‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 35 sur 86 · CHAPITRE V l'épanouissement du génie lyrique · texte numérisé non relu

CHAPITRE V l'épanouissement du génie lyrique

La renommée de Ronsard était déjà grande. Tout le clan des érudits avait applaudi ces sonnets si savants avec autant d'enthousiasme que les Od^s. Beaucoup de simples honnêtes gens, tout en réprouvant les excès du jeune novateur, étaient enchantés de sa belle audace qui avait porté si haut les ambitions de notre poésie, de son prestigieux talent aussi qui promettait tant. Il avait su s'assurer l'appui de quelques hauts personnages, comme la princesse Marguerite, sœur du roi, Michel de l'Hôpital, Jean Morel, d'autres encore. Mais, malgré l'imitation de Pétrarque, le gros de la cour, cette cour qu'il désirait avant tout gagner, lui marchandait encore ses suffrages.

Récapitulons les griefs qu'elle avait contre lui.

Elle lui reprochait d'abord ses prétentions ridicules, ses vantardises (1), ses dédains pour les poètes ses aînés. Ceux-ci, se sentant menacés par le nouveau venu, avaient bien soin

(1) Il écrivait par exemple dans VOde à Daurat :

On ne travaille point,

Quand un disciple époint {aiguillonné)

A vertu dès sa naissance ;

En peu de jours il est fait

D'apprenti maître parfait :

J'en donne assez connaissance.

dl2 RONSARD. — CHAP. V

(l'entretenir Tanimosité publique eu écrivant contre lui des rondeaux et des dizains satiriques. Nons avons vu que Saint-Gelais, le ])lus inquiété peut-être jiar cet astre naissant parce qu'il était le mieux rente, avait usé de sou crédit pour tourner en dérision le jeune ]n'ésomptueux auprès du roi. •

On lui repi'ochait jjIus encore ses bizarreries : ce ])indarisme qui déroutait les bons lecteurs de Mai'ot, l'abus de rémdition mythologique qui rendait tant de ses pièces inintelligibles. On avait fait un proverbe à ses dépens : ])our se moquer de quelqu'un qui se montrait affecté dans ses pro])os ou dans ses écrits, on disait: «il veut ])indariser)).

Sou \'ocabulairo et son style encore étaient matière à d'inépuisables plaisanteries. Du Bellay avait déclaré que la volonté de l'école nouvelle était de créer des mots en abondance, d'en emprunter aux \ieux romaiis et aux langues auciennes et étrangères, d'en provigner, d'en former par composition, voire contre le génie du français, enfin de multiplier certains tours qui paraissaient poétiques. Ronsard n'avait passé qu'avec modération de la théorie à la pratique. On se faisait un jeu, néanmoins, en récitant ses pièces, d'écorcher, à ce que nous dit Binet, « les mots non communs, d'une ignorance et courtisane impudence (1) )>.

En l'espace de deux ou trois ans, sur tous ces points, outrecuidance outrageante, étrangeté et obscurité dans le fond et dans la forme, nous allons voir Ronsard faire des concessions à ro])inion publique, et pour tout cela il n'aura qu'à se libérer de formules d'art dont il était le prisonnier, qu'à s'abandonner à son penchant nautrel.

(1) Il faut bien observer que les textes précédemment cités nous permettent incomplètement d'apprécier les singularités du vocabulaire de Ronsard. Ils ont en effet été corrigés par lui, et, surtout dans ses dernières années, il s'est montré soucieux d'effacer les néologismes et plus encore les archaïsmes qui risquaient de choquer son lecteur. (Voir à ce sujet l'excellente préface dont M. Vianey a fait précéder le premier livre des Amours, édition Vaganay, Champion, 1910, et aussi les très instructives variantes de cette édition.)

l.'liPANOL'ISSEMENT DU (i K M E LYinoUE H3

L'affaii-e Saint-Gelais avait d'abord ])ris un cours fâcheux et pondant un temj3s on aidait pu croire la brouille entre les deux poètes définitive.

La. docte Marguerite était intervenue auprès de son frère en faveur de l'auteur des Odes; L'Hôpital avait composé une élégie latine à sa louange ; et c'est sans doute pour les remercier de leur protection que Ronsard les gratifia, ' celui-ci de la belle ode pindarique que nous avons citée, celle-là d'une ode triomphale, deux pièces dans lesquelles il les présentait au monde l'un et l'autre comme les vainqueurs de l'antique monstre Ignorance.

Mais l'affaire ne s'était pas arrangée, car l'irascible Ronsard avait relevé le gant, et dans l'ode même où il remerciait sa bienfaitrice, renonçant aux réserves de forme de la préface de 1550, il nommait Mellin de Saint-Gelais comme le chef de ses envieux.

Écarte loin de mon chef Tout malheur et tout raéchef ; Préserve-moi d'infamie, De toute langue ennemie, Et de tout acte malin, Et fait que devant mon prince Dé?ormais plus ne me pince |fe La tenaille de Mellin.

Les lecteurs non avertis auraient pu ne pas comprendi'e l'allusion : une note de Nicolas Denisot les mettait au courant de l'aventure.

L'insulte cette fois était directe et cinglante. On se rangeait sous l'une ou sous l'autre des deux bannières. Lancelot Carie, évêque de Riez, qui par le renom et par l'autorité ne le cédait guère à Mellin, se sentait atteint comme

Ronsard. 5

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