chapitre premier
de faire la guerre aux Infidèles; et afin d’y être plus ctroitement obligé, il forma en même temps le dessein d’entrer dans l’ordre militaire de Saint-Jean de Jérusalem. Le Ciel, d’où lui venaient ces hautes pensées, lui donna la force de les exécuter promptement. Il partit pour Rhodes, et tous les charmes de la cour ne furent pas capables de le retenir.
La multitude des gentilshommes français qui arrivaient tous les jours à Rhodes pour se faire chevaliers, avait obligé le grand-maître d’ordonner qu’on n’en reçût point, jusqu’à ce que les finances, épuisées par les dernières guerres, fussent un peu rétablies. Aubusson ne laissa pas d’être reçu : soit qu’on vît en sa personne quelque chose d’extraordinaire qui parlât pour lui; soit qu’on lui fît grâce en considération de Louis d’Aubusson, son oncle, un des plus braves chevaliers de Rhodes, connu dans l’histoire sous le nom de commandeur de Charroux; soit enfin que le grand-maître eût été amené par une inspiration à passer par-dessus les règles, en faveur d’un homme qui devait être l’honneur et l’appui de l’Ordre.
Notre nouveau chevalier n’eut pas de peine à faire ses preuves, quoiqu’en ce temps-là on les exigeât avec plus de rigueur qu’on n’a fait depuis : car tout ce qui rend une maison très illustre, se trouvait avec avantage dans la sienne. L’origine de la maison d’Aubusson est incertaine, comme celle des plus grandes maisons du monde. Ce qu’il y a d’assuré, c’est qu’au temps de Charlemagne les ancêtres de Pierre d’Aubusson étaient déjà célèbres en France. Car les rois de la seconde race ayant établi des comtes pour gouverner chaque province, et ces comtes choisissant toujours les plus grands seigneurs de leur province pour lieutenants, Geoffroy, premier comte de la Marche, prit un lieutenant dans la maison d’Aubusson, vers l’an 860. Ce lieutenant fut appelé vicomte d’Aubusson. C’était la coutume, en effet, que les lieutenants des comtes, pour se distinguer les uns des autres, et se faire connaître chacun en particulier, ajoutassent au titre de leur dignité, celui de la terre principale qu’ils possédaient. Ainsi les seigneurs d’Aunay, de Limoges, de Rochechouard,deComborn, de Turenne, de Polignac, qui étaient vicomtes de Poitou, de Guercy, de Périgord et d’Auvergne, comme les seigneurs d’Aubusson étaient vicomtes de la Marche, se faisaient appeler du nom de leurs terres les vicomtes d’Aunay, de Limoges, de Rochechouard, de Comborn, de Turenne et de Polignac.
Turpin, qui fut élu évêque de Limoges l’an 898, et
Pierre d’Aubusson.
Bierre D’Hutius0on.
qu’Aymar de Chabanais ne loue pas moins pour la splendeur de sa naissance que pour la sainteté de sa vie, était fils de ce premier vicomte d’Aubusson, et frère de Renaud I, qui fut vicomte après son père, sous Sulpice II, comte delà Marche, fils de Geoffroy.
La dignité de vicomte demeura plus de quatre cents ans dans la maison d’Aubusson, et passa toujours de père en fils, jusqu’à Raymond I qui, n’ayant point d’enfants, vendit sa vicomté à Hugues, comte de la Marche, au désavantage de Ranulfe d’Aubusson, son frère, qui épousa Dauphine de la Tour, et qui continua la postérité.
La piété et la libéralité, qui en ces temps-là distinguaient fort les grands seigneurs des gens d’une condition commune, étaient héréditaires dans cette maison. Sans parler du saint évêque Turpin si magnifique en tout ce qui regardait le culte des autels, selon le témoignage d’Aymar (i), et si zélé pour la gloire de Dieu, qu’il rétablit plusieurs monastères ruinés, et rebâtit entièrement celui de Saint-Augustin de Limoges, où il fit refleurir la discipline monastique sous la règle de Saint-Benoît : les vicomtes d’Aubusson furent des seigneurs très religieux, et firent presque tous, à plusieurs églises, des donations considérables. Les abbayes de Saint-Martin de Tulle, de Saint-Pierre d’Uzerche, de Saint-Barthélemy de Bénévent, sont encore aujourd’hui des monuments authentiques de leur piété généreuse. Je ne dis rien du monastère de Fontevrauld, auquel Ranulfe III donna le village de Blassac lorsque sa fille en était prieure, ni du monastère même de Blassac, que Renaud VI fonda vers l’an iiio, et où il prit l’habit religieux, sur la fin de ses jours.
Ces seigneurs et leurs descendants se signalèrent en diverses occasions où il s’agissait des intérêts de la France. Témoin Guy d’Aubusson, seigneur de la Borne, qui fit tant de belles actions dans la guerre contre les Anglais sous le règne de Charles V, et qui ayant reçu plusieurs blessures à la défense de son château du Monteil-au-Vicomte, fut fait prisonnier avec sa femme et ses enfants : témoin encore Jean d’Aubusson seigneur de la Borne, Antoine d’Aubusson, seigneur de Villeneuve, et Antoine d’Aubusson, seigneur du Monteil, qui firent paraître leur fidélité et leur zèle au service
I. Turpio genere clarissiino, avunculus Roberti vice-comitis Albucensis, in rebus Dei magnificus fuit. Adem. Cliaban. Chron.
Cbapitte teurième.
de Charles VII dont ils étaient chambellans, en un temps où la maison du roi n’avait guère d’autres officiers que des seigneurs de qualité.
Enfin ce qui relève infiniment la maison d’Aubusson, et ce qui la distingue peut-être de toutes les autres, c’est qu’étant si ancienne, elle ne s’est jamais mésalliée, et que dans le même pays elle a toujours conservé les mêmes terres.
Mais pour établir nettement et en peu de mots l’illustre naissance de Pierre d’Aubusson, dont j’écris la vie, il descendait du côté de son père en ligne masculine de Raymond, seigneur de la Borne, du Monteil-au-Vicomte et de la Feuillade, second fils de Renaud VII, vicomte d’Aubusson, qui avait pour huitième aïeul Renaud I, du nom aussi vicomte d’Aubusson, seigneur de la Feuillade et frère aîné de Turpin, évêque de Limoges, dont nous venons de parler.
Du côté de Marguerite de Comborn, sa mère, il tirait son origine d’Archambaud I du nom, vicomte de Comborn et de Turenne, gendre de Richard I, duc de Normandie, et beaufrère d’Etelrède, roi d’Angleterre, de Geoffroy, comte de Bretagne, et d’Eudes, comte de Champagne, de Chartres, de Blois et de Tours.
Il eut quatre frères et deux sœurs. L’aîné, dont nous aurons occasion de parler dans la suite de cette histoire, fut Antoine d’Aubusson, seigneur du Monteil, de Pontarion, de Peletanges, et aussi de l’Anglade, que Charles VII lui donna en considération de ses services. Il était bailli de Touraine, et chambellan du roi.
Les trois autres frères de notre chevalier furent Hugues, évêque de Tulle; Louis, aussi évêque de Tulle après Hugues; Guichard, évêque de Cahors, et ensuite de Carcassonne.
L’aînée de ses sœurs. Souveraine d’Aubusson, épousa Guy de Blanchefort, sénéchal de Lyon, et chambellan de Charles VII. C’est la mère de ce brave Guy de Blanchefort, qui étant entré dans l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, a l’exemple de son oncle, devint comme lui grand-maître de Rhodes; et c’est d’elle que sont descendus les ducs de Lesdiguières, de Créquy, et plusieurs autres qui tiennent le même rang en France.
La cadette, qui se nommait Marguerite, fut la seconde femme de Marthelin Brachet, seigneur de Montagu, chambellan du roi, bailli de Troyes, et sénéchal du Limousin.
fiicrre o’Hu&usson.
Mais pour reprendre notre histoire, Aubusson ne fut pas plus tôt arrivé à Rhodes, qu’il apprit que la paix venait d’être faite avec Amurat, et qu’elle était presque conclue avec le Soudan d’Égypte. Comme il avait un désir extrême de combattre les ennemis de JéSUS-Christ, ces nouvelles ne le réjouirent pas; et il ne se consola de la paix, que par l’espérance qu’il eut que les Infidèles ne seraient pas longtemps sans la rompre.
Cependant il se mit à étudier tous les devoirs d’un véritable chevalier. Il comprit d’abord que les Chevaliers de Rhodes devaient joindre ensemble la valeur et la piété; qu’un chevalier lâche ou libertin était quelque chose de monstrueux ; que pour vivre selon l’esprit de leur vocation, il fallait qu’ils suivissent exactement les maximes de l’évangile, et qu’ils n’employassent leur épée qu’à la défense de l’Église, ou au soulagement des fidèles; que c’est pour cela qu’ils portaient la croix sur leur habit, et que leur devise était: Pour la foi. Il repassait souvent en son esprit la vertu et les exploits de ces anciens chevaliers qui se rendirent maîtres de Rhodes, et qui résistèrent ensuite avec tant de courage à Ottoman Rr roi des Turcs, et chef de la maison Ottomane. Mais la paix n’empêchait pas les courses des pirates Turcs; il monta plusieurs fois sur mer, et fit si bien son devoir dans toutes les occasions qui se présentèrent, qu’il obtint la commanderie de Salins dès ses premières années de service.
Jean de Lastic, qui gouvernait en ce temps-là l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et qui fut le premier auquel la voix publique donna le nom de grand-maître, conçut bientôt une haute idée du chevalier d’ Aubusson, aussi bien que Jacques de Milli, qui était grand-prieur d’Auvergne, et qui succéda à Jean de Lastic, en la charge de grand-maître.
Portrait de Mahomet II. — Il s’empare de Constantinople. — L’Ordre de Rhodes refuse de lui payer tribut. — Aubusson est envoyé en France. — Il décide Charles VII à s’allier avec la Hongrie contre Mahomet et à secourir lesChevaliers. — Conflit de préséance au sein du chapitre de l’Ordre; Aubusson y fait respecter les privilèges de ses compatriotes. — Le grand-maître Zacosta lève un impôt de guerre. — Calomnié auprès du Pape, il est cité à comparaître à Rome. — Aubusson prouve l’innocence de Zacosta, et travaille à la réforme de l’Ordre. — Il prend part h l’expédition de Nègrepont. — Mahomet déclare la guerre à l’Ordre. — Aubusson est nommé bailly de la langue d’Auvergne; surintendant des fortifications de Rhodes ; grand-prieur d’Auvergne et enfin grand-maître de l’Ordre.
(ES affaires de Rhodes étaient assez calmes, lorsque la mort d’Amurat, ou plutôt l’ambition de Mahomet, son successeur, excita des troubles étranges dans tout le monde chrétien. Mahomet II est si mêlé à l’histoire que j’écris, qu’il ne sera pas inutile de le faire bien connaître avant que de passer outre.C’était un deceshommesextraordinaires,qui n’ont pas seulement de grandes vertus et de grands vices; mais qui ont, ce semble, des qualités tout opposées. Il n’y eut jamais de prince plus sage, ni plus emporté; plus vaillant, ni plus efféminé; plus maître, ni plus esclave de ses passions que lui. Quoiqu’il eût la mine farouche et quelque chose de terrible dans les yeux, il avait l’air doux et engageant quand il le voulait. Il s’abandonnait aux plaisirs parmi les fatigues de la guerre: mais il était chagrin et cruel au milieu de ses plaisirs mêmes, tuant quelquefois de sa main ses favoris.
Il fut élevé dans les principes du christianisme par sa mère qui était chrétienne, et instruit par Maxime patriarche des Grecs. Il ne professa pourtant que la religion mahométane, ou plutôt il n’eut point de religion, se moquant de son Prophète, et estimant bien moins l’Àlcoran que l’Évangile. Il avouait franchement que la loi chrétienne était admirable ; mais il avait tant d’horreur des chrétiens, que quand il en
Bierre o'Hut)U0son.
rencontrait un, il ne manquait pas de se laver les mains et la bouche, comme si la vue seule d’un chrétien l’eût souillé.
Il se croyait tout permis, pour exécuter ses desseins; et ne {gardait sa parole, que quand cela accommodait ses affaires; car il prétendait ne devoir rien à personne, et traitait tous les hommes en esclaves, sans considérer que l’on se doit à soimeme l’accomplissement de la parole que l’on a donnée aux autres, et que les lois de la fidélité obligent les maîtres, même à l’égard des esclaves. Il ne laissait pas d’être équitable envers ses sujets, et de rendre la justice également à tout le monde. Il pensait beaucoup, parlait peu, ne négligeait rien, s’informait de tout, et se déguisait souvent, pour voir par ses yeux ce qui se passait dans son armée. Il entendait diverses langues; il possédait plusieurs sciences, entre autres l’astrologie, dont il se piquait. Il aimait les savants, et les excellents ouvriers de quelque nation qu’ils fussent; magnifique envers les uns et les autres, et ne gardant nulles mesures quand il fallait récompenser, non plus que quand il fallait punir: au reste infatigable à la guerre, froid dans le péril, ferme dans la mauvaise fortune, insolent ou modéré dans la bonne, selon les conjonctures des affaires; habile à cacher ses entreprises, et à découvrir celles de ses ennemis; artificieux dans sa conduite, jusqu’à se servir des voies les plus basses pour réussir; mais ambitieux jusqu’à l’excès, comptant pour rien toutes ses conquêtes, et s’en proposant toujours de nouvelles. Aussi l’amour de la gloire était sa passion dominante, et son modèle, Alexandre le Grand, dont il lisait continuellement la vie qu’il avait fait traduire en arabe: il se faisait honneur de l’imiter, même dans ses vices.
Dès que Mahomet eut pris possession de l’empire des Ottomans, après la mort d’Amurat son père, il se mit en tête la monarchie universelle, et entreprit d’abord de conquérir l’empire des Grecs. Il commença ses expéditions militaires par le siège de la capitale, nonobstant le traité de paix qu’il venait de faire avec Constantin Paléologue, empereur de Constantinople; ou plutôt ce fut à l’ombre de la paix solennellement jurée, que le Barbare tourna ses armes de ce côté-là.
Comme l’empereur Constantin n’avait pris nulles précautions contre une entreprise, dont il ne se défiait pas ; il ne put soutenir longtemps les efforts d’une grande armée; de sorte que la ville fut emportée d’assaut par les Infidèles, malgré