AU SIEUR ROBERTET
Du malheur de recevoir Un étranger sans avoir De lui quelque connaissance, Tu as fait expérience, Ménélas, ayant reçu Paris dont tu fus déçu :
Et moi je la viens de faire.
Qui ore ay voulu retraire (2) Sottement un étranger Dans ma chambre et le loger.
Il était minuit et l'Ourse De son char tournait la course Entres les mains du Bouvier, Quand le Somme vint Her D'une chaîne sommeiUière Mes yeux clos sous la paupière.
Jà, je dormais en mon Ut, Lorscjue j'entr'ouïs le bruit D"un qui frappait à ma porte, P^t lieuî'tait de telle sorte Que mon dormir s'en alla.
Je demandai : « Qu'est-ce là Qui fait à mon huis sa plainte?
— Je suis enfant, n'aie crainte », Ce me dit-il, et adonc Je lui desserre le gond De ma porte verrouillée.
J"ai la chemise mouiUée, (^ui me trempe jusqu'aux os, (V disait, dessus le dos
(Ij Bl., II. XIX ; l. 11, p. 164.
(2) Recevoir.
POKSIES DE do53 A 1556 == l;j7
Toute nuit j'ai eu la pluie :
Et pour ce je te supplie De me conduire à ton feu Pour m' aller sécher un peu, »
Lors je pris sa main humide, Et plein de pitié le ^uide En ma chambre et le lis seoir' Au feu qui restait du soir ; Puis allumant des chandelles, Je vis qu'il portait des ailes, Dans la main un arc turquois (1), Et sous l'aisselle un carquois.
Adonc en mon cœur je pense Qu'il avait quelque puissance.
Et qu'il fallait m' apprêter Pour le faire banqueter.
Cependant il me regarde D'un œil. de l'autre il prend garde Si son arc était séché ; Puis, me voyant empêché (2) A lui faire bonne chère, Me tire une flèche amère Droit en l'œil : le coup de là Plus bas au cœur dévala :
Et m'y fit telle ouverture.
Qu'herbe, di-ogue ni murmure (3) N'y serviraient plus de rien.
Voilà, Robertet, le bien (Mon Robertet qui embrasses Les neuf Muses, et les Grâces), Le bien qui m'est survenu Pour loger un inconnu.
Quand (4) je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vendômois,
(Ij A la turqui'.
(2) Occupé.
(3) ^Murmure magique.
(4j BL, IV, IX ; t. II, p. 259.
438 UONSARD. — CHAP. V -
Plein de pensées vagabondes, Plein d'un remords et d'un souci, Aux rochers je me plains ainsi.
Aux bois, aux antres et aux ondes.
Rochers, bien que soyez âgés
De trois mil ans, vous ne changez
Jamais ni d'état ni de forme :
Mais toujours ma jeunesse fuit.
Et la vieillesse qui me suit.
De jeune en vieillard me transforme.
Bois, bien que perdiez tous les ans En hiver vos cheveux mouvants.
L'an d'après qui se renouvelle, Renouvelle aussi votre chef :
Mais le mien ne peut derechef Ravoir sa perruque nouvelle.
Antres, je me suis vu chez vous Avoir jadis verts les genoux.
Le corps habile et la main bonne :
Mais ores (1) j'ai le corps plus dui-, Et les genoux que n'est le mur Qui froidement vous environne.
Ondes, sans fin vous promenez
Et vous menez et ramenez
Vos flots d'un cours qui ne séjourne :
Et moi sans faire long séjour.
Je m'en vais de nuit et de jour,
Au lieu d'où plus on ne retourne.
Si est-ce que (2) je ne voudrois
iVvoir été rocher ou bois,
Pour avoir la peau plus épaisse,
E-t vaincre le temps emplumé :
Car ainsi dur je n'eusse aimé
Toi qui m'as fait vieillir, maîtresse.
(1) A présent.
(2) Si est-ce que : ptuirtaiit.
POKSIKS DE irif>3 A 1556 = 139
Ma (1) douce jouvence est passée, Ma premir-rc force est cassée, J'ai la dont noire et le chef blanc Mes nerfs sont dissous, et mes veines.
Tant j'ai le corps froid, ne sont pleines Que d'une eau rousse en lieu de sang.
Adieu ma \jre, adieu fdlcttes, Jadis mes douces amourettes, Adieu, je sens venir ma fin :
Nul passe-temps de ma jeunesse Ne m'accompagne en la vieillesse, Que le feu, le lit et le vin.
J'ai la tête tout étourdie De trop d'ans et de maladie.
De tous côtés le soin me mord : Et soit que j'aille ou que je tarde.
Toujours après moi je regarde Si je verrai venir la Mort :
Qui doit, ce me semble, à toute heure Me mener là-bas où demeure Je n^ sais quel Pluton, qui tient Ouvert à tous venants un antre, Où bien facilement on entre.
Mais d'où jamais on ne revient.
Le (2) petit enfant Amour Cueillait des fleurs à Fentour D'une ruche, où les avettes (3) Font leurs petites logettes.
(1) Bl, IV. XI ; t. II, p. 268.
(2) Ibicl, XIV ; t. II, p. 270.
(3j Abeilles.
Comme il les allait cueillant, Une avette, sommeillant Dans le fond d'une fleurette, Lui piqua la main douillette.
Si tôt que piqué se vit.
Ah ! je suis perdu (ce dit) Et s'en courant vers sa mère Lui montra sa plaie amère :
« Ma mère, voyez ma main.
Ce disait Amour tout plein De pleurs, voyez quelle enflure M'a fait une égratignure. »
Alors Vénus se sourit Et en le baisant le prit, Puis sa main lui a soufflée Pour guérir sa plaie enflée.
Qui t'a, dis-moi, faux garçon, Blessé de telle façon?
Sont-ce mes Grâces riantes, De leurs aiguilles poignantes (1)?
Nenny, c'est un serpenteau.
Qui vole au printemps nouveau Avecque deux ailerettes Çà et là sur les fleurettes.
Ah ! \Taiment je le eonnois, (Dit Vénus), les viUageois De la montagne d'Hymette (2) Le surnomment Melissette (3).
Si doncques un animal Si petit fait tant de mal, Quand son haleine espoinçonne La main de quelque jjersonne,
(1) Piquantes, du verbe poindre.
(2) ]\Iontagne de la Grèce qui fournissait un miel fameux.
(3) Diminutif du mot grec Melissa qui veut dire abeille.
POKSIES DE 1553 A 1550 === 141
Combien iais-tii tk' douleurs Au prix de lui dans les cœurs De celui en qui tu jettes Tes homicides sagettes (1)?
Dieu (2) vous gard' messagers fidelles Du printemps vites arondelles (3), Huppes, cocus, rossignolets, Tourtres (4), et vous oiseaux sauvages, Qui de cent sortes de ramages Animez les bois verdelets.
Dieu vous gard', belles pâquerettes, Belles roses, belles flemettes.
Et vous boutons jadis connus Du sang d'Ajax et de Narcisse ; Et vous thym, anis et mélisse, Vous soyez les biens revenus.
Dieu vous gaixl', troupe diaprée De papillons', qui par la prée (5) Les douces herbes suçotez :
Et vous, nouvel essaim d'abeilles.
Qui les flem-s jaunes et vermeilles De votre bouche baisotez :
Cent mille fois je resalue
Votre belle et douce venue.
0 que j'aime cette saison
Et ce doux caquet des rivages,
Au prix (6) des vents et des orages
Qui m'enfermaient en la maison!...
(1) Flèches.
(2) Bl., IV, xviii ; t. IL p. 274.
(3j Rapides hirondelles.
(4) Tourterelles.
(5) Le pré.
(6) En comparaison.
KONSARD. — CIIAP. V
Sus, page, à cheval! que Ton bride (ij! Ayant ce beau printemps pour guide, Je veux ma dame aller trouver, Pour voir, en ces beaux mois, si elle Autant vers moi sera cruelle, Comme elle fut durant l'hiver.
Bel (2) Aubépin fleurissant,
Verdissant, Le long de ce beau rivage, ïu es vêtu jusqu'au bas
Des longs bras D'une lambrunche (3) sauvage.
Deux camps de rouges fourmis
Se sont mis En garnison sous ta souche :
Dans les pertuis (4) de ton tronc
Tout du long Les avettes (5) ont leur couche.
Les chantre rossignolet,
Nouvelet, Courtisant sa bien-aimée, Pour ses amours alléger
Vient loger Tous les ans en ta ramée.
Sur ta cime il fait son ni,
Tout uni De mousse et de fine soie, Où ses petits, écloront,
Qui seront De mes mains la douce proie.
(1) Pionsard a plus tard supprimé cette dernière strophe.
(2) BL, IV, XIX ; t. II, p. 275.
(3) Lambrusque (vigne sauvage).
(4) Ouvertures.
(5) Abeilles.