‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 59 sur 86 · RONSARD PRINCE DES POÈTES · texte numérisé non relu

RONSARD PRINCE DES POÈTES

Bien avant les Discours, dès le temps des Hymnes et de raraour de Marie, Ronsard s'était acquis une prodigieuse autorité.

11 la devait essentiellement à ses œuvres lyriques. Sous Henri II, Ronsard est avant tout le grand lyrique de la l^'rance. Or, le triomphe de l'odelette sur l'ode pindarique et du sonnet simple sur le sonnet savant avait été, nous l'avons vu, un abandon de ses doctrines. En conquérant la cour et les indoctes par cette métamorphose, n'allait-il pas compromettre sa situation de chef d'école?

Bien au contrah'e. Les rangs se pressaient derrière lui. Dans l'histoire des écoles les doctrines comptent moins que les hommes. Tous les amis de la première heure sont toujours là, ceux du moins que la mort n'a pas fauchés, et de toutes parts, progressivement, à mesure que le chef se montre moins exclusif, la foule des poètes jeunes et vieux est venue se ranger à l'abri de sa bannière triomphante, grossissant à chaque victoire.

Eu réalité, avec Ronsard, c'est la Brigade tout entière qui, à partir de 1552, a renoncé à ses intransigeances d'autrefois et modifié son programme. L'auteur de la Défense et de VOlivp n'a-t-il pas lui aussi, même avant Ronsard, chanté sa palinodie antipétrarquiste? Après avoir cou-

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damné si péioniptoirement les traductions, n'a-t-il pas traduit le Quatrième livre de V Enéide? Après avoir si durement traité les k latiniseurs », ces a reblanchisseurs de murailles », n'allait-il pas composer un recueil entier de vers latins? N'allait-il pas rencontrer son chef-d'œu\Te dans une poésie personnelle diamétralement opposée à celle qu'il avait prêchée? Tous baissaient le ton. Ceux-ci s'abritaient sous l'autorité d'Anacréon, ceux-là de l'Ariosti^, d'autres de Catulle, d'autres des poètes néo-latins, mais tous avaient senti les dangers de leurs dédains aristocratiques et les inconvénients de l'isolement auquel ils s'exposaient. On ne proscrivait plus les genres traditionnels, on les cultivait même, et le programme d'autrefois se réduisait à un précepte unique, celui d'acclimater dans notre langue les genres des littératures anciennes.

Or, sur ce principe-là, tout le monde était d'accord au milieu du seizième siècle. Aussi les portes s'étaient-elles largement ouvertes aux nouveaux venus. Gagnés par les dons poétiques du chef, beaucouj) n'avaient pas même attendu les concessions. Dès les premières publications, aux douze ou quinze amis qui, autour de Daurat, avaient formé le noyau primitif de la Brigade, des poètes platoniciens et pétrarquistes qui se rattachaient plus ou moins directement à l'école lyonnaise, Charles de Sainte-Marthe, Tyard, s'étaient déclarés pour lui. Avec Tyard il échangeait des vers flatteurs. Si Des Autels faisait des réserves, et des réserves très judicieuses d'ailleurs, sur l'opportunité des manifestes, il ne s'en prononçait pas moins pour Ronsard. A plus forte raison, des jeunes, ([ui ne s'étaient encore rattachés à aucune école, comme (Jolet, Jodelle, Muret, Tahureau, Gruget, Magny, combien d'autres encore ! se plaçaient-ils sous son patronage. Plusieurs lui devaient leur vocation poétique : ses lauriers enfantaient des poètes. Après la réconciliation avec Saint-Gelais et Carie, surtout après la publication des Folastries, ce furent tous les tenants de l'école marotique avec lesquels on échangea des com])liments, les Charles Fontaine, H. Salel dont Ronsard composa l'épitaphe, et jusqu'à ce vieux François Char-

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boiiiiier, le discij)l(' et le fils adoptif de Crétin, qu'il est ])iquant de trouver ici. D'œuvre en œuvre, à travers les (lodicaces, à traviMs quelques pièces aussi qui nous peignent les divertissements de la Brigade ou ses projets, on voit grossir le nombre de ses partisans.

Leur foule mCMUc devient parfois compromettante. Beaucoup ont plus de zèle que de génie. A diverses reprises on voit Ronsard soucieux d'ordonner ses troupes, de désigner au public ceux qu'il avoue comme étant les « bons ».

H y en a sept dans VElégie à Jean de la Péruse, qui date de 1553 : avec lui-même, Du Bellay, Tyard, Baïf , Des Autels, Jodelle et la Péruse ; et si, la même année, dans le poème Des îles fortunées, le nombre des élus est beaucoup plus élevé, nous en trouvons de nouveau sept dans VElégie à CJioiseul, qui a été composée au milieu de 1556. Cette fois Belleau a pris la place de Jean de la Péruse, mort en 1554, et Des Autels a cédé la sienne à Peletier, qui méritait bien cet honneur pour avoir donné jadis de si excellents conseils, et pour avoir tout récemment, dans son Art poétique, exjirimé les théories nouvelles de l'école.

Ce nombre de sept suggéra une métaphore à Ronsard, à moins qu'il n'ait été suggéré par elle ; Ronsard compara un jour l'élite de sa Brigade à la Pléiade alexandrine. Les protestants, (quelques années ])lus tard, relevèrent jionr la lui re|)rocher, cette ambitieuse assunilatiou. Ils la vulgarisèrent sans le vouloir. Et c'est ainsi que, bien (jue la, Pléiade en tant que groupement distinct de la Brigade n'ait vraisemblablement pas existé, le chef de la Brigade se trouva dans la suite sacré chef de la Pléiade.

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De l'aveu de tous, en tout cas, il était le prince des poètes De cette royauté littéraire les témoignages abondent. Dès 1553, Lambin lui écrivait : « Nous vous avons nommé le bienfaiteui- de la langue française, l'artisan d'expressions nouvelles, l'architecte de poèmes et de rythmes inconnus, le prince des poètes français. » En 1554 les jeux floraux de Toulouse, si maltraités par lui et par les siens, lui décernaient l'égiantine d'or « pour son excellent et rare savoir et pour l'ornement qu'il avait apporté à la poésie française », et, en faveur d'un lauréat si illustre, pour cette fois les juges substituèrent à l'égiantine traditionnelle une Minerve d'argent. 11 était comme le représentant autorisé de la poésie. Dès 1556, Louis le Caron, qui dans ses vers l'avait appelé le Terpandre français, intitulait un de ses dialogues philosophiques Ronsard ou de la poésie. Les Odes, les Amours de Cassandre, les Mélanges avaient été rapidement réimprimés. La Continuation et la Nouvelle continuation des Amours furent accueillies avec tant de faveur qu'on en compte trois éditions dans la seule année 1557. Les imitations de ses œuvres en ces années d'enthousiasme ne se com])tent pas. La publication des Odes avait comme donné le signal d'une prodigieuse production poétique, et presque tous les recueils de vers publiés entre 1550 et 1560 se recommandent de lui. Il y est appelé couramment le Pindare français, le Terpandre français, le Pétrarque français, le prince des poètes, et les pastiches de ses œuvres y piûlulent. A tous les poètes de France il eiit pu dire (car la modestie était son moindre défaut) ce cpi'il écrivait quelques années plus tard à ses adversaires protestancs :

De ma plénitude Vous êtes tous remplis. Je suis seul votre étude. Vous êtes tous issus de ma muse et de moi ; Vous êtes mes sujets, je suis seul votre roi.

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Toutefois Ronsard ne se contentait pas de la gloire. Il voulait encore la fortune, et la fortune venait bien lentement à son gré. Il avait bien obtenu, depuis 1553, les bénéfices de quelques cures, mais qu'était-ce cela auprès des abbayes, des prieurés et des évêchés qu'il rêvait. Henri II était avare aux poètes. Ronsard avait beau lui adresser en vers supplique sur supplique, flatteries sur flatteries, on ne le récompensait })as selon son mérite. Un amer dé])it lui montait au cœur que le temps de François 1^^, cet âge d'or des poètes, fût à Jamais passé.

Nous serions injustes de faire un grief à Ronsard de ces habitudes quémandeuses, et de lui tenii* rigueur pour les innombrables pièces que lui dicta et que bourra de flagorneries hyperboliques l'appât des bénéfices. C'était là une nécessité. Tous les poètes en usaient de même. Ils ne pouvaient attendre que de la faveur des grands leurs moyens de subsistance. Et Ronsard ne s'est jamais piqué de désintéressement, lui qui, dans son Hymne de Vor, proclame son culte pour le divin métal et se moque si fort des vaniteuses apologies de la pamTeté qui servent de parade aux philosophes. X'offrait-il pas d'ailleurs aux grands l'immortalité? Il ne leur demandait pas une faveur, il leur proposait un marché ; c'étaient eux qui gagnaient au change.

Pour réaliser ses grandes ambitions il lui fallait devenir le poète officiel. L'obstacle était Saint-Gelais qui occupait encore le poste. Le roi et la cour restaient fidèles à Saint- Gelais, et, malgré ses soixante-cinq ans, il était toujours le collaborateur nécessaire de toutes les fêtes.

Sa mort, survenue en octobre 1558, fut peut-être le j)oint de départ d'une transformation profonde dans la carrière poétique de Ronsard. Peu de tenq)s après il devient conseiller et aumônier du roi à la place de Saint-Gelais,

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entendez par là non pas qu'il dit la messe du roi, mais qu'il accompagne le roi à la messe, lui présente l'eau bénite et le coussin sur lequel il doit s'agenouiller. Il est probable que dès lors il est le principal fournisseur de vers pour les réjouissances de la cour. C'est ainsi que, quelques mois plus tard, il collabore aux fêtes préparées en l'honneur des mariages de la sœur et de la fille du roi. Du Bellay partagea d'abord avec lui ce poste en^^é, mais à la mort de son ami survenue en janvier 1560, Ronsard demeura sans concurrent.

La fin rapide et tragique de Henri II (juillet 1559), le deuil et les troubles religieux qui emplkent le règne si court de François II (juillet 1559-décembre 1560), rendirent d'abord ces fonctions peu absorbantes. Mais la faveur très particulière que Ronsard rencontra auprès du frère et successeur de François II, Charles IX, devait au contrake rattacher étroitement aux préoccupations et aux plaisirs de la cour. Elle devait fake de lui un poète de cour bien rente, et, à la fois par le prestige dont elle l'entom'a et par les titres nouveaux qu'elle lui fit acquérir, elle allait asseoir plus solidement encore sa royauté littéraire.

Il venait précisément de rendre éclatant aux yeux de tous ses droits à la première place en donnant une édition collective de ses œuvres chez Buon, en 1560. Là, on j)0uvait apprécier les résultats de dix années de travail. Quatre^ Nolumes conqjrenaient respectivement les Amours, les Odes^ les Poèmes et les Hymnes. Sans doute, la faillite pai-tielle du programme juvénile de 1550 et les concessions nombreuses (jue le chef de la Brigade avait dû fake à ses adversaires, y apparaissaient ])our tout lecteur averti. Mais qui pouvait lui en tenu- rigueur, alors que le but essentiel de la

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jeune école, renrichissement de la lanoue française par riniitation des littératures anciennes et italienne, était si magnifiquement atteint? Depuis plusieurs siècles, aucune (Ruvre poéticine n'avait paru en français qui par son im- [jortance pût se comparer à ces quatre tomes. S'il n'avait pas révolutionné la poésie française par ses formules, il lui avait donné un éclat, une richesse d'expression, une variété de ton, qu'elle n'avait jamais connus encore, et surtout, échappant à ses formules, il avait su, au contact des maîtres anciens, découvrir en lui-même un de ces magnificpies tempéraments de poète que la nature, dans ses mystéiieux caprices, ne produit qu'une fois en un siècle.

Cette première édition se distingue des suivantes par son caractère exclusivement païen. Elle est païenne, non pas seulement parce qu'elle est issue de l'École, mais parce que la vie, en refoulant les doctrines de l'École et en s'infiltrant dans l'œuvre de Ronsard, en a à peine atténué le paganisme. La société qui s'y reflète était, en effet, toute païenne dans ses plaisu's. Maintenant qu'avec les guerres de religion les préoccupations religieuses vont passer au premier plan, maintenant que son rang de poète officiel va pousser Ronsard à jouer un rôle social, sans cesser d'être principalement païenne, son œuvre va s'imprégner de ])réoccupations modernes qui lui infuseront un sang nouveau.

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