, les Espagnols, qui avaient pour chef dans le royaume de Naples, Alphonse de Cordoue surnommé le Grand-Capitaine, faisaient une guerre cruelle aux Français, et les affaires s’aigrissaient tellement de jour en jour, qu’il n’y avait nulle apparence de paix. Mais ce qui ruina directement la croisade, c’est que les Vénitiens, fatigués de la guerre, firent la paix avec le Turc, après plusieurs négociations secrètes où les Chevaliers de Rhodes n’eurent point de part. La République rendait par ce traité l’île de Sainte-Maure que le général Pesaro avait fait fortifier avec de grandes dépenses, et le grand-seigneur s’obligeait seulement à restituer ce qu’on avait pris aux marchands vénitiens dans les commencements de la guerre. Ladislas, roi de Hongrie, suivit bientôt l’exemple de la République, en faisant un accord peu honorable avec Bajazet.

Le grand-maître eut le cœur pénétré de ces tristes nouvelles.

La rupture de la ligue le jeta dans une mélancolie qui l’abattit peu à peu, et qui lui causa enfin une maladie mortelle. Il commença à se porter mal la veille de saint Jean-Baptiste; mais il n’en fit rien paraître, et ne laissa pas d’assister au feu, ni de prendre part à la réjouissance qui se faisait tous les ans devantlechâteau avec un appareilextraordinairepourhonorer le patron de l’Ordre: il alla même à l’église en cérémonie le jour de la fête et, cachant sa mauvaise disposition, il s’acquitta religieusement de tous les devoirs d’un vrai chrétien. Cet effort que la piété lui fit faire, redoubla son mal, et il tomba deux jours après dans un état si fâcheux, que les médecins désespérèrent aussitôt de sa guérison. Ils voulurent néanmoins éprouver tout ce que leur art pourrait en cette rencontre; mais le grand-maître qui sentait approcher sa fin, et qui ne songeait plus qu’à son salut, leur dit, en souriant, que n’ayant jamais guères fait de remèdes, il était dangereux de commencer à son âge. Il se rendit pourtant aux prières de son neveu et aux raisons des médecins, malgré sa répugnance naturelle.

La maladie du grand-maître mit la consternation dans la ville; le peuple tout éperdu courait au château, et du château

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aux églises, pour demander à Dieu la vie de son prince; ce n’étaient de tous côtés que vœux, que prières et que processions. Cependant le mal augrnentant de jour en jour, le malade reçut les sacrements de l’Église avec une foi vive, et une dévotion ardente, qui édifièrent et qui attendrirent tout le monde. Après quoi il fit appeler les Chevaliers du conseil et, ramassant ce qui lui restait de forces, il leur parla en ces termes: «Je n’ai plus,MES TRÈS CHERS Frères, qu’un moment à vivre : trouvez bon qu’avant que de vous quitter, je vous exhorte à choisir un sujet plus digne que moi pour remplir ma place, et que je vous conjure aussi de mettre toute votre gloire à défendre généreusement la foi,et à bien garder votre règle.C’est la grâce que je vous demande en mourant. » Il eut de la peine à prononcer ces dernières paroles, et il ne dit plus que deux ou trois mots, pour consoler les Chevaliers qui fondaient tous en larmes autour de son lit. Il leur donna ensuite sa bénédiction comme à ses enfants; et demeurant après en repos, les yeux tantôt élevés au ciel, tantôt attachés sur le crucifix, il parut s’entretenir avec Dieu, jusqu’à ce qu’il rendit doucement l’esprit (ï). Au moment qu’il expira, les Chevaliers jetèrent un cri lamentable, qui annonça sa mort au peuple assemblé dans le palais. Ce ne furent alors que pleurs et que gémissements, à quoi succéda un morne silence, comme il arrive dans les afflictions extrêmes.

Ainsi mourut Pierre d’Aubusson, grand-maître de Rhodes, cardinal de Saint-Adrien, légat du Saint-Siège dans l’Asie, et nommé généralissime de la ligue. Il était âgé de plus de quatre-vingts ans, et il y en avait près de vingt-sept qu’il gouvernait l’Ordre.

Dès que la douleur permit aux Chevaliers de se reconnaître, ils songèrent à rendre au mort les derniers devoirs avec toute la magnificence possible. Il fut exposé dans un superbe lit de parade, ayant sur la poitrine un crucifix d’or, et à ses doigts plusieurs anneaux de grand prix. Tout ce que la mort a d’affreux ne lui ôtait rien de cette majesté douce et aimable qui parut toujours sur son visage durant sa vie. Trois Chevaliers en grand deuil étaient au chevet du lit: l’un tenait le chapeau de cardinal, l’autre la croix de légat, et le troisième l’étendard de généralissime de la ligue, que le grand-maître avait porté dans sa galère quand il alla joindre l’armée véni-

I, Ann. 1503.

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