L'EPANOUISSEMENT DU GÉNIE LYRIOUE
Ou diin clin d'oeil tant seulement, De la tête, ou d'un autre <>este, Soudain par seiinent il proteste Qu'il est à mon commandement :
Soit qu'il me trouve chez le roi, Soit qu'il en horte ou qu'il y vienne, Il met sa main dedans la mienne, 'Et jure qu'il est tout à moi :
Mais quand un (1) affaire de soin Me presse à lui faire requête, Tout soudain il tourne la tête, Et devient sourd à mon besoin :
Et si je veux où l'aborder Ou Taccoster en quelque sorte, Mon courtisan passe une porte.
Et ne daigne me regarder :
Et plus je ne lui suis connu Ni mes vers, ni ma poésie.
Non plus qu'un étranger d'Asie, Ou quelqu'un d'Afrique venu?
Mais vous, prélat officieux, Mon appui, mon Odet, que j'aime Mille fois plus ni que moi-même.
Ni que mon cœur, ni que mes yeux,
Vous ne me faites pas ainsi :
Car si quelque affaire me presse, Librement à vous je m'adi'esse, Et soudain en avez souci.
Vous avez soin de mon honneur, . Et voulez que mon bien prospère, M'aimant tout ainsi qu'un bon père Et non comme un rude seigneur,
(ij Le mut aftiiire, au seiziôiuo siècle, est des tleux genres.
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Sans me promettre à tous les coups, Ces monts, ces mers d'or ondoyantes Telles bourdes trop impudentes Sont, Odet, indignes de vous.
La raison (prélat), je l'entends :
C'est que vous êtes véritable, Et non courtisan variable.
Qui sert aux faveurs et an temps.
Bonjour (1), mon cœur, bonjour, ma douce vie Bonjour, mon œil, bonjour ma chère amie,
Hé, bonjour, ma toute belle,
Ma mignaixlise, bonjour.
Mes délices, mon amour, Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle Mon doux plaisir, ma douce colombelle, Mon passereau, ma gente tourterelle,
Bonjour, ma douce rebelle.
Je veux mourir si plus on me reproche Que mon service est plus froid qu'une roche
T'abandonnant, ma maîtresse.
Pour aller suivre le roi,
Et chercher je ne sais quoi Que le vulgaire appelle une largesse.
Plutôt périsse honneur, cour et richesse, Que pour les biens jamais je te relaisse.
Ma douce et belle déesse.
Muis dans la transfoi'inatiou que nous étudions, Tévéneinent, capital est l'anioiir de Mario. La vie a fait plus que les livres.
(1) Bl., t. l' ^ p. IGU.
L'KPANOUISSEMENT DU (iKNIE LYHIOUK \%\
Déj'à nous avons constaté que, pour chanter l'amour, lionsard avait changé de ton. Bien qu'il eût été gratifié très hbérnlement du titre tant envié de Pétrarque français, l)ien qu'au début de 1554 il se le décerne encore à lui-même, nous ne nous étonnons pas, après ce que nous savons de sa prédilection pour Catulle, de l'entendre dès la fin de 1554, chanter la palinodie :
Je veux aimer ardentement,
Aussi veux-je qu'également
On m'aime d'une amour ai'dente...
Les amants si froids en été.
Admirateurs de chasteté,
Et qui morfondus pétrarquisent
Sont toujours sots...
n revenait à son naturel. Au fond, il avait toujours estimé que c'était une sottise que de chanter pendant trente années une maîtresse qui ne payait pas son poète de retour. Nous l'avons entendu autrefois se moquer des pétrarqui-, sants. Un amom* sincère, juvénile, sensuel devait bientôt le dégager plus complètement encore de son pétiarquisme de commande et lui rendre l'indépendance littéraire.
C'est au mois d'a^Til 1555 que la rencontre eut lieu. L'ancienne maîtresse céda sans combat la place à la nouvelle venue. L'amour que Konsard conçut aussitôt marque l'éclosion d'une magnifique production poétique.
De Marie nous savons peu de chose. Elle était de Bourgueil, petite ville de l'Indre oii il allait visiter son cousin, l'évêque Charles de Pisseleu, et il est probable qu'elle s'appelait Marie Dupin. C'est du moins ce qu'on est en di'oit de supposer d'après des vers comme ceux-ci, où le poète semble jouer sur le nom de sa nouvelle amie comme il avait joué jadis sur celui de Cassandre du Pré :
J'aime un pin de Bourgueil où Vénus appendit Ma jeune liberté...
Mais cette interprétation reste en somme sujette à contestation, et à tout prendre le nom de la belle nous importe
i2Â RONSARD. — CHAP. V
peu. Du moins nous savons sur elle trois choses qui pour nous sont essentielles :
La première, c'est que Marie n'était point d'une vertu farouche. Leur amour ne fut ni platonique ni pétrarquiste. La morale y a perdu, les lettres françaises y ont gagné. Ce n'est plus une Laure que Ronsard va chanter, et les ivresses qui lui mettent le luth aux lèvres ne sont plus seulement des ivresses d'imagination. Les livi'es tiendront moins de place dans ses vers d'amour et ses impressions réelles davantage. On y verra moins d'esprit, moins de subtilité, mais plus, sinon de passion, du moins de tendresse. Toute sa nature sensuelle va s'y répandre à la fois. D'ailleurs, étalant au monde son infidélité, il ne pouvait plus célébrer la constance, thème fondamental du pétraquisme : résolument il fera l'apologie de l'inconstance et dù'a les plaisii's de. l'amour volage.
En second lieu, nous savons qu'il fut trahi, que sa a fleur angevine » le délaissa pour un « sot de jeune homme » qu'il ne se défend plus cette fois de mentionner, qu'il invective au contraire avec douleur. Sa tendresse en fut irritée, et de cette aventure, qui y mettait un peu de drame, jaillit comme une source nouvelle de poésie amoureuse, qui elle non plus n'avait rien de pétrarquiste.
Enfin — et c'est là ce qui est capital — qu'elle ait été ou non fille d'un aubergiste, comme une note peu autorisée d'ailleurs nous invite à le croire, il est du moins certain que Marie était d'humble origine. Pour une petite paysanne de cette sorte il était bon de ne pas abuser d'allusions mythologiques et surtout d'éviter les plus obscures : elles eussent paru une dérision. 11 ne fallait pas non plus tro]) de su))tilités pétrarquistes : elles n'auraient pas été comprises. Il ne fallait que des mots simples et clah's, des mots de tous les jours et bien français, non pas des mots de livres, mais les mots des amants qui s'aiment ; ceux-là seuls pouvaient aller à son cœur. Si même Ronsard n'a pas écrit pour être lu ]jar elle, la seule atmosphère intellectuelle où Marie le plaçait, non moins que la nature de leur amour, l'invitait à parler une langue familière, simple, franche.
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N'eiiteiidoz pas par là que l'élève de Daurat renonce à tout souvenii" mythologique et à toute réminiscences de Pétrarf(ue. 11 est tro]) ])énétré des enseignements qu'il a re(,',us. Mais il use maintenant de ces ressources sans en al)nser. En mythologie il se contente d'allégations moins nombreuses et moins érudites, et parmi les élégances pétrarquistes, ce sont les moins subtiles qui lui plaisent. X'entendez pas non ])lus tpi'il se montre moins soucieux de l'art. Son art est diiïérent,,il n'est pas moins parfait. Le \'ers n'est pas moins ferme qu'autrefois, bien au contraire. Ronsard n'observe pas moins rigoureusement qu'autrefois les deux règles auxeiuelles il a soumis le sonnet. Même une innovation de plus — et une très heureuse innovation — est à signaler : en même temps que Baïf d'ailleurs, il introduit largement l'alexandrin dans le sonnet, où il n'avait (Micore jjaru que par accident. Peut-être lis fait-il parce cpu>, s'il est le vers héroïque, l'alexandrin est encore, grâce à sa souplesse, le vers qui peut le plus se ra]3])rocher delà prose, parce qu'il peut s'en rapprocher même à tel j)oint que ses adversakes en ce temps-là l'accusaient d'être prosaïque.
Mais avec un art aussi scrupuleux, et malgi'é la persistance de certaines habitudes d'esprit, tout est changé : les sentiments, le ton, le dessein de l'auteur. En se substituant à l'altière déesse du Premier livre des Amours, la gracieuse Marie a fait parcourir au poète tout le chemin qui sépare ce premier livre du second.
Et maintenant, dans une élégie-épilogue qui terminait la Nouvelle continuation des Amours et qui contient une véritable profession de foi littérah'e, il dit à son livre :