‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 55 sur 86 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

Ciel, que tu es malicieux !

Qui eût pensé que ces beaux j^eux Qui me faisaient si douce guerre, Ces mains, cette bouche et ce front Qui prirent mon cœur, et qui Font, Ne fussent maintenant que terre?

Hélas ! où est ce doux parler.

Ce voir, cet ouïr, cet aller.

Ce ris qui me faisait apprendre Que c'est qu'aimer? hà, doux refus !

Hà, doux dédains, vous n'êtes plus.

Vous n'êtes plus qu'un peu de cendre !

(Ij El, t. I", p. 234.

L'ÉPANOUISSEMENT DU CE NIE LYlilQUE 1G7

H(^Ias ! où est cette beauté, Ce Printemps, cette nouveauté Qui n'aura jamais de seconde?

Du ciel tous les dons elle avait :

Aussi parfaite ne devait Longtemi)s demeurer en ce monde.

Je n'ai regret en son trépas, Comme prêt de suivre ses pas.

Du chef les astres elle touche :

Et je vis ! et je n'ai sinon Pour réconfort que son beau nom, Qui si doux me sonne en la bouche.

Amour, qui pleures avec moi.

Tu sais que vrai est mon émoi, Et que mes larmes ne sont feintes ; S'il te plaît, renforce ma voix, Et de pitié rochers et bois Je ferai rompre sous mes plaintes.

Mon f^u s'accroît plus véhément Quand plus lui manque l'argument Et la matière de se paître ; Car son œil, qui m'était fatal, La seule cause de mon mal.

Est terre qui ne peut renaître.

Toutefois en moi je la sens Encore l'objet de mes sens.

Comme à l'heure qu'elle était vive :

Ni mort ne me peut retarder, Ni tombeau ne me ])eut garder Que par penser je ne la suive.

Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé De sa belle et vive figure, Oyant sa voix, qui sonnait mieux Que de coutume, et ses beaux yeux Qui reluisaient outre mesure.

ÎOS RONSAIU). — CHAP. V

Et son soupir qui m'embrasait,

J'eusse bien vu qu'ell'me disait :

Or, soule-toi (1) de mon visage,

Si jamais tu en eus souci :

Tu ne me verras plus ici,

Je m'en vais faire un long voyage.

J'eusse amassé de ses regards Un magasin de toutes parts, Pour nourrir mon âme étonnée (2), Et paître longtemps ma douleur ; Mais oncques (3) mon cruel malheur Ne sût prévoir ma destinée.

Depuis j'ai vécu de souci, Et de regret qui m'a transi, Comblé de passions étranges.

Je ne déguise mes ennuis ; Tu vois l'état au([uel je suis.

Du ciel assise entre les anges.

Ha ! belle âme, tu es là-haut Auprès du bien qui ])oint ne faut (4), De rien du monde désireuse.

En liberté, moi en prison ; Encore n'est-ce pas raison Que seule tu sois bien heureuse.

Le sort doit toujours être égal.

Si j'ai pour toi souffert du mal.

Tu me dois part de ta lumière.

Mais franche du mortel lien, Tu as seule emporté le bien.

Ne me laissant que la misère.

En ton âge le plus gaillard

Tu as seul laissé ton Ronsard,

(1) Rassasie.

(2) Frappée de stupeur par la douleur.

(3) Jamais.

(4) Trompe.

1/ÉPANOlJISSEMENT DU GÉNIE LYRIQUE 1(J9

Dans le ciel trop tôt retournée, Perdant beauté, grâce et couleur, Tout ainsi qu'une belle fleur Qui ne vit qu'une matinée.

Soit que tu vives ^près de Dieu Ou aux Champs-El^^sées, adieu, Adieu cent fois adieu, Marie ; Jamais mon cœur ne t'oubliera.

Jamais la mort ne déli'ra Le nœud dont ta beauté me lie.

Comme (1) on voit sur la branche au mois de mai la rose

En sa belle jeunesse, en sa première ileur.

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

Quand Taube de ses pleurs au point du jour l'arrose;

La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose. Embaumant les jardins et les arbres d'odeur ; Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, Languissante elle meurt feuille à feuille déclose (2).

Ainsi en ta première et jeune nouveauté. Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, Afin que vif (3) et mort ton corps ne soit que roses.

(1) BL, t. 1er, p. 239.

(2) Ouverte.

(3) Vivant.

Page 1