CHAPITRE VI
LA GKANDE POESIE
Cette floraison d'odelettes, de chansons, de sonnets simples, qui contrastent si fort avec les œu\Tes de 1550 à 1552, marque la \ictoii-e du tempérament de Ronsard sur les doctrines de sa vingt-cinquième année. La veine qui les a produites n'était pas absente des premiers recueils ; nous avons constaté qu'elle y était seulement recouverte, dissimulée et comme honteuse d'elle-même, ensevelie sous les pièces d'apparat que commandait le programme de l'école. Maintenant qu'il s'est en quelque sorte retrouvé, Ronsard a-t-il donc pour jamais renoncé à la grande poésie?
Xi le souci de sa gloii'e ni son intérêt ne le lui permettent. 11 se sent toujours engagé envers la France ; et puis, pour louer dignement les grands, dont il a besoin pour fake sa fortune, quelque chose de plus relevé lui semble nécessaire que la piécette anacréontique. C'est pour célébrer lés membres de la famille royale qu'il s'est repris, en 1554, à composer une dernière série d'odes graves. Il a d'ailleurs dans le cœur, à côté de son goût pour les petits chefsd'œu\Te achevés, des aspirations vers le sublime qu'il voudra satisfaire.
Il y a bien sans doute le grand poème épique, cjii'il a
jjromis et dont il reparle de temps en temps. Mais Tlienro de la Franciade n'est pas encore venue. Le plan en est arrêté depuis longtemps, mais le roi, qui ne goûte que les tournois et le jeu de paume, n'est pas assez généreux pour fournir aux libéralités sans lesquelles Ronsard n'entreprendra pas son œuvre. Il lui faudrait la fortune assurée pour qu'il se décidât à vaquer à une tâche d'aussi longue haleine. Aussi va-t-il continuer à parler de la Franciade, à en faire pressentir les beautés au roi qui fait la sourde oreille et à la remettre à plus tard.
Ronsard essayera donc autre chose. A l'ode grave, décidément abandonnée pour l'ode légère au début de 1555, il substituera l'hymne. C'est encore un noble genre celui-là et qu'il convient d'introduire dans notre littérature puisque nous le tenons des Grecs, et que, sans parler des hymnes homériques, nouF avons encore ceux de Théocrite et ceux de Callimaque, auquel, ainsi qu'aux autres alexandrins, Ronsard ne marchande pas son admiration. Il avait d'ailleurs, dès 1549, publié un Hymne à la France. Précisément dans le même temps que la Conimnaiion des Amours et que la Nouvelle continuation, en 1555 et en 1556, et comme pour répondre à ceux qui lui reprochent le style bas de ces recueils, il fait imprimer successivement deux li^Tes d''Hymnes.
Plus tard il s'essayera à donner à l'hymne le caractère religieux qu'il avait presque toujours chez les anciens Grecs, et notamment chez Callimaque. Il le christianisera. Il écrira alors THymne à saint Biaise et VEymne à saint RocJi, et cette sorte de préface que nous lisons aujourd'hui en tête de son recueil, où il propose une conception du genre absolument différente de celle qu'il a réalisée. Vers la trentième année, Ronsard est tout à la poésie païenne. C'est Théocrite surtout qui lui fournit son cadre. L'hymne est alors pour lui un genre voisin de l'ode en ce qu'il traite quelque grand sujet, et par suite, comme dans l'ode, les mythes, les grandes comparaisons, les prosopo])ées, les lai'ges mouvements, quoique avec plus de réserve, y sont de mise. 11 en diffère j)ar la métrique, car l'hymne est écrit
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(Ml lon<is vers et en finies plates tandis (|ii(' la poésie lyrique rcclierclie les vers courts et se caractérise par la strophe ; par le ton ensuite — et cette dilïéreiicc commande la pré- ^^cédente — en ce qu'un ton plus simple, moins inspiré, moins prophétique, lui convient. Dès 1555 Ronsard adopte pres([ue toujours l'alexandrin, dont les hautes destinées datent de ce recueil, et il en marcpie bien la valeur en le qualifiant de « vers héroïque ». Ronsard avait écrit accidentellement quelques odes en longs vers et en rimes ])lates. Celles-là préparaient en quelque sorte la voie aux hymnes, avec lesquels nous nous éloignons encore du pindarisme.
Mais avant tout — et en cela il est })ropre à se substituer à l'ode ])indariqne — l'hymne sert à chanter les louanges des grands, et, comme l'ode, il souffre toutes les hyperboles qui permettront au ])oète de s'assurer leur faveur. Et c'est bien ainsi que Callimaque et Théocrite en avaient usé en leur temps. Par l'hymne se continue la haute poésie coiirtisanesque que Ronsard avait inaugurée avec l'ode ])indaritpie, et cpii devait, beaucoup plus sûrement que les compUments de Saint-Gelais, assurer l'immortalité à ses protecteurs présumés,
VHymne à Henri II, qui occupe la première place dans ,1e livre de 1555, n'est qu'une coni])araison entre le roi et Ju[)iter, comparaison qui est tout à l'honneur du roi, comme bien l'on pense. Henri II l'emporte sur le monarque des dieux par la force, par la vaillance, par la libéralité, et par combien d'autres vertus encore ! Dans YHynine au cardinal de Lorraine, qui fut composé seulement quatre ans plus tard, la conception n'est pas différente. C'est a\('c tous les dieux et les héros du paganisme successivement (pie le prélat chrétien est mis en parallèle. 11
supporte tout le fardeau des affaires de France comme Hercule soutient le monde de ses bras puissants ; il est l'égal de Nestor par l'éloquence, d'Ulysse par l'ingéniosité de son esprit, de Mercure par son activité ; il est plus utile aux lettres que les Muses elles-mêmes.
Ronsard assène à profusion sans scrupule de pareilles louanges à ses amis. Heureusement pourtant son imagination n'eût pas suffi à inventer assez de folies de cette sorte pour en emplir ses hymnes. Une autre méthode, plus discrète, de faire sa cour, consistait à chanter quelque grand sujet en l'honneur du personnage qu'on voulait louer. On inscrivait son nom au frontispice, et l'éloge ne formait plus que la préface ou l'épilogue du poème. Mais les grandes idées générales qui en étoffaient la majeure partie étaient chargées de porter son souvenir aux générations futures. Ronsard se plahit quelque part que la trop modeste Marguerite de France n'accepte que des hommages de cette espèce. C'est ainsi qu'à sa gloire il chante V Eternité, le Ciel à la gloire de Jean Morel, la Mort à la gloh-e de Pierre Paschal, la Justice à la gloire du révérendissime cardinal de Lorraine, déjà nommé. UHymne de la Philosophie, dédié à Odet de Coligny, exprime l'enthousiasme de la Renaissance pour le savoir humain retrouvé, et c'est au sens très étendu qu'il avait alors de totalité des connaissances qu'il faut entendre ici le terme de philosophie. Il est vrai que dans l'hymne à Lancelot Carie, Des Démons, toutes les superstitions se sont donné rendez -vous qui avaient cours au moyen âge sur les esprits, sur leur nature, sur leurs actions, sur leurs rapports avec les hommes. Ces étranges contrastes sont chose commune au seizième siècle.
•Le péril est alors de tomber dans la dissertation. Le style de la dissertation, même de la dissertation en vers, est peu séant à qui entretient de grands personnages. Il faut bien reconnaître que trop souvent Ronsard évite incomplètement les écueils ordinaires de la poésie didactique. Les hymnes De Vor, De la mort, malgré la dignité que leur confère la grandeur de leurs sujets, en beaucoup de leui's par-
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tics ont l'air bien plntôt de canseries philosophiques en vers que dhynines. Trop de développements sonnent comme celui-ci, que j'extrais de VEijmne du ciel :
L"('sprii (1) de TÉtei^ncl, qui avance ta coureo, Épandu dedans toi comme une vive source, De tous côtés t'anime et donne mouvement, Te faisant tournoyer en sphère rondement Pour être plus parfait ; car en la forme ronde Gît la perfection qui toute en soi abonde.
De ton branle premier des autres tout divers Tu tires au rebours les corps de l'Univers, Baîidés en résistant contre ta ^^olence, Seuls à part démenant une seconde, danse; L'un deçà, l'autre là. comme ils sont agités Des mouvements réglés de leurs diversités. Ainsi guidant premier si grande compagnie. Tu fais u.ne si douce et plaisante harmonie. Que nos luths ne sont rien au prix des moindres sous Qui résonnent là haut de diverses laçons.
D'un feu \\i et divin ta voûte est composée, Non feu matériel, dont la flamme exposée Çà-bas (2) en nos foyers, mangerait affamé De toutes les forêts le branchage ramé (3) ; Et pour ce tous les jours il faut qu'on le nourrisse Le repaissant de bois, s'on (4) ne veut qu'il périsse ; Mais celui qui là-haut en %igueur entretient Toi et tes yeux d'Argus (5), de lui seul se soutient Sans mendier secours ; car sa vive étincelle Sans aucun aliment se nourrit de par elle ; D'elle-même elle luit comme fait le soleil. Tempérant l'Univers d'un feu doux et pareil A celui qui habite en l'estomac de l'homme, Qui tout le corps échauffe et point ne le consomm (6).
(1) Hymnes, I, viii ; Bl, t. V, p. 139.
(2) Ici-bas.
(3j Formé de rameaux.
(4) Si l'on.
(5j Prince argien qui avait cent j-eux dont cinquante étaient toujurs ouverts.
(6) Consume.
Pour ocliapper à Iji platitude qui le guette saus cesse, Ronsard a recours ])riucipaleuient, outre les figures de rhétorique, à l'allégorie et aux narrations mythiques.
On sait quelle place occupait l'allégorie chez les poètes du moyen âge. Tenus de bannir, ou à peu près, la mythologie proprement dite et privés par là d'un précieux ornement poétique, ils s'étaient rejetés sur cette sorte de mythologie l)âtarde si florissante déjà à la basse époque de la littérature latine ; ils l'avaient développée, enrichie, quiutessenciée à force de subtilités, et l'avaient conduite au ])oint de perfection où nous la trouvons chez les grands rhétori({ueurs. Les poètes de notre Renaissance ne lui furent ])oint hostiles. Ainsi que h^s poètes italiens, ils raccueillirent coimue une hlle de l'antiquité.. Nulle part peut-être. Ronsard n'en fait plus largement usage que dans ses hymnes.
La Philoso])hie a bâti son temple sur un rocher escarpé. Ceux qui veulent y accéder n'y parviennent qu'au ])rix de grands efforts.
Car (1) le sentier en est fâcheux (2) et droit, Dur, raboteux, épineux et étroit Tout à l'entour s'y asproye (3) l'ortie, Et le chardon, et la ronce sortie D'entre les rocs, et les halliers mordants Qui font saigner les mains des abordants. *
Au bas du roc est un creux précipice, Qui fait hon'eur à l'homme plein de vice Qui veut monter avant qu'être purgé De son péché dont il était chargé. (\
Tout au plus cette roche déserte ;
Est d'amaranthe et de roses couverte, '.
(1) Hymnes, II, i ; Bl., t. V, p. 163. Tout ce morceau a été supprinir ultérieurement par Ronsard. Le texte est celui de 1678.
(2) Très pénible.
(3) Hérisse. /i
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D'iL'illt'ts, de lys, l'I toujours U'S ruisseaux', Herbes et fleurs animent de leurs eaux. .Jamais Foraiio et la fière (1) tempête En s'éclatant ne lui noircit la tête ; Mais le soleil liiacieux en tout temps V fait germer les boutons du ]jrintemps.
Là sur le roc cette Pliiloso|)ln'e l'our tout jamais son jjalais édifie A nuirs d'airain, loin des ennuis mondains Et des soucis dont les lionunes sont pleins Qui, comme porcs, vivent dedans la fange, Peu curieux d'inmiortelle louange.
Là font la garde autour de sa maison Ainsi qu'archers. Jugement et Raison, Et la Sueur (pii se tient à la porte Et dans ses mains une couronne porte De vert laurier, ])our le digne loyer (2) De qui se veut aux vertus employer.
Là sans repos la Vérité travaille Et bien armée à toute heure bataille Contre Ignorance et contre Vanité, Contre Paresse et contre Volupté, Pour leur défendre obstinément rapproche Et le moyen de nu)nter sur la roche.
Au bas du roc un long peuple se suit, Comme les flots, enroués d'un grand bruit, Qui de la main font signe et de la tête Vouloir monter dispostement (3) au faîte Du roc fâclieux, et bien semble à les voir Que de monter ils feront leur devoir.
Les uns ne sont qu'acheminés (4) à peine, Les autres sont au milieu de la plaine, Les uns déjà sont au pied du rocher, Les autres sont jà voisins d'approcher Du haut sommet, mais quand leur main est prête De le toucher, une horrible tempête "D'ambition, d'envie et de plaisirs,
(1) Cruelle.
(2) Récompense.
(3) Agilement.
(4) Ms en route.
De voluptés et de mondains désirs
Les font broncher d'une longue traverse
A chef baissé à bas à la renverse
Dans un torrent ; car certes il ne faut
Penser gj\avir légèrement en haut
Où la Vertu en son temple repose,
Sans décharger son cœur de toute chose
Qui soit mondaine, ainsi que tu as fait,
Divin Prélat (1), qui t'es rendu parfait
Pour être mis au plus haut de son temple,
D'où maintenant assuré tu contemple
D'un œil constant les sottes passions
Du mauvais peuple et ses affections.
Ses mœurs, ses faits ; car bien qu'il soit en vies
11 souffre autant en vivant de furies
Que font là-bas de peine et de tourment
Les morts punis du cruel Rhadamant (2).
Tel hymne, VHymne de VÉternitê, n'a point d'autre sujet que de décrire des personnages allégoriques et de les grouper en tableaux : voici d'abord la déesse Éternité qui trône au plus haut du ciel, vêtue d'un manteau magnifique et portant en main le sceptre qui symbolise son pouvoir sur toutes choses ; à sa droite se tient la Jeunesse qui la nourrit et qui repousse loin d'elle la hideuse Vieillesse ; à sa gauche la Puissance qui contient de môme les assauts de la Discorde ; derrière est la Nature, la servante de l'Éternité, qui réalise dans le temps les volontés de la déesse ; puis, derrière encore, Saturne, le Soleil et la Lune qui créent les saisons et en assurent le retour périodique pour y déployer la vie aux formes infinies que l'Éternité a conçues et que la Nature fait entrer dans le monde de la durée. Et les attributs symboliques de plusieurs de ces personnages sont décrits avec complaisance.
A ton dextre (3) côté la Jeunesie se tient, Jeunesse au chef crépu (4), de qui la tresse vient
(1) L'hymne est adressé à Odet de Coligny, cardinal de Châtillon.
(2) Rhadamante, l'un des juges des Enfers.
(3) Droit.
(4j Tête aux cheveux bouclés.
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Par flots jusqu'aux talons d'une culaçure entorse, Enllant son estomac (1) de vigueur et de force. Cette belle Jeunesse, au teint vermeil et franc, ])'une boucle d'azm* ceinte dessus le flanc, Dans un vase doré te donne de la destre (2) A boire du nectar, afin de te faire estre Toujours saine et disposte (3), et afin que ton front Ke soit jamais ridé comme les nôtres sont. Elle, de l'autre main, vigoureuse déesse. Repousse Testomac de la triste Vieillesse Et la bannit du Ciel à coups d'épée, afin Que le Ciel ne Aàeillisse et qu'il ne prenne fin.
Il arrive que l'expression de quelque noble sentiment fasse oublier la puérilité de ces jeux d'esprit et donne à l'allégorie une véritable grandeur épique. Dans VHymne de la Justice, le poète nous peint l'innocence et la félicité de l'âge d'or. La déesse Justice vivait alors au milieu des hommes ; elle les entretenait familièrement et les rassasiait des joies infinies de sa présence. Mais les peuples peu à peu sont devenus moins dociles à ses conseils. La déesse alors s'éloigne d'eux ; elle se retii'e dans la solitude des bois d'où elle revient la nuit, quand tout sommeille, jeter au bord des cités son cri de détresse et ses avertissements. Quand, le mal grandissant encore, commence l'âge de fer, elle est contrainte de quitter la terre. Avant d'abandonner ses hôtes malheureux, une dernière fois elle leur clame ses menaces.
Ce (4) que voyant, Justice, ardente de fureur Contre le méchant peuple empoisonné d'erreur. Qui. pour suivre discord (5), rompait les lois tranquilles. Vint encore de nuit se planter sur les villes, Oîi, plus comme devant (6), le peuple me pria. Mais d'une horrible voix hurlante s'écria
(1) Poitrine.
(2) Main droite.
(3) Alerte.
(4) Hymnes, 1, vi ; Bl., t. V, p. 110,
(5) Discorde.
(6) Auparavant.
180 RONSARD. — GIIAP. VI
Si elïtoyablenient (jue les murs et les places
Et les maisons tremblaient au bruit de ses menaces :
« Méchant peuple avorton, disait-elle, est-ce ainsi
Qu'à moi fille de Dieu tu rends un grand merci
De t'avoir si longtemps couvé dessous mes ailes,
Te nourrissant du lait de mes propres mamelles?
Je m'envole de terre ; adieu, méchant, adieu,
Adieu, peuple avorton, je t'assure que Dieu
Vengera mon départ d'une horrible tempête
Que jà déjà son bras élance sur ta tête.
Las ! où tu soûlais vivre en repos plantureux,
Tu vi\Tas désormais en travail malheureux ;
11 faudra que les bœufs aux champs tu aiguillonnes,
Et que du soc aigu la terre tu sillonnes,
Et que soir et matin le labeur de ta main
Nourrisse par sueur ta misérable faim.
Pour la punition de tes fautes maligtu's
Les cham[)s ne produiront (jue l'onces et (ptépines.
TjC [)rintemps cpii soûlait (1) te rire tous les jours.
Se changeant en hiver, jiei'dra son premier cours.
Et sera départi (2) en vapeurs chaleureuses,
Qui hâleront ton coips de flammes douloureuses.
En frimas, et en pluie, et en glace (jui doit
Faire transir bientôt ton pauvre corjts de froid.
Ton chef (H) deviendra blanc en la Heui- de jeunesse,
Et jamais n'atteindra les bornes de vieillesse,
(\unm(> ne iruM'itant i)as ton fait vicieux
De jouir longuement de la clairté des cieux.
Si peu que tu vivras, tu vivi'as en moleste (4),
Et toujours une fièvre, un catarrhe, une peste
Te suivront sans parler, venant tous à la fois ;
Dieu les faisant nmets dérobera leurs voix.
Afin (|ue sans mot dire ils te ha])pent à l'heure
Que tu estimeras ta vie être plus seure (5).
Qui pis est, indigence et la famine aussi,
Hôtes (1(> ton hôtel, te donneront souci,
(1) Avait coutume.
(2) Partage.
(3) Tête.
(4) Peine.
(5) Sucre.
LA Gir\NDE POÉSIE 181
Toul sera cononipii ; les (''})ouses muablos N'enfaiiteront des fils à loiirs époux semblables ; Tout sera dépravé, bourgs, villes et maisons Foui'voyantes du tracj (1) des premières saisons.
Dieu te lera mourir au milieu dos batailles Accablé l'un sur Tautre, et fera les nmrailles De tes <>iandes cités dessous terre alnmer (2) Et sa foudre j)erdra tes navii'o.s en mer.
Et lors un vain regret rongera ta poitrine Et ton cœur déchiré d'une mordante épine De quoi tu m'as chassée en lieu de me chérir, Qui te soûlais (3), ingrat, si chèrement nourrir !
La Justice sera ramenée sur la terre par le cardinal de Loi-raine, qui fera revivre l'âge d'or et sur les louanges duquel l'hymne s'achèvera comme il a commencé. Mais, avant d'assister à son retour, nous suivons la déesse dans l'Olympe, nous l'entendons se plaindre à Jupiter son père de l'offense qui lui a été faite. Irrité, le roi des dieux réunit son conseil, et, comme chez Homère, nous assistons au défdé des divinités accourues à son apjjel et nous sommes introduits dans leur assemblée. Jupiter fait connaître ses projets de vengeance ; il va détruire à jamais la race des hommes par un déluge qui n'aura plus de Deucalion. Mais la déesse Clémence intervient alors, et elle fléchit le Tout- Puissant, dont la colère s'a])aise. Thémis annonce enfin que les destins ont dans leur inéluctable volonté marqué Charles de Lorraine ]30ur la mission rédemjrtrice.
On voit assez tout ce qu'un pareil récit comporte d'éléments épiques. Sur les cinq pièces que contenait le livre
(1) Piste.
(2) S'abîmer.
(3) Avais coutume.
de 1556, deux, De Calais et ZétJiès, et De Pollux et de Castor, étaient de petites épopées où l'on retrouve tous les procédés de l'épopée alexandrine et qui d'ailleurs sont imitées de poètes alexandiins.
Calaïs et Zéthès, les fils ailés de Borée, plus rapides que les vents, ont accompagné Jason à la conquête de la toison d'or. Avec tous les héros que le poète énumère et décrit complaisamment, ils prennent terre sur une côte déserte, et là dans un rude combat ils triomphent des Harpyes monstrueuses qui infectent la nourriture du pauvi-e aveugle Phinée et la lui dérobent.
L'Hymne de Pollux et de Castor est double : il compte deux combats, dont, à tour de rôle, les deux fils de Léda sortent vainqueurs. Le triomphe de Pollux est narré avec un grand luxe de détails épiques. Lui aussi il a accompagné Jason, et il aborde sur une terre barbare qui est tyrannisée par le géant Amycus. Celui-ci a ordonné que quiconque débarquerait sur la côte serait immolé et donné en pâture aux poissons, et il est lui-même l'exécuteur de ses horribles décrets. Ému par le récit de Timante qui a vu expirer son compagnon sous ses yeux et qu'une mort pareille attend, et pour sauver tous les Grecs, le chétif Pollux ose affronter les coups du monstre.
Les trivialités, les puérilités, les faiblesses de tout genre ne sont pas rares dans ces récits. De plus, l'originalité leur fait souvent défaut : Ronsard suit d'ordinaire de très près ses modèles. Et pourtant il y avait en lui une imagination épique. On le sentira, je pense, en lisant ce combat d' Amycus et de Pollux, un peu long sans doute, mais empreint d'une réelle gra.ndeur. Voici d'abord le portrait du géant :