‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 9 sur 86 · A L'ECOLE DE DAURAT · texte numérisé non relu

A L'ECOLE DE DAURAT

s'est mis d'accord avec Ronsard et avec Du Bellay.

L'exemple de ces classicistes exalte l'imagination de Ronsard et de Du Bellay. Eux aussi se dresseront entre les marotiques, qui, faute d'érudition, asservissent notre langue à de bas offices, et les latiniseurs impénitents comme Salmon Macrin qui lui font plus d'injure encore en la déclarant incapable des hautes destinées littéraii-es. L'œuvre à entreprendre est ici beaucoup plus nécessaii-e encore qu'en Italie, car la langue française n'a pas dans son passé des Dante, des Boccace et des Pétrarque pour la défendre, et, d'autre part, les pédants ne pourront pas chez nous se retrancher derrière cette excuse dont se parent les Italiens, que le latin est leur langue nationale.

Les ouvrages qui se publient dans la péninsule sur les mérites du vulgah-e toscan et sur Tmiitation des anciens fournu'ont des ai'mes dans le combat et une méthode pour l'action. Des exemples précis stimulent les énergies : Trissino n'a-t-il pas ressuscité la tragédie à la mode antique dans sa Sophonisha? A"'était-il pas occupé à terminer son Italia liberata dai Goti, véritable épopée nationale sur le t3'-pe de V Iliade et de V Enéide? Ses ouvi-ages critiques étaient remplis de conseils sur l'acclhnatation des autres grands genres. L'élégie amoureuse avait reparu avec r Arioste ; et de même la comédie, la sath'e avaient revu le jour. Il n'était pas jusqu'aux témérités de Ronsard que les classicistes italiens ne parussent autoriser : si Bernardo Tasso l'encourageait dans son dessein d'imiter Horace, Alamanni, qui venait de publier des odes pindariques en italien, rin\itait à imiter Pindare. A l'exemple de Clodio Tolomei, on rêvait de composer des vers blancs conformes à la métrique ancienne.

Les plus nobles passions stimulaient encore la légitime ambition de nos jeunes gens. Un sentmient patriotique puissant leur commandait d'agir. Ils souffraient de vohla littérature de leur pays si misérable, si universellement méprisée, auprès de la florissante littérature italienne. Le seul remède à une indigence aussi humiliante, c'était d'abord, en suivant les traces de l'Italie, de dépouiller

méthodiquement à sa manière les littératures anciennes ; c'était ensuite de dépouiller la littérature italienne ellemême afin de lui enlever toute supériorité. Il y avait là comme un devoir patriotique qui s'imposait. A l'exemple de l'Italie, comme des odes on composerait des sonnets; on réformerait l'orthographe de manière à la rendre phonétique. Aussi le programme n'est plus de fake passer en français l'ode horacienne ou l'ode pindarique, mais bien de donner à la France tous les genres littéraires illustrés par un glorieux passé, tous ceux que Daurat révèle dans ses leçons et que les classicistes italiens ont déjà tenté de fake leurs, tous ceux aussi que le commerce des livi'es toscans fait connaître.

Sans rinfluence itahenne je crois bien que, au moins dans ses grandes lignes, le progranmie de la Pléiade eût été conçu au seizième siècle, tant il apparaît comme un produit nécessaire de la Renaissance ; mais l'exemple de l'Italie l'amplifia, le précisa, et surtout il enfiévra Ronsard. H a donc déjà groupé quelques combattants autour de lui. Outre les quatre amis, Daurat, Ronsard, Baïf et Du Bellay, la Brigade comptait déjà sans doute quelques autres élèves de Dam-at qui n'ont guère produit : Claude de Lignery, Pierre des Mireurs, Julien Pacate, Bertrand Bergier, d'autres encore. Dès le temps de Coqueret, et avant qu'on eût rien publié, il semble bien que Ronsard était regardé comme le chef, celui qui devait conduke à l'assaut la petite troupe. Sa fougue juvénile sans doute lui valait cette prééminence. C'est de lui qu'on attendait les deux plus lourdes tâches : l'ode pindarique, à laquelle il travaillait déjà, et l'épopée française. Le magnifique tem])érament de poète ({ue l'avenir devait révéler en lui justifie la confiance qu(^ lui témoignaient alors même ses

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aînés. Apres quil aura enibelli un "eniv, un autre genre le tentera, puis un autre encore, et la merveilleuse richesse de sa natnre lui permettra de se prendre à tous, de réussir dans prescjue tous, d'étonner ses contemporains par son aptitude prestigieuse à se renouveler sans cesse. Dans le défrichement de tel ou tel donuiine, ses seconds le pré- \iendront parfois ; mais, venu après eux, prescpie sur tous les points Û les surpassera. Il va les surpasser aussi d'ailleurs — et c'est la rançon de son génie — dans les excès de la première heure.

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