POUR PUNIR JEANNE CRUELLE
Le jour pousse la nuit.
Et la unit sombre Pousse le jom- qui luit
D'une obscure ombre.
L'automne suit l'été.
Et l'âpre rage Des vents n'a point été
Après l'orage.
Mais la fièvre d'anu)urs
Qui me tourmente Demeure en moi toujours
Et ne s'alente (5).
Ce n'était pas moi, Dieu, Qu'il fallait poindre (6),
Ta flèche en autre lieu Se devait joindre.
Poursuis les paresseux
Et les amuse (7), Et non pas moi, ne ceux
Qu'aime la nuise.
(1) Alors.
(2) Jamais.
(3) Sable.
(4) Bl. m, XVI ; t. IT, p. 219.
(5) S'alanguit.
(6') Piquer.
(7) Occupt'i".
58 ' RONSARD. — CHAP. Ill
Hélas ! délivi-e-moi
De cette dure, Qui plus rit quand d'émoi
Voit que j'endure.
Redonne la clarté A mes ténèbres,
Remets en liberté
Mes jours funèbres.
Amour, sois le support
De ma pensée, Et guide à meilleur port
Ma nef cassée.
Tant plus je suis criant.
Plus me reboute (1) ;
Plus je la suis priant.
Et moins m'écoute.
Ne ma pâle couleur, D'amour blémie.
N'a ému à douleur Mon ennemie ;
Ne sonner à son huis De ma guitterre
Ni pour elle les nuis Dormir à terre.
Plus cruel n'est l'effort De l'eau mutine
Qu'elle, lorsque plus fort T>e vent s'obstine.
EU' s'arme en sa beauté Et si (2) ne pense
Voir de sa cruauté La récompense.
( 1 ) Repousse.
(2) Néanmoins.
..... ODES DIVERSES DK 1550== 59
Montre-toi le vainqueur,
Et d'elle enflamme, Pour exemple, le cœur
De telle flamme,
Qui Biblis (1) écoula
Trop indiscrète.
Et férine brûla
La reine en Crète (2).
AUX m"ouches a miel
l'OL'R CUEILLIR DES FLEURS SUR LA BOUCHE DE CASSANDRE (3)
OÙ allez-vous, filles du ciel, Grand miracle de la nature?
Où allez-vous, mouches à miel, Chercher aux champs votre pâture?
Si vous voulez cueillir les fleurs D'odeur diverse et de couleurs, !Xe volez plus cà l'aventure,
Autour de ma dame (4) halenée (5) De mes baisers tant bien donnés Vous trouverez la rose née.
Et les œillets en\nronnés Des florettes ensanglantées.
D'hyacinthe et d"ajax, plantées Près des lys sur sa bouche nés.
(1) Byblis qui, torturée d'un amour monstrueux pour son frère, fut changée en fontaine. Dans toutes les éditions antérieures à celle de 1587, le texte de ces quatre vers, comme il arrivait si souvent chez Ronsard à ses débuts, présentait une véritable énigme :
Qui alluma la sœur
Trop mdiscrète Et d'ardeur consuma
La reine en Crète
(2) Basiphaé, à laquelle Aphrodite inspira un amour monstrueux.
(3) BL, Odes retranchées, t. II, p. 419. Texte de 1578.
(4) Les premières édi tions portent « Cassandre » au lieu de « ma dame ».
(5) Haletante, émue.
Les niarjolaines y Heuiisseiit.
L'ainôme y est continuel.
Et les lauriers qui ne périssent Pour l'hiver, tant soit-il cruel ; L'anis. le chèvTefeuille, qui porte La manne qui vous réconfoi'te.
Y verdoie ])erpétuel.
Mais, je vous pri', i^"ardez-vous bien
Gardez-vous qu'on ne Taiguillonne (1) :
Vous apprendrez bientôt combien
Sa pointure (2) est trop (3) plus félonne.
Et de ses fleurs ne vous soûlez
Sans m'en garder, si ne voulez
Que mon âme ne m'abandonne.
A ANTHOINE DE CHASÏEIGNER