LA JEUNESSE DE RONSARU
Ju ne prétends pas que, chai'gé de missions auprès des cours étrangères, il n'eût point l'ait de vers. H en aurait composé sans doute, comme son père et d^autres seigneurs • (lu temps, en amatem-. Il n'aurait, certes, pas consacré sa vie à la poésie.
]\Iais au retour d'xUlemagne il souffrit d'une grave maladie dont la nature et la durée ne peuvent pas être déterminées. On a accusé les fatigues des voyages, des excès précoces, peut-être aussi des fièvres paludéennes contractées sur les rives du Loii- (1). Ce furent là peut-être les causes occasionnelles. Mais la cause profonde semble devoir être cherchée dans un tempérament foncièrement arthriticiue dont il devait souffrir durant toute sa vie. De là sans doute la demi-surdité dont il fut dès lors affligé et ([ui semble bien avoir été déterminée par une otite chronique d'origine arthritique.
Cette demi-surdité devait passer par des ^àcissitudes ! diverses, tantôt plus accusée et tantôt moms ; elle ne devait pas le quitter. Il ne lui était plus possible désormais ( de penser à la diplomatie et au service des grands. Le ' beau page si fêté dut renoncer à ses rêves brillants. Il se décida à se fake tonsurer (6 mars 1543), non sans doute })Our mener la ^de ecclésiastique, car rien n'était moins son affane, mais afin de se mettre en mesure de recevohde belles prébendes ; et il chercha un refuge dans le culte des muses.
Même pour leur ser\àce, et bien qu'elles fussent moins exigeantes que les gi'anclg, sa santé délabrée devait être pour lui une lourde gêne. Jamais sa surdité ne l'empêcha, semble-t-il, de goûter la musique qui alors était l'accompàgneînént nécessane des vers lyriques — il en était passionné — mais il se plaignait d'insomnies fréquentes, de dyspepsie ; il avait des accès de fièvre tierce qui l'aiTêt aient parfois longuement. Et pom'tant, comme il était de
(1) Ses adversaii'es protestants affirmeront plus tard qu'il a contracté le mal implacable dont les ravages étaient si terribles au seizième siècle. Une pareille accusation est absolument dépourvue d'autoiité. C'était une injure attendue dans toutes les polémiques du temps.
ceux que la gloire appelle et qu'une vigoureuse énergie soutient, il eut tôt fait de tisser de nouveaux rêves pour substituer à ceux qu'avait fauchés l'inexorable destinée.
Le grand poète en ce temps-là c'était Marot. La cour était folle de lui. Après ses épîtres, ses madiigaux, ces jolis riens qu'on s'était répété en souriant, il venait de mettre le couronnement à sa gloire avec sa traduction des Psaumes de David. Cette traduction que nous ne lisons plus, est d'une importance historique considérable. Elle marque chez nous la renaissance du lyrisme que les grands rhétoriqueurs avaient étouffé sous leurs jongleries littéraires, et les merveilleuses richesses de rythme alors inconnues que Marot y déploya enchantèrent dès l'abord. Les courtisans, sans attendre qu'on eût mis les Psaumes en musique, les fredonnaient sur des ah's de fantaisie, ordinah'ement sur des ans de vaudeville : « Chacun des princes et courtisans en prit un pour soi. Le roi Henri second aimait et prit pour le sien le psaume. Ainsi qu'on vit le cerf bruire, lequel il chantait à la chasse. Mme de Valentinois qu'il aimait prit pour elle. Du fond de ma pensée, qu'elle chantait en volte. La reine avait choisi, Ne veuillez pas ô Sire, avec un air sur le chant des bouffons. Le roi de Navarre Antoine prit, Revange-moi, prends la querelle, qu'il chantait en branle du Poitou. Ainsi des autres (1). » 11 y avait bien là de quoi tenter la jeune ambition de Ronsard. Et de quelle fortune n'aurait pas été capable un Marot si charmant et si souple, si à tant de facUité il n'avait joint une aussi messéante désinvolture, si, précisément dans le même temps, il ne
(1) Bayle, d'après Florimond de Raymond. De 1539 à 1550, date de l'appar.tion des Odes de Ronsard, on n'a pas compté moins de 27 édiiions des Psaumes.