‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 36 sur 86 · H4 U ON SA III). — CHAP. Y · texte numérisé non relu

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lui. Les amis de Ronsard envenimaient encore les choses par leurs sarcasmes : ils répétaient qu'à la gloire de leur nouveau Pindare il fallait des Baecliylide pour aboyer sur ses pas ; la comparaison qu'ils établissaient de lui à Homère et à Virgile eût été moins parfaite s'il n'avait pas eu des zoïles comme ses grands émules, acharnés à mordre ses chefs-d'œuvi'e.

Puis, tout à COU]! l'orage se calma. Au printemps de 1553, les premières Odes ayant été l'éimprimées, on remarqua que la préface outrageante avait disparu ; de plus on eût recherché en vain les pièces agressives de la première édition. Un ou deux mois plus tard, dans la réédition des Amours, Mellm était gratiiié d'une pièce flatteuse. On sut bientôt qu'il se revanchait par des vers non moins obligeants, et que dans la réédition de l'ode triomphale à Marguerite la strophe vengeresse avait été corrigée.

Que s'était-il donc passé?

Michel de L'Hôpital s'était entremis. Au mois de décembre 1552 il avait écrit à Jean Morel, l'un des Mécène de Ronsard, une lettre pour le prier d'agh" auprès du jeune poète, de l'inviter à supprimer ses attaques, à louer en vers Saint-Gelais et Carie ; L'Hôpital se proposait d'apaiser les deux évoques, et, pour faciliter ses négociations, Morel devait lui envoyer une lettre destinée à être montrée aux intéressés et qui les assurerait des bons sentiments de Ronsard à leur endroit. Ronsard promit tout ce qu'on voulut et il s'exécuta de bonne grâce.

La réconciliation semble uvoir été franche de part et ,d'autre. On échangea non seulement des compliments poétiques et à diverses reprises, mais encore des bons offices, et l'on dit qu'un peu plus tard Carie alla jusqu'à parler au roi en faveur de Ronsard.

Mais à son intervention L'Hôpital avait mis une autre I condition encore : Ronsard devait renoncer à ses bizar- • reries. Ainsi même ses amis les plus dévoués lui conseillaient ^ la siraphcité en même temps que la modération. Sur ce ' point-là aussi il avait promis.

I/KI'ANOUISSEMENT DU GKNIE LYUIQUK Ho

Il ne sentait que trop vivement en lui le besoin de s'évader des chaînes dont il s'était lié liii-inéme.

L'amour tel qu'il le pratiquait n'était pas du tout l'amour j (|u'il chantait, et sa sensualité difficilement contenue '1 levait de s'échap|)er une bonne fois en beaux rythmes '; brûlants. L'exemple de Catulle l'encouiageait. Cette veine I si païenne n'était point indii2:iie d'un grand artiste puisque les hendécasyllabes de Catulle lui retentissaient si fort dans le cœur. Le livret des Folastries, publié au printemps de j| 1553, en même temps que les Odes se rééditaient, est une î oriiie d'écolier trop longtemps tenu en tutelle. H marque la réaction, avec tous les excès de la réaction. Toutes les pièces en sont libres de ton ; quelques-unes très libres, voire , licencieuses. Maintenant, pour la première fois, c'était la note gauloise qui résonnait claire et fine au cliquetis bril- » lant de sa rime. En déchaînant son naturel, il révélait I qu'il y avait en lui un ])ur compatriote de Villon, de Coquil- ' lard et de Marot ; mais la verve gauloise chez lui s'enno- i blissait, s'affinait, en se parant des somptueuses richesses et des grâces exquises de l'art antique. Cette fois, la cour tout entière et les poètes de l'ancienne école, qui n'étaient point chastes du tout, étaient ravis, éblouis d'une si brusque volte-face.

Mais les amis graves grondaient un peu. Sa muse, dont la France espérait enfin la grande poésie, allait-elle se perdre dans les polissonneries? Ronsard avait passé la mesure. Il n'osa pas signer son œuvre. EUe parut sans nom d'auteur. Et sans doute les initiés eurent tôt fait de percer le mystère ; il n'en est pas moins significatif. Plus tard Ronsard supprimera de ses œuvres les plus licencieuses des Folastries, il sauvera les autres en les dispersant parmi d'autres poésies sous le nom de Gaietés.

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La mise aiï point ne tardera pas à se faire. Déjà, en 1553, Ronsard compose son délicieux petit chef-d'œuvre, partout cité :

Mignonne, allons voir h:i larose...

("est déjà la chanson toute simple, alerte, débordante de mélancolie contenue et d'épicurisme discret, où la facture est parfaite, où pas un mot n'accroche, où le prix de chaque terme est dans le naturel et dans l'exacte propriété. A la conquête de ce genre qui est le sien, et sien à tel point qu'on jurerait qu'il y est allé sans guide, où il est roi, où il s'assurera ses plus beaux titres de glohe, des maîtres aimés vont le seconder, Anacréon, Marulle ; mais la vie surtout va l'aider, et cette fée amie des lettres françaises qui mit un jour sur sa route la gracieuse Marie de Bourgueil.

On se souvient comment, dans un voyage en Italie, Térudit Henri Estienne avait découvert les odelettes anacréontiques. Les lettrés de la Brigade en furent enthousiasmés. On festoya par des vers et par des libations l'édition gréco-latine qui en fut donnée en 1554 par Henri Estienne lui-même. Mais il n'avait pas attendu cette date pour communiquer sa trouvaille à ses amis. Dès 1553, Ronsard imitait Anacréon dans les épigrammes qui accompagnaient ses Folastries. Il croyait fermement, avec tous ses contemporains, avoir affahe non à quelque obscur imitateur de la basse époque, mais au grand Anacréon lui-même, au poète du cinquième siècle, et cette erreur salutaire rehaussait pour lui l'autorité des jolies bagatelles (pii se ])résentaient avec une telle recommandation.

Au reste, ces scènes champêtres au cadre artificiel mais charmant, ces chansons à boh'e, cet amour superficiel et

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.limable, cet épicurismo enjoué, tout cela n'était pas absolument nouveau pour lui. Depuis longtemps son cher / Horace lui avait appris à puiser à ces sources d'inspiration. ' 11 les retrouvait plus vives, plus fraîches encore que chez le poète latin, et cette fois c'était nn Grec qui le conviait à y boire, un contemporain de Pindare. Il anacréontisa comme il avait pindarisé ou pétrarquisé, avec beaucoup plus de bonheur encore qu'il n'avait pindarisé ou pétrarquisé, et surtout avec beaucoup moins de convention. La note lyi'ique qu'Anacréon l'aidait à faire entendre, c'était bien cette fois celle qui convenait à sa nature.

Pour senth" combien le génie de Ronsard est comme chez lui dans le cadi'e anacréontique, il ne faut que comparer ses pièces avec celles de Éémy Belleau. Son ami Rémy Belleau n'avait pas été moins charmé que lui par le recueil d'Henri Estienne, et il s'était donné pour tâche de le (( tourner » intégi'alement « en français ». Sa traduction, parue en 1556 avec une préface de Ronsard, n'est pas du tout sans mérite. A son talent gracieux et léger les petits tableaux d'Anacréon convenaient également fort bien. Il est faux de croÙT, comme on l'a dit, que Ronsard n'en a pas été satisfait, et que c'est pour refake l'œuvre manquée de Belleau qu'il a pris la plume. Eu réalité, il a devancé Belleau. Mais il est très vrai que sa manière d'anacréontiser est tout autre que celle de Belleau, et très supérieure. Belleau traduit son texte ; Ronsard le repense, le resent en quelque sorte et le refond à sa manière. L'un se traîne péniblement sur les mots grecs, l'autre s'affranchit de toute contrainte. Celui-ci se conforme à un principe fondamental ])Osé par la Pléiade que celui-là transgresse, à savoir que , le poète doit imiter les œuvres anciennes après les avok converties en nourriture et en sang, et nul exemple contemporain ne pouvait mieux faire apparaître l'excellence d'un tel précepte. Mais si Ronsard applique si heureusement cet excellent précepte, c'est que son imagination et sa sensibilité sont de suite à l'unisson avec l'imagination et la sensibilité de son maître, que les conceptions d'Auacréon sont siennes, qu'il recrée ses créations. Des détails

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modifiés ou inventés par lui témoignent de hi justesse ot du bonheur avec lesquels il retouche et perfectionne ses modèles. Aussi les pièces de Belleau, qui sont agréables pour quiconque n'a pas les poèmes grecs ])résents à la pensée, deviennent ternes et languissantes quand on les rapproche de ces poèmes ou des imitations de Ronsard. La vie leur manque, cette vie qui anime les petits chefsd'œuvre de Ronsard non moins et souvent plus que leurs modèles, et qui souvent fait préférer l'Anacréon français au pseudo-Anacréon de l'antiquité et la seconde copie à la première. H faut Ike parallèlement V Amour mouillé ou V Amour Uessé dans les trois textes pour apprécier le charme exquis de notre Ronsard en ce genre.

Qu'Anacréon ait contribué à le détacher de Pindare, c'est ce que l'on concevra sans peine. A quoi bon persister à écru-e des odes pindariques qui lui coûtaient tant de labeur? H avait conquis déjà tout ce que, par elles, il pouvait conquérir de suffrages parmi les érudits. Ses petites pièces alertes, comprises de tous, trop com-tes pour lasser le lecteur, lui attiraient bien plus de partisans. Dans cette préface à la traduction de Rémy Belleau que je mentionnais tout à l'heure, il écrivait : tu as bien fait de choisir pour ton maître Anacréon, qui est le meilleur des maîtres de poésie amoureuse, qui nous montre

Comme (1) il faut que l'on danse et comme il faut qu'on saut(^

Non pas d'un vers enflé plein d'arrogance haute,

Obscur, masqué, brouillé d'un tas d'inventions

Qui font peur aux lisants, mais par descriptions

Douces et doucement coulantes d'un doux style,

Propres au naturel de Vénus la gentille

Et de son fils Amour, qui ne prend à plaisir

Qu'on hii aille un sujet si étrange choisir,

Que lui-même n'entend, bien que dieu, et qu'il sçaiche

Toutes les passions que peut causer sa flèche.

Me loue qui voudra les replis recourbés

Des torrents de Pindare en profond embourbés,

(1) Bl., t. VI, p. 201. Texte de l'édition originale (1656j.

L'KPAXOllISSKMENT UU GKNIE LYlUoLK 119

Obscurs, rudes, fâcheux (1), et ses chansons connues Que je ne sais comment p&r songes et par nues. Aiioeréon me plaît, le doux Anacréou !

De fait, à cette date de 1556, il nïmite plus Pindare. De bonne heure, dès la fin de 1550 peut-être, après les odes retentissantes de la Paix (plus de cinq cents vers) et A Michel de UHôpital (plus de huit cents vers), il avait renoncé à la triade ; toutefois, il avait continué à écrire de grandes pièces lyriques dans le goût de Pindare, sur un ton de prophète et avec tout l'appareil des panu'es pindariques, des pièces où se remarquent des imitations directes de telle ou telle pythique, de telle ou telle isthmicpie déterminée. Il en compose encore plusieurs de cette sorte en 1554, l'année même oii paraît une bonne partie de ses poèmes anacréontiques. Mais, à partk de 1554, il abandonne définitivement ce genre de compositions, et, dès lors, les réminiscences de Pindare ne se rencontreront plus qu'accidentellement dans son œuvre.

11 fallait peut-être l'autorité de ces grands anciens, d'un Catulle et d'un Anacréou, pour enhardir Ronsard à baisser le ton, à revenir à une poésie plus voisine de la poésie marotique. Les poètes néo-latins y ont également contribué. Xous ne les connaissons plus guère aujourd'hui, mais alors quelques-uns d'entre eux jouissaient d'un grand renom. Ils avaient été les facteurs de la Renaissance. Ils axaient cru qu'elle ne pouvait se faire cpi'en ressuscitant les langues anciennes. Maintenant qu'on les avait déjDassés, maintenant qu'on écrivait en langue vulgaire, leiu' héritage n"était pas à négliger. Leur influence, d'ailleurs,

(1) Euuuyeux.

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se confondait le plus souvent avec celle des anciens qu'ils avaient répétés.

Des poètes sensuels et raffinés, comme le Napolitain Pontano et le Hollandais Jean Second, dont les Baisers ont été si goûtés de nos lettrés, étaient bien faits pour aider Ronsard à prendre conscience de son génie. Ils lui rendaient à i)eu près les mêmes services que Catulle. Les réminiscences des élégiaques, comme Xavagero et Flaminio, ne sont pas rares non plus vers cette époque. Avant Ronsard, Baïf, dans sa Méline, avait puisé abondamment à toutes ces sources néolatines. Mais, comme Baïf, c'est surtout à Marulle que Ronsard a demandé des thèmes poétiques.

Anacréon lui enseignait à connaître le prix d'un art gracieux, sans prétention, à la portée de tous ; mais les petites scènes mignardes, les gentillesses recherchées on il excelle, n'étaient pas précisément pom' donner le goût de la simplicité et du naturel. Avec Marulle, que les élégiaques anciens et modernes ont secondé dans cette tâche, nous faisons un pas de plus. Cette fois, c'est un art familier, tout personnel, auquel Ronsard va s'essayer; il apprendra à se confesser en vers. Voici deux pièces imitées très dh'ectement de Marulle, presque traduites, qui nous montreront comment il a invité Ronsard à se mettre lui-même en cène et à exprimer dans le langage de tous les jours, comme au fil de l'heure, la poésie de ses sentiments les plus simples.

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