LA JEUNESSE DE RONSARD. — LA VOCATION
POÉTTOn:
ÉLÉGIE A EÉMY BELLEAU (1)
Je veux, mou cher Belleau, que tu n'ignores point D'où, ne (2) qui est celui, que les Muses ont joint D'un nœud si ferme à toi, afin que des années A nos neveux futurs les courses retournées Ne cèlent que Belleau et Ronsard n'étaient qu'un, Et que tous deux avaient un même cœur commun.
Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa race D'où le glacé Danube est voisin de la Tiu'ace : Plus bas que la Hongrie, en une froide part. Est un seigneur nommé le marquis de Ronsart, Riche d'or et de gens, de villes et de terre. Un de ses fils puînés, ai'dent de voir la guerre, Un camp d'autres puînés assembla hasardeux, Et quittant son pays, fait capitaine d'eux, Traversa la Hongrie et la basse Allemagne, Traversa la Bourgogne et la grasse Champagne,
(1) Elégies, xx ; édition Blanchemain, t. IV, p. 296.
(2j Ni.
Ro.NSAP.D. 1
RONSARD. — GIIAP. I"
Et hardi vint h^ervir Philippe de Valois,
Qui pour lors avait guerre encontre les Anglois.
Il s'employa si bien au service de France, Que le roi lui donna des biens à suffisance Sur les rives du Loir ; puis du tout (1) oubliant Frères, père et pays, François se mariant, Engendra les aïeux dont est sorti le père Par qui premier je vis cette belle lumière. Mon père de Henri gouverna la maison.
Fils du grand roi François, lorsqu'il fut en prison Servant de sûr otage à son père en Espagne : Faut-il pas qu'un servant son seigneur accompagne Fidèle à sa fortune, et qu'en adversité Lui soit autant loyal qu'en la félicité?
Du côté maternel j'ai tiré mon lignage De ceux de la Trimouille et de ceux du Bouchage Et de ceux de Rouaux et de ceux de Chaudriers Qui furent en leur temps si vertueux guerriers, Que leur noble vertu que Mars rend éternelle, Reprit sur les Anglais les murs de la Rochelle, Où l'un de mes aïeux fut si preux aujourd'hui Une rue à son los (2) porte le nom de lui.
Mais s'il te plaît avoir autant de connaissance (Comme de mes aïeux) du jour de ma naissance, Mon Belleau, sans mentir je dirai vérité Et de l'an et du jour de ma nativité.
L'an que le roi François fut pris devant Pavie, Le jour d'un samedi. Dieu me prêta la vie. L'onzième de septembre, et presque je me vi Tout aussitôt que né de la Parque ravi.
Je ne fus le premier des enfants de mon père. Cinq davant ma naissance en enfanta ma mère ; Deux sont morts an berceau, aux trois vivants en rien Semblable je ne suis ni de mœurs ni de bien.
Sitôt que j'eus neuf ans, an collège on me mène. Je mis ant seulement un demi-an de peine D'apprciudre les leçons du régent de Vailly Puis, sans rien profiter, du collège sailly (?>).
(1) Entièrement.
(2) Louange.
(3j [Je] sortis.
LA JEUNESSE OE ROlNSARl)
Je vins en Avignon, où la puissante armée Du roi François était fièrement animée Contre Charles d'Autriche ; et là je fus donné Page au duc d'Orléans ; après je fus mené Suivant le roi d'Ecosse, en l'écossaise terre, Où trente mois je fus, et six en Angleterre.
A mon retour ce duc pour page me reprint ; Et guère h l'Ecurie en repos ne me tint Qu'il ne me renvoyât en Flandres et Zélande, Et encore en Ecosse, où la tempête grande Avecques Lassigny cuida (1) faire toucher, Poussée aux Ijords anglais, ma nef (2) contre un i-ochor.
Plus de trois jours entiers dura cette tempête, D'eau, de grêle et d'éclairs nous menaçant la tête. A la fin arrivés sans nul danger au port, La nef en cent morceaux se rompt contre le bord. Nous laissant sur la rade, et point n'y eût de perte Sinon celle qui fut des flots salés couverte. Et le bagage épars que le vent secouait, Et ^qui servait flottant aux ondes de jouet. D'Ecosse retourné, je fus mis hors de page, Et à peine seize ans avaient borné mon âge. Que l'an cinq cent quarante avec Baïf je vins En la haute Allemagne, où dessous lui j'apprins. Combien peut la vertu : après la maladie, Pai" ne sais quel destin, me vint boucher l'ouïe. Et dure m'accabla d'assommement si lourd, Qu'encors aujourd'hui j'en reste demi-sourd.
Presque tout ce que nous savons de la jeunesse de notre poète tient dans cette élégie. Binet, le biographe de Ronsard et son ami, dont pour d'autres périodes de sa vie les informations nous sont précieuses, a pris là à peu près
(1) Pensa, faillit.
(2) Navire.
iout ce qu'il sait des premières années de son héros. Mais on ne doit se fier qu'avec réserve à l'autobiographie d'un poète. Les poètes se repaissent de réputation, a-t-on dit, de « bon bruit » comme l'appelait Ronsard. Comme Hugo, auquel à tant d'égards il mérite d'être comparé, Ronsard se plaisait à se chercher des ancêtres. Les critiques ont déjoué ses calculs. Ils nous apprennent que le grand ancêtre des rives du Danube glacé, le marquis de Ronsart
Riche d"or et de gens, de villes et de terre, '
([ui reculait dans un lointain mystérieux de l'espace et du temi)s les origines de sa famille, n'a jamais existé que dans son imagination. Quoi qu'il en dise, le Pindare français n'est à aucun degré le compatriote du « Thracien » Orphée.
J'imagine qu'il écoutait d'une oreille complaisante ses amis raconter une autre légende. « Comme on le portait })aptiser... celle qui le portait, traversant un pré, le laissa tomber par mégarde sur l'herbe et fleurs qui le reçurent plus doucement : et eut encore cet accident une autre renconti'e, qu'une damoiselle, qui portait un vaisseau {vase) })lein d'eau de roses, pensant aider à recueillh' l'enfant, lui renversa sur le chef une ])artie de l'eau de senteur, qui fut un présage des bonnes odeurs dont il devait remplir toute la France, des fleurs de ses écrits (1). » Des abeilles n'avaient-elles pas le jour de sa naissance présagé à Platon la douceur de son éloquence?
Écartons les marquis hongrois et les « damoiselles « porteuses d'eau de roses, il reste à notre Ronsard une noblesse authentique et ancienne dont il pouvait fort bien se contenter. Sans parler d'un Ronsard qui apparaît au onzième siècle établi dans le Vendômois, le premier ancêtre certain de Pierre, André de Ronsard, est au quatorzième siècle sergent fieffé de cette forêt de Gastine que notre poète devait immortaliser de ses vers. Au siècle suivant, son
(1) EiXET, Vie de Rumard. Edition Laumonier, p. 4.
LA .IFUNESSE DE KONSAIU» r,
i;r;ind-|jèn' Olivier essl t''cli;iiis()ii du roi cl capilaiiic de château au service de Louis Xi. La t'aniille niateriielle, la famille des Chaudrier, est de meilleur lieu encore et plus noblement ap])arentée. C'est une des premières familles du Poitou.
Louis de Ronsai'd, le ])ère de Pierre, occupait à la cour de François P^" le poste de maître d'hôtel des enfants d(^ France, et quand les fils du roi furent envoyés prisonniers en Espagne à la place de leur père pris par l'ennemi à la bataille de Pavie, il les accompagna dans leur captivité de ([uatre années (1526-1530). Il appartenait à cette noblesse biillante qui avait passé les Alpes derrière Charles VITT, Louis XII et François I^^et qui avait rapporté de ses campagnes d'Italie le goût des lettres et des arts. H reconstruisait son château de la Poissonnière dans le style de la Renaissance. Il se faisait le patron du poète poitevin, Jean Bouchet. Lui-même écrivait des vers que Pierre récitait plus tard à ses amis. Il tenait pour l'alternance des rimes masculines et féminines à une époque où elle n'était point de règle.
Le goût des choses de l'esprit et un certain crédit à la cour, voilà à peu près tout ce que Pierre devait attendre de son père. Né en 1524 ou en 1525 (1), il était, en effet, le dernier de la famille. La Poissonnière et les nombreuses dépendances qui l'entouraient, amassées pièce à pièce pailes ancêtres et considérablement accrues par Louis, étaient
(1) Ronsard dit qu'il est né le samedi 11 septembre, l'année de la bataille de Pavie. Or, la bataille de Pavie étant du 4 février 1524 ancien style, ou du 24 février 1525 nouveau style, et, d'autre part, le 11 septeml^re n'étant tombé un samedi ni en 1524 ni en 1525, on a l^eaucoup discuté la date de sa naissance. Un texte de Bertaut allégué par ^I. Longnon prouve à tout le moins que ce fervent admirateur de Ronsard ne doutait pas qu'U fût né en 1525 ; et l'on peut croire sans invraisemblance que Ronsard a comiu le jour de sa naissance par un registre de famille où, trouvant la date ciu 2 septembre écrite à la manière romaine II, il a lu onze septembre suivant la manière arabe de chiffrer. Pourtant l'hypothèse qui fait naître Ronsard en septembre 1524 n'est guère moins fondée, et le problème paraît insoluble.
en majeure partie pour l'aîné des survivants, Claude. Le cadet, Charles, se faisait d'Église pour recueillir les bénéfices ecclésiastiques de la famille. La prudence conseillait à Pierre, venu trop tard, d'étudier pour porter la robe. Et peut-être sa première instruction fut-elle particulièrement soignée dans ce dessein.
Mais, après les leçons sous le toit paternel, vint le collège de Navarre. Pierre n'y put tenir plus de six mois. Les séductions de la vie de cour débauchaient sans doute son imagination. On dut donc profiter des relations du père pour procurer au fils un emploi de page. Sa sœur Louise était déjà depuis quelques années au service de la reine. On l'attacha, lui, à la personne de ce dauphin que son' père avait accompagné au delà des Pyrénées.
Il avait moins de onze ans quand il partit le rejoindre. La cour alors était dans la vallée du Rhône d'oii elle surveillait l'armée de Charles-Quint débarquée en Provence. Trois jom's après son arrivée, à Tournon, il assistait à la mort foudroyante de son maître. Dans la suite, il vit peutêtre de ses yeux écarteler Montecuculli, l'échanson suspect de magie qu'on accusait d'avoù* empoisonné le jeune prince. Entre temps, lui-même était passé au service de Charles d'Orléans, troisième fils du roi, âgé de quatorze ans. A sa suite, il assista aux fêtes iDiillantes dont fut accompagné le mariage de Madeleine de France, la fille de François I^^, déjà consumée de phtisie, avec Jacques Stuart, roi d'Ecosse (1er janvier 1537).
Puis s'ouvre une période de voyages qui n'interrompront pour lui que passagèrement la vie de cour, qui en varieront plutôt les aspects. Donné par Charles d'Orléans à sa sœur, le beau page s'embarque avec elle pour son nouveau royaume (début de mai 1537). Aussitôt arrivée sous ce ciel humide, la malade est moribonde : il l'entend répéter avec mélancolie : « Hélas, j'ai voulu être reine « ; et, deux mois après son entrée sur ses terres, il la voit mourir. Mais le jeune veuf conserve longtemps encore la petite troupe de Français qui lui rappelle sa chère princesse. Il l' éblouit