‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 58 sur 86 · COMBAT D'AMYCUS ET DE POLLUX · texte numérisé non relu

COMBAT D'AMYCUS ET DE POLLUX

Ainsi le (4) regardait ce monstre abominable ; Mais ne le voyant point ni de port effroyable

(1) Va surpassant : surpasse.

(2) Tête.

(3) Hymnes, I, m ; BL, t. V, p. 52.

(4) Pollux, qui vient de relever son défi.

Ni de masse de corps, ains (1) douillette la peau, Les yeux sereins et doux, le teint vermeil et beau, D'un haussebec (2) le moque, et secoua la tête Qu'un tel mignon osait attendre sa tempête ; Ne plus ne moins qu'au ciel T^^phée (3) s'irrita Quand le jeune Bacchus à lui se présenta, Et la belle Pallas viergeallemont (4) félonne. Qui contre ses cent bras opposait sa Gorgonne. À la fin, l'abordant d'une horrible façon :

(' Quiconque sois (dit-il), approche-toi, garçon. Pour ne reinporter plus ce beau front à ta mère. Ni ce teint damoiseau, qui (5), trop sotte, révère Les autels maintenant de ton pays en vain Pour toi, qui dois mourir sans merci de ma main. Ici ne se font pas les luttes de Taygète Ni les jeux Piséans où le vainqueur se jette Tout nu dedans Alphée et se baignant sans jieur Lave es (6) flots paternels sa poudreuse sueur ; Ici l'on ne combat pour le prix d'une femme. D'un trépied, d'un cheval, mais jiour la vie et l'âme, Pour ré])andre le sang, et })our faire sécher La tête des vaincus au faîte d'un plancher. )>

Il n'eut pas achevé qu'à bas il se décharge De la peau d'un lion, qui son échine large' Lui couvrait jusqu'aux pieds, où encores dedans Se courbaient les sourcils, les ongles et les dents, ]'"t, nu, se vint planter au milieu de l'arène, Montrant sa laige épaule, et sa poitrine pleine D'une forêt de poil. Ses muscles ronds et gros Ressemblent aux cailloux (jne la course des flots D'un grand torrent d'hiver a polis sur le sable ; Au reste il se montrait en geste ressemblable A l'un de ces géants qui, trop audacieux, 'VouUu'ent débouter de leur siège les dieux.

PoUux, d'autre côté, une robe dépouille. Faite d'un drap filé sur la même quenouille

(1) Mais.

(2) Mouvement méprisant de la bouche.

(3) Chef des Titans qui attaquèrent l'Olympe.

(4) Virginalement.

(o) Ta mère... ipii...

(6) Dans les.

LA (iKANDE POMSIE - 185

Do sa belle maîtresse (alors (jiie les Héros Baisèrent ])ar amour les filles de Leninos) Qu'eu partant lui donna pour avoir souvenance, l'jt vêlant cet liahil, de leui- douce accointance.

11 secouait en l'air à ruades ses bras Kcartés çà et là, pour voir s'ils étaient las l)"avoir tiré la rame, ou par loniiiiement estre Engourdis sans branler les armes en la destre (1). L'autre n'essayait point ses membres grands et forts^ Mais, se tenant swTé, roidissait tout le corps lOullambé d'un désir d'épandre la cervelle De ce jeune garçon, qui de soie nouvelle ronimençait à couvrir son menton, damoiseau. Comme un jeune duvet couvre un petit oiseau.

Sitôt ([u'ils furent prêts, ils choisirent tous deux Un lieu propre au combat, et faisant autour d'eux Asseoir leurs compagnons en rond et large espace, Se plantèrent sans peur au milieu de la place.

Premièrement de coups refrappèrent le vent, Puis, éloignant le test {2), allongent au devant Les bras pour leurs remparts, et de près accouplèrent Main conti-e main épaisse et leurs coups redoublèrent : Pollux adroit et fin en l'art Amycléan, L'iionneur le plus fameux du sablon Éléan, ^Liintenant se plantait dessus la jambe destre Maintenant se virait sus la jambe senestre, Ores s'accourcissait, ores s'allongeait grand, Ore à denii tourné ne montrait que le flanc. Ores (3) tout l'estomac, et se démarchant ores En frappant se parait et défendait encores, Toujours l'environnant et l'épiant au front Pour lui froisser (4) le test (5) ; ne plus ne moins que font Les soldats qui par ruse, embuscade et finesse, Epient les abords de quelque forteresse, Descouvi'ant d'un œil prompt, ores bas ores haut,

(1) Main droite.

(2j Tête.

(3) Ores... ores : tantôt... tantôt.

(4) Briser.

(5) La tête.

j86 ' ' RONSARD, — CHAP. VI

Le lieu le plus commode à la prendre d'assaut.

L'autre coumie un rocher qui de son poids s'asseure (1) Sur le bord ^^gean (2), en sa place demeure Ferme dessus le pied, et sans se remuer Attend que cet enfant s'allât sur lui ruer.

Pollux qui sans repos le grand géant tourmente, Ayant choisi le lieu, sur les orteils se plante Et s'élança sur lui, comme un flot courroussé S'élance contre un roc dont il est repoussé ; Et lui cassant le nez d'une vilaine touche, Lui fait pisser le sang du nez et de la bouche ; Mais, voulant (3) reculer, ce grand géant roidit Ses bras, et d'un grand coup le chef lui étourdit.

Lors la fureur domine et la raison se trouble, Un coup sur l'autre coup sans cesse se redouble. Qui plus menu que grêle, en bondissant, se suit Ores sur l'estomac qui sonne d'un grand bruit. Ores dessus le ventre, et ores sur l'échiné. Comme on voit les marteaux, au boixl de la marine (4), Des nerveux chai-pentiers redoubler de grands coups Quand ils cognent à force une suite de clous. Pour ensemble attacher les ais d'une navire (5) ; Un choc sur l'autre choc ne cesse de rebruire (6) Le caverneux rivage et le vide des bois. Comme au creux d'un théâtre, en redonnent la voix.

Ainsi de mainte playe et mainte cpi'ils se donnent De leurs tempes (7) caves (8), les deux fosses ressonnent. Et de coups redoublés l'un sur l'autre abondants Font craquer leur mâchoire et claqueter leurs dents.

Une sueur poudreuse en fumant goutte à goutte Depuis le haut du chef jusqu'au pied leur dégoutte ; Ils halètent de chaud, et ne peuvent tirer De leurs flancs harassés le vent pour respirer ;

(1) S'assure.

(2) De la mer É,!ïée.

(3) Quand il (PoUux) veut.

(4) Mer.

(5) Souvent fémhihi alors.

(6) Faire retentir.

(7) Souvent masculin alors.

(8) Creux.

LA (.KANDE POÉSIE - i87

Si bien que par contrainte ils reprirent haleine, Se reculant à part aux deux bouts de l'arène ; Comme ]\lars (jueUpiefois fichant sa lance à bas Fait reposer deux camj)s au milieu des combats.

Puis soudain en fureur la mort se rapportèrent, lilt de tête et de mains lourdement se lieurtèrent ; Ne plus ne moins qu'on voit deux taureaux amoureux Faire au milieu d'un pré des combats valeureux, Et se laver de sang la peau du col pendante, YA> se troufpier du front la corne menaçante, Four l'amour d"une vache ; autour d'eux est nuiet Tout le menu troupeau, qui encores ne sait Qui leur doit commander, et qui parmi l'herbage Vainqueur aura tout seul la vache en mariage. De pareille fureur les guerriers martelaient Leurs tempes et leurs fronts, et point ne reculaient. A celui la vergogne, et à cestui l'épreuve De l'ennemi connu pousse une force neuve Dans le cœur vigoureux, et pour s'être connus Ils sont plus furieux et plus forts devenus.

Amycus enllammé d'une bouillante rage, Ramassant son esprit redoubla son courage. Et faisant reculer Pollux en chaque coing. Ores du poing senestre, ores de l'autre poing. D'une main sans repos le tourne et le secoue, Et de ses bourrelets lui fait sonner la joue. L'estomac et le flanc, ne laissant séjourner Le Grec, sans le pousser, tourmenter et tourner.

Pollux aucunefois (1) de la tête baissée Trompe la grande main sur sa tête élancée ; Aucunefois d'un pas, ou d'un petit détour Évitait mille morts qui bruyaient à l'entour De sa douteuse (2) oreille ; il n'avait plus d'haleine ; De sang noir et figé sa gorge sonnait pleine. Qu'il crachait par la bouche, et de coup insensé Son chef deç<à delà lui pendait balancé. A la fin rencontrant du talon une pierre Où les nerfs s'attachaient, tomba contre la terre Étendu sur le dos. Lors les Bebryciens

(1) Aucunefois... aucunefois : taiitôt... tantôt.

(2) De douter ou redouter : craindre.

D'aise firent im bruit et les Thessaliens, Étonnés du hasard, Pollux encouragèrent Et de leui' voix au cnnir sa force l'elogèrent.

Déjà ce graud géant sans nul égard venait Lui fouler restomac ; mais Pollux cjui tenait Les jambes au devant, d'une finesse preste Renverse le géant contre-mont sur sa teste.

Plus tôt que deux éclairs qui s'élancent de nuit, Se trouvèrent debout : une guerre s'ensuit Plus forte que devant (1), et la vertu honteuse R'alluma dans leurs cœurs une ire (2) généreuse. Sans épargner les mains deçà delà dispos (3) Halètent l'un sur l'autre, et se l)attent les os. Et meutrissant leur chair de leurs dures courrayes (4) S'entre-cassent les dents, et s'enivrent de playes,

A la fin Amycus ne pouvant endurer Qu'un enfant si longtemps devant lui pût durer ; Ainsi qu'un arc d'acier qu'à toute force on bande Pour en ruer (5) le trait, d'une vigueur plus grande Se l)anda ((>) tout le corps et en dressant le bras Lui mesura le chef pour ne le faiUir (7) pas : Puis soudain comme foudre il déchargea sa dextre (8) Mais en vain ; car Pollux d'une cautelle (9) adrexte (10) A chef l)aissé coula sous lui si finement Que le bras ne toucha que le dos seulement.

Lors de sa dextre main la senestre lui tire. Et lui tournant la hanche, en le chargeant le vire Renversé sur le dos ; tel saut Amycus prit. Que tout son corps en fut sur le sablon écrit. Il fit en trébuchant un grand bruit au rivage. Non autrement qu'un pin, quand le venteux orage Déracine sa souche, et le fait trébucher

(1) Auparavant.

(2) Colère.

(3) Agile.

(4) Courroies.

(5) Lancer.

(6) Se raidit.

(7) Manquer.

(8) Main (hoite.

(9) Ruse.

(10) Adi-oite

LA CRAN DE POÉSIE == I8i»

Tout criiii coup luurck'iueiil du laîk' d'un rocher, Ce <»raiid pin en tombant, d'une longue traverse Avcc(|ucs un i;raiu] bruit tous les buissons renverse.

Pollux qui le pressa, lui mit ses deux tienoux Sur restonuic j-ebelle, et de cent mille coups A son aise donnés, lui déchira les taies (1) Du cerveau qui coulait du creux de mille plaies ; Puis le foulant aux pieds, lui dit en le trufant (2) : u Va-t'en conter là-bas à Pluton, ((u'un enfant He Jupiter (8) t'a fait son ombi'e (4) misérable, Moii nom te servira de sépulcre honorable. »

A peine ses yeux morts lui paraissaient au front, Son visage bouffi et ses lèvres se sont Retraités (ô) dans la chaii', et le sang comme glace Dans la barbe hgé déshonorait (()) sa face. PoIIux victorieux soûler ne se pouvait De regarder ce tronc, (|ue tant de morts avait (7) (,)uand vif (8) il ébranlait la dextre en la l)ataille. Il regarde ses bras, il regarde sa taille. Son estonuic (9) nerveux effroyable de crins, Va le mei'veilleux tour de ses os géantins ; Ainsi (pie le berger (pii sûrement (10) regarde Un grand lion tué, dont la griffe pillarde Soûlait (11 ) froisser (12) ses bœufs, et, sans crainte d'abois, Etait Tépouvantail des pasteurs et des bois.

Incontinent Jason et toute la brigade Lui pressèrent le col d'une épaisse accolade, l^^t son frère t'astor de ses mains déplia Les cestes (13), et du front le sang lui essuya.

(1) Enveloppes de la cervelle.

(2) Mocpiant.

(3) l'ollux et Castor étaient fils de Jupiter et de Léda.

(4) Ombre aux Enfers, ciiez Pluton.

(5) tJiMitrés.

(6) Enlaidissait.

( 7 ) Avait tué tant d'hommes.

(8) Vivant.

|9) Poitrine.

(Kt) Eu sécurité.

( 11) .Vvait coutume.

(12) Écraser.

(13) Gantelets plombés.

190 RONSARD. — GHAP. VI

Et en le caressant pour si belle conquête D'un chapeau de laurier couronnèrent sa tête.

Pour louer ses amis et ses protecteurs, Ronsard abordait toutes sortes de sujets. A Daurat, il parle De Vor parce que le nom de son maître l'y invite. S'adressant à Charles de Pisseleu malade, il est amené à l'entretenir du courage dans les adversités et de la loi commune (pii condamne tous les honmies à la douleur. Toutefois tous les sujets ne se laissent ])as aussi aisément relever des mythes, de naiTations épiques et d'allégories. Les pièces que Ronsard ne parvint pas à grandir suffisanmient furent dans la suite ])our la plupart retranchées des Hymnes, quehpiefois su])primées, plus souvent rejetées dans les Poèriœs.

La notion du poème est chez Ronsard plus flottante encore que celle de l'hymne. Dans l'édition de 1560 il emploie le mot dans son sens le plus indéterminé. Il classe sous le titre de Poèmes des pièces très diverses de fond, de forme et de ton, églogues, élégies, sonnets, mascarades, gaietés, épitaphes, toutes les œuvres dont il ne constitue pas des catégories distinctes. Mais plus tard ces différents genres, enrichis de compositions nouvelles, se détacheront peu à peu du recueil des Poèmes et viendront se classer à part sous leiu'S rubriques particulières. Le recueil ne comprendra plus alors que des poèmes proprement dits, sortes de dissertations et de narrations en vers, de matière moins noble en général que celle de l'hymne, beaucoup moins relevées aussi de mythologie et de flgm'es de rhétoric^ue, tenant de l'épître familière, souvent très simples de ton et rasant la prose. A l'époque où nous sommes, comme dans la pensée de Ronsard le poème ne se distingue pas encore clairement de l'hymne, il y emploie généralement le vers alexandrin. Plus tard il reviendi'a dans le

LA GKA.NDE POESIE i91

poème au décasyllabe, peut-êtie eu partie par désaccuutumance de l'alexaudrin abaudonué dans la Franciade, mais sans doute aussi par un juste sentiment de la valeur ex])ressive de ces mètres. '

11 serait peu exact de considérer le poème de Ronsard comme une dégradation de l'hynme, puisque plusieurs des pièces actuellement classées dans les Poèmes sont antérieures à l'époque où les Eymnes ont été composés pour la plujiart, de même qu'il serait inexact de voir dans l'hymne une dégradation de l'ode puisque VHijnme à la France est contemporain des odes pindariques. Il est à noter pourtant qu'à passer de l'ode à l'iiymne et de l'hymne au poème il y a progrès vers la simplicité et le naturel ; et il est certain que chez Ronsard, à prendre les choses en gros, à la période des grandes Odes (1550-1552), étendue jusqu'en 1554, a succédé la période des Eymnes (1555-1556), et qu'après 1556 Ronsard ne composera plus que par accident des hymnes, tandis que la production des poèmes va être abondante. A^otamment de 1557 à 1560, pour un hymne il compose une dizaine de poèmes. C'est d'abord que, sauf chez quelques rares génies comme Victor Hugo, les audaces lyriques sont surtout le fait de la jeunesse, tandis que les genres narratifs conviennent mieux à l'âge mûr et à la vieillesse. C'est ensuite que Ronsard a eu constamment le souci de se renouveler. Mais c'est aussi que, cette fois encore, en se dégageant des procédés d'école et en se rapprochant de la simplicité, il avait rencontré un genre bien adapté à son tempérament, un genre que bien probablement, au temps de la Défense, Du Bellay eût condamné comme peu propre à illustrer notre langue.

Quand le poème portera sur quelque sujet d'actualité capable d'émouvok la sensibilité de Ronsard, de le passionner, alors le ton de^dendra pressant ; la phrase s'enflera en période, et sans artifice elle se colorera d'images et de métaphores ; la colère et la pitié animeront les mots. Et Ronsard atteindra à cette éloquence poétique pour laquelle il se révélera si merveilleusement doué. Nous aurons alors le genre des Discours, qu'il doit cidtiver avec

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tant de honhoiir après lôliO et à roccasion duquel nous découvrirons en lui comme un artiste nouveau. 11 est eu germe dans les Poèmes.

Les mérites des Poèmes sont d'un ordi'e |)lus nu)deste. Le vers y a souvent une aisance agréable, et la manière de conte)' de Ronsard, un peu lente et verbeuse, bien souvent ne manque pas de grâce. Diffus dans le dévelop|)ement des idées générales, il nous plaît surtout quand il s'attarde à nous jjarler de lui-même, de ses souvenirs de jeunesse, des hommes de la Brigade et de leurs œu\Tes. Le début du })oème A Pierre Lescot, ]3ublié en 1560, fera bien sentir le charme particulier de ces causeries en vers.

A PIERRK L'ESCOT (1)

ABBÉ DE CLE RM ONT, SEKiNEUR DE CL AN Y, AUMONIER ORDINAIRE DU ROI

Puisque Dieu ne m'a fait pour sujiportoi' les armes, Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes En imitant les faits de mes premiers aïeux, Si (2) ne veux-je pourtant demeurer ocieux (3) ; Ains (4), comme je pourrai, je veux laisser mémoire Que j'allai sur Parnasse acquérir de la gloire. Afin (jue mon renom, des siècles non vaincu, Rechante à mes neveux qu'autrefois j'ai vécu. Caressé d'Apollon et des Muses aimées, Que j'ai plus que ma vie en mon âge estimées. Pour elles à trente ans j'avais le chef (5) grison. Maigre, ])âle, défait, enclos en la prison D'une mélancolique et rhuniatique étude (6), Renfrogné, mal courtois, sombre, pensif et rude

(1) Poèmes, III ; BL, VI, p. 188.

(2) Cependant

(3) Oisif.

(4) Mais.

(6) Tête.

(G) Salle d'étude.

== LA «iRANDE POKSIE == 193

Afin (|u\'ii luo tuant je pusse recevoir (,)uel(iue peu de renom pour un peu de savoir.

Je fus souventes fois retancé (1) de mon père Voyant (pie j'aimais trop les deux filles d'Homère (2), l'^t les enfants de ceux (jui doctement ont su enfanter en papier ce qu'ils avaient conçu. Et me disait ainsi : » Pauvre sot, tu m'amuses A courtiser en vain Apollon et les Muses! Que te saurait donner ce beau chantre Apollon, Qu'une lyre, un archet, une corde, un fredon. Qui se répand au vent ainsi (pi'une fumée, Ou comme j)oudre en l'air vainement consumée? Que te sauraient donner les Muses qui n'ont rien, Sinon autour du chef je ne sais quel lien De myrte, de lierre, ou, d'une amorce vaine, T'allécher tout un jour au bord d'une fontaine. Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer Ton cerveau mal j'assis, et béant (.')) composer Des vers (jui te feront, comme pleins de manie (4), Appeler un bon fol en toute com])agnie?

« Laisse ce froid métier qui jamais en avant N'a jjoussé l'artisan tant y fut-il savant ; Mais avec sa fureur qu'il appelle divine, Meurf toujours accueilli d'une pâle famine. Homère, que tu tiens si souvent en tes mains. Qu'en ton cerveau mal-sain comme un dieu tu te peins, ' N'eut jamais un liard ; si bien que sa vielle Et sa Muse, qu'on dit qui eut la voix si belle, Ne le surent nourrir, et fallait que sa faim D'huis en huis mendiât le misérable pain.

« Laisse-moi, pauvre sot, cette science folle ; Hante-moi les palais, caresse-moi Bartolle (5) Et d'une voix dorée au milieu d'un parquet Aux dépens d'un pauvre homme exerce ton caquet. Et fumeux et sueux, d'une bouche tonnante, Devant un président mets-moi ta langue en vente ;

(1) Tancé.

(2) Vllliade et VOdyssée.

(3) Stupide, bouche bée.

(4) Folie.

(5) Célèbre jurisconsulte italien^

Ronsard. •

On peut par ce moyen aux richesses monter, Et se faire du peuple en tous lieux bonneter (1).

(( Ou bien embrasse-moi Targenteuse science Dont le sage Hippocrate (2) eut tant d'expérience, (Irand honneur de son île; encor' cpie son métier Soit venu d'Apollon, il s'est fait héritier Des biens et des honneurs, et à la poésie. Sa sœur, n'a rien laissé qu'une lyi'e moisie.

« Ne sois donc paresseux d'apprendre ce que peut La nature en nos corps, tout cela qu'elle veut. Tout cela qu'elle fuit ; par si gentille adresse En secourant autrui on gagne la richesse.

« Ou l)ien si le désir généreux et hardi, En t' échauffant le sang, ne rend accouardi Ton cœur à mépriser les périls de la terre. Prends les armes au poing, et va suivre la guerre, Et d'une belle i)laie en l'estomac ouvert Meurs dessus un rempart de poudre tout couvert ; Par si noble moyen souvent on devient riche. Car envers les soldats un bon prince n'est chiche. »

Ainsi en me tançant mon père me disait. Ou fût (3) quand le soleil hors de l'eau conduisait Ses coursiers, galopant par la pénible trette (4), Ou fût quand vers le soir il plongeait sa charette (5) Fût la nuit, quand la lune avec ses noirs chevaux Creuse et pleine reprend l'erré (6) de ses travaux.

0 qu'il est malaisé de forcer la nature ! Toujours cjuek|ue génie, ou rinfluence dure D'un astre nous invite à suivre niaugré (7) tous Le destin qu'en naissant il versa dessus nous.

Pour menace ou prière, ou courtoise requête Que mon père me fit, il ne sut de ma tête Oter la poésie ; et plus il me tançait, Plus à faire des vers la fureur me poussait.

(1) Saluer.

(2) Le plus célèbre médecin de l'antiquité, né dans l'île de Cus.

(3) Où fût... où fût : soit... soit.

(4) Traite, action de tirer, course.

(5) Son char.

(6) Le cours.

(7) Malgré.

LA GRANDE POÉSIE :^= i95

Je ]f avais pas douze ans ((ii'au profond des vallées, Dans les hautes forêts des hommes reculées, Dans les antres secrets de frayeur tout couverts. Sans avoir soin (1) de rien je composais des vers ; Echo me répondait et les simples Dryades, Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oréades, Égipans (|ui portaient des cornes sur le front. Et qui ballant (2) sautaient comme les chèvres font, Et le gentil troupeau des fantastiques fées Autour de moi dansaient à cottes dégrafées.

Je fus premièrement curieux du latin ; Mais connaissant, hélas ! (jue mon cruel destin Ne m'avait dextrement ])our le latin fait naître. Je me fis tout français, ainumt certes mieux être En nui langue ou second, ou le tiers (o), ou premier, Que d'être sans honneur à Rome le dernier.

Donc suivant ma nature aux Muses inclinée. Sans contraindre ou forcer ma propre destinée, J"emichis notre France et pris en gré d'avoir, En servant mon pays, plus d'honneur que d'avoir.

(1) Souci.

(2) Dansant.

(3) Troisième.

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