L'KPANOUISSEMENT DU GENIE LYRIQUE
Qui ont au train d'amour leurs jeunesses usées,
(C'est bien le plus grand mal qu'un homme puisse avoir
Que servir une femme accorte à décevoir)
D'enjoindre des travaux qui sont insupportables,
Des services cruels, des tâches misérables :
Car sans avoir égard à, la simple amitié
De leurs pauvres servants, cruelles n'ont pitié
Non plus qu'un fier (1) corsaire en arrogance braves,
N'a pitié des captifs à l'aviron esclaves,
Il faut vendre son bien, il faut faire présents
De chaînes, de carcans, de diamants luisants ;
H faut donner la perle et l'habit magnifique,
H faut entretenir la table et la musicpie,
D faut prendi'e querelle, il faut les supporter.
Certes j'aimerais mieux dessus le dos porter
La hotte, pour curer les étables d'Angée (2),
Que me voir serviteur d'une dame rusée.
La mer est bien cà craindre, aussi est bien le feu,
Et le ciel quand il est de tonnerres esmeu (3).
Mais trop (4) plus est à craindi'e une femme clergesse,
Savante en l'art d"amour, quand elle est tromperesse :
Par mille inventions raille maux elle fait.
Et d'autant qu'elle est femme, et d'autant qu'elle sait.
Quiconque fut le Dieu qui la mit en lumière
Il fut premier auteur d'une gi'ande misère.
Dis-leur, si de fortune une belle Cassandre Vers moi se fût montrée un peu courtoise et tendre. Et pleine de pitié eût cherché de guérir Le mal dont ses beaux yeux dix ans m'ont fait mourir, Non seulement du corps, mais sans plus d'une œillade Eût voulu soulager mon pauvre cœur malade. Je ne l'eusse laissée, et m'en soit à témoin Ce jeune enfant ailé qui des amours a soin. '^ Mais voyant que toujours elle marchait plus fière, Je déhai du tout mon amitié première,
(1) Farouche, cruel.
(2) Hercule a nettoyé les écuries d'Augias, et c'est là, un do ses douze grands travaux.
(3) Bouleversé.
(4) Beaucoup.
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Pour en aimer nue autre en ce pays (F Anjou,
Où maintenant Amour me détient sous le jou2',
Laquelle tout soudain je quitterai, si elle
M'est, comme fut Cassandre, orgueilleuse et rebelle.
Pour en chercher une autre, afin de voir un jour
De pareille amitié récompenser m'amour.
Sentant Taffection d'une autre dans moi-même :
« Car un homme est bien sot d'aimer si on ne l'aime. »
Or si quelque impudent me vient blâmer de quoi Je ne suis plus si grave en mes vers que j'étoi A mon commencement, quand l'humeur pindarique Enflait ampoulément ma bouche magnifique : Dis-lui que les amours ne se soui)irent pas D'un vers hautement grave, ains (1) d'un beau style bas, Populaire et plaisant, ainsi qu'a fait Tibulle, L'ingénieux Ovide et le docte f'alulle.
Le fils de Vénus hait ces ostentations : Il suffit qu'on lui chante au vrai ses passions Sans enflure ni fard, d'un mignard et doux style, ('oulant d'un petit bruit, comme une eau qui distille. Ceux qui font autrement, ils font \m mauvais tour A la simple Vénus et à son fils Amour.
S'il advient quelque jour que d'une voix hardie J'anime Téchafaud (2) par une tragédie Sententieuse et grave, alors je ferai voir Combien peuvent les nerfs de mon petit savoir. Et si quelque furie en mes vers je rencontre. Hardi j'opposerai mes Muses à l'encontre : Et ferai résonner d'un haut et grave son (Pour avoir part au bouc) (3) la tragique tançon (4). Mais ores que d'Amour les passions je pousse. Humble je veux user d'une Muse plus douce.
Je ne veux que ce vers d'ornement indigent Entre dans une école, ou qu'un brave régent Me hse pour pai^sde ; il suffit si m'amie Le touche de la main dont elle tient ma vie :
(1) irais.
(2) La scène.
(3) En Grèce, un bouc était offert comme récompense au vainqueur dans les concours de tragédie.
(4) Œuvre poétique.
[/KPANOUISSEMKNT DU GKNIE LYRKJUE i2î>
Car je suis satisfait, si elle prend à gré
Ce labeur que je voue à ses pieds consacré.
Vit
Outre les Folastries, parues au printemps de 1553, la transformation que nous venons d'étudier dans la manière lyrique de Ronsard se manifeste surtout dans quatre recueils publiés de 1554 h 1556 : le Bocage (un de 1554), qui contenait de véritables blasons marotiques et où apparaissent les premières déclarations en faveur du style bas ; les Mélanges (également fin de 1554), qui est un recueil tout épicurien de ton dédié à l'épicurien Jean Brinon, significatif aussi par le retour aux chansons et chansonnettes tant méprisées par la Pléiade quelques années auparavant ; la Continuatirm des Amours (vers le milieu de 1555), où douze sonnets encore s'adressaient à Cassandre;la Nouvelle continuation des Amours (deuxième moitié de 1556), où tout cette fois était pour Marie, où se remarque, éparpillés parmi les sonnets, une grande profusion de chansons, chansonnettes et madrigaux, et où la poétique nouvelle s'exprime avec beaucoup de fermeté dans deux élégies, A Morel et A son livre. De ces quatre recueils le contenu des deux premiers a passé en bonne partie dans les Odes dont il a modifié sensiblement l'aspect général, en particulier dans les livres II et IV où les pièces anacréonticpies abondent ; les deux derniers constituent la presque totalité du Second livre des Amours.
POESIES DE ir)5;3 A 155G
LIVRET DES FOLASTRIES
A JAXOT PARISIEN (1553)
.Taquet (1) aime autant sa Rol)ine Qu'une pucelle sa poupine ; Robine aime autant son Jaquet Qu'un amoureux fait son bouquet.
0 amourettes doucelettes, 0 doucelettes amourettes, 0 couple d'amis bien heureux, Ensemble aimés et amoureux !
0 Robine bien fortunée De s'être au bon Jaquet donnée !
0 bon Jaquet bien fortuné De s'être à Robine donné !
Que ni les robes violettes, Les rubans, ni les ceint urettes, Les bracelets, les chaperons.
Les devanteaux (2), les mancherons N'ont eu la puissance d'époindrc Pour macreaux ensemble les joindre.
Mais les rivages babillards, L'oisiveté des prés mignards Les fontaines argentelettes Qui entraînent leurs ondelettes
(1) Bl., t. VI, p. 391. Pièce retranchée à partir do 1500.
(2) Tabliers.
PO KSI ES DM '15o3 A 1550 == 131
l'ar un petit truc inuiis^elet Du creux cVuii autre verdelet, Les grand's forêts renouvelées, Le solitaire des vallées Closes d'effroi tout à Tentour, Furent cause de telle amour.
En la saison que Thiver dure.
Tous deux, pour troni])er la froidure, Au pied d'un chêne ]ni-niane:é De main tremblante ont arrangé Des chenevotes (1), des fougères, Des feuilles de tremble légères.
Des bûchettes et des brochai-s, Et soufïïant le feu des deux parts, Cliauffaient à fesses accroupies Le clair dégoût de leurs roupies.
Après cpvils furent un petit Désengourdis. un appétit Se vint ruer dans la poitrine Et de Jaquet et de Robin e.
Kobine tira de son sein Un gros quignon (2) buret de pain.
Qu'elle avait fait de pure aveine, Poui" tout le long de la semaine ; Et le frottant contre des aux, En éternuant des naseaux, De l'autre côté reculée Mangeait à paît son éculée (3).
D'autre côté Jaquet épris D'une faim em-agée, a pris Du ventre de sa panetière Une galette tout entière.
Cuite sur les charbons du fom-, Et blanche de sel tout autour, Que Guillemine sa marraine Lui avait donné pour étrenne.
Conmie il repassait, il a veu.
Guignant par le travers du feu,
(1) Diminutif de chanvre.
(2) Morceau.
(3) Ecuellée
132 ' RONSAUD. — CHAP. V =
Robiiie (;iii semble uue rose ]Xon encore à demi déclose.
Ayant aussi Jaquet guigné, Kobine ne l'a dédaigné, Mais en levant un peu la tête, A Ja(}uet fit ceste re(}uéte :
« Jaquet, dit-elle, (jue j'aime mieux Ni que nnm cœur, ni que mes yeux.
Si tu n'aimes mieux ta galette Que ta mignarde Robinette, Je te pri', Jaquet, baise-moi.
« Hélas ! dit Jaquet, ma doucette. Si plus cher ne t'est ton quigiion Que moi, Jaquinot, ton mignon.
Approche-toi, mignardelette, Doucelette, ])aillardelette, Mon pain, ma faim, mon appétii.
Pour mieux t'embrasser un petit. »
0 bien heureuses amourettes, 0 amourettes doucelettes, 0 couple d'amants bien heureux.
Ensemble aimés et amoureux!
0 Robine bien fortunée De s'être au bon Jaquet donnée !
0 bon Jaquet bien fortuné De s'être <à Robine donné !
0 doucelettes amourettes, Ô amourettes doucelettes !
POKSIES UE d553 A 1556 == 133