‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 61 sur 86 · CHARLES IX" DE CE XOM · texte numérisé non relu

CHARLES IX" DE CE XOM

Siro, ce n'est pas tout que d'être roi de France, Il faut que la vertu honore votre enfance ; Un roi sans la vertu porte le sceptre en vain. Qui ne lui sert sinon d'un fardeau dans la main.

Pour ce on dit que Thétis, la femme de Pelée, Après avoir la peau de son enfant brûlée Pour le rendre immortel, le prit en son giron, Et de nuit l'emporta dans l'antre de Chiron, Chiron noble Centaure, afin de lui apprendre Les plus rares vertus de sa jeunesse tendre. Et de science et d'art son Achille honorer : Un roi pour être grand ne doit rien ignorer : Il ne doit seulement savoir l'art de la guerre, De garder les cités ou les mer (2) par terre. De piquer les chevaux, ou contre son harnois Recevoir mille coups de lances aux tournois ; De savoir comme il faut dresser une embuscade. Ou donner une cargue (3) ou une camisade (4), Se ranger en bataille et sous les étendards Mettre par artifice en ordre les soldars (5).

Les rois les plus brutaux telles choses n'ignorent, Et par le sang versé leurs couronnes honorent ; Tout ainsi que les bons qui s'estiment alors De tous les animaux être vus les plus forts. Quand leur gueule dévore un cerf au grand corsage (6) Et ont rempli les champs de meurtre et de carnage.

(1) Bl., t. VIT, p. 33.

(2j Renverser.

(3) Charge.

(4) Attaque.

(5) Soldats.

(0) Corpulence.

Mais les princes chrétiens n'estiment leui' vertu Procéder ni de sang, ni de glaive pointu, Ni de harnais ferrés (1), qui les peuples étonnent, Mais par les beaux métiers que les Muses nous domiciit.

Quand les Muses, qui sont filles de Jupiter (Dont les rois sont issus), les rois daignent hanter, Elles les font marcher en toute révérence. Loin de leur majesté bannissant l'ignorance ; Et tous remplis de grâce et de divinité. Les font parmi le peuple ordonner équité.

Il faut premièrement ap})rendre à ci'aindre Dieu, Dont vous êtes l'image et poiter au milieu De votre cœur son nom et sa sainte 'parole. Comme le seul secours dont Thomme se console. '

En après si voulez en terre prosj^érer. Vous devez votre nu''re (2) humblement honorei', La craiiulre et la servir, (pii seulement de mèi'e Ne vous sert pas ici, mais de garde et de ])ère.

Après il faut tenir la loi de vos aïeux, Qui furent rois en terre et sont là-haut aux cieux; Et garder que le peu])le imprime en sa cervelle Le curieux discours d'une secte iu)uvelle.

Après il faut appi-endre à bien imaginer. Autrement la raison ne pourrait gouverner : Car tout le mal qui vient à l'homme prend naissance lu Quand par sus (3) la raison le cuider (4) a puissance.

Tout ainsi que le corps s'exerce en travaillant, H faut que la raison s'exerce en bataillant Contre la monstnieuse et fausse fantaisie, De peur que vainement l'âme n'en soit saisie ;

Car ce n'est pas le tout de savoir la vertu, Il faut connaître aussi le vice revêtu D'un habit vertueux, qui d'autant plus offense Qu'il se montre honorable et a belle apparence.

De là vous apprendrez à vous connaître bien, Et en vous connaissant vous ferez toujours bien.

(1) De fer,

(2) Catherine de Médicis.

(3) Par-dessus, sur.

(4) La présomption.

KONSAliU SOLS CIIAKLKS 1\ == 209

Le vrai poniniencenicnt pour pu vcitus accroislri^ Ci'st (disait Apollon) soi-iuêine se coiiiioistie. Celui qui se connaît est seul maître de soi. Et sans avoir royaume il est vraiment un roi.

Commencez donc ainsi : puis sitôt (juc par râi];e Vous serez homme fait de corjis et de courage. Il faudra de vous-même apprendre à eommaudei-, A ouïr vos sujets, les voir et demander, Les connaître par nom efleur faire justice, Honorer la vertu et corriger le vice.

Mallieui'eux sont les rois (pii fontlent leur appui Sur Faide d'un commis. c{ui ])ar les yeux d"autrui Voient Tétat du peuple, et oyent par Toreille D'un flatteur mensonger qui leur conte merveille. Tel roi ne règne pas, ou bien il règne eu peur (D'autant qu'il ne sait rien) d'offenser un troinpeur.

Mais, Sire, ou je m'abuse en voyant votre grâw, Ou vous tiendrez d'un roi la légitime place ; Vous ferez votre charge, et connue un prince doux. Audience et faveur vous donnerez à tous. *"

Votre })alais royal connaîtrez en présence, Et ne commettrez jjoint une petite offense. Si un pilote faut (1) tant soit peu sur la mer, 11 fera dessous l'eau la navire (2) abîmer ; Si un monarque faut tant soit peu, la province Se perd ; car volontiers le peuple suit son prince.

Aussi pour être roi vous ne devez penser Vouloir comme un tyran vos sujets offenser. De même noti-e corps votre corps est de boue ; Des petits et des grands la Fortune se joue, Tous les règnes mondains se font et se défont, Au gi'é de la Fortune ils viennent et s"en vont ; Et ne durent non plus qu'une flamme allumée, Qui soudain est éprise (3), et soudain consumée.

Or, Sire, imitez Dieu, lequel vous a donné Le sceptre, et vous a fait un gi'and roi couronné. Faites miséricorde à celui qui supplie.

Punissez l'orgueilleux qui s'arme en sa folie,

(1) Se trompe.

(2j Souvent féminin au seizième siècle.

(3) Allumée.

rs

Ne poussez par faveur un liomme en dignité, Mais choisissez celui (jui l'a bien mérité ; Ne baillez pour argent ni états ni offices, Ne donnez aux premiers les vacants bénéilces, Ne souffrez près de vous ni flatteurs ni vautour; Fuyez ces plaisants fols qui ne sont que menteurs, Et n'endurez jamais que les langues légères Médisent des seigneurs des terres éti-angères.

Ne soyez point moqueur, ni trop haut à la main (Ij, Vous souvenant toujours que vous êtes humain. Ne pillez vos sujets par rançon, ni par tailles. Ne prenez sans raison ni guerres ni batailles ; Gardez le vôtre (2) propre, et vos biens amassez ; Car pour \'ivre content vous en avez assez.

S'il vous plaît vous garder sans archers de la garde, n faut que d'un bon œil le peuple vous regarde, Qu'il vous aime sans crainte ; ainsi les puissants rois Ont gardé leur empire et non par le harnois.

Comme le corps royal ayez l'âme royale ; Tirez le peuple à vous d'une main hbérale, Et pensez que le mal le plus pernicieux C'est un prince sordide et avaricieux.

Ayez autour de vous des personnes notables, Et les oyez parler volontiers à vos tables ; Soyez leur auditeur comme fut votre a'ieul. Ce grand François, qui vit encores au cercueil.

Soyez comme un bon prince amoureux de la gloire Et faites que de vous se remplisse une histoire Di2;ne de votre nom, vous faisant immortel Comme Charles le Grand (3) ou bien Charles Martel.

Voilà donc Ronsard descendu de sa tour d'ivoire. Nous allons le voir maintenant se mêler aux luttes passionnées

(1) Arrogant.

(2) Votre bien.

(3) Charlemagne.

KOiNSAUl) SOUS CllAKLKS IX :.' I I

de ses contemporains : à rélotiuenee des grands sentinients et des nobles pensées se joindra l'éloquence des vives émotions. Cette fois encore, l'initiative ne vint pas de lui ; c'est l'exemple de Des Autels qui lui suggéra de traiter en vers des différends entre protestants et catholiques.

Parmi les conseils qu'il vient de donner à son roi, nous avons renuirqué en bon rang celui de se conformer à la religion de ses aïeux

Kl garder que le ])euple iiiipiime en sa cervelle Le curieux discours d'une secte nouvelle.

Nous savons de reste que ce n'est pas par zèle religieux (|ue Ronsard met ainsi son monarque en garde contre la contagion de l'hérésie, et qu'il lui recommande l'intolélance comme l'un de ses principaux devoirs. Nous connaissons assez ce révolutionnaire des lettres pour ne pas ignorer que la tradition ne lui est aucunement sacrée, et que, comme tant d'hommes de la Renaissance, s'il continue d'accomplir les rites prescrits par la religion, il lui refuse toute place dans la du'ection de sa vie. K' était-ce donc là cju'un précepte de commande? Serait-ce uniquement pour obéir- au roi et, comme on l'a prétendu, pour mériter de gi"as bénéfices, qu'il a écrit ses discours catholiques? Le pauvre ferment cl'éloquence que la cupidité !

Heureusement, Ronsar-d a, pour 1" animer contre les protestants, des raisons autres qu'un ordr-e de la cour (1). Il voit en eux des ennemis de la France. Ce sont eux qui ont affaibli le pays en le divisant. Ce sont eux qui vont le désoler et le cou\Tir de ruines en fomentant la guerre civile. Non contents de l'avilh" ainsi aux yeux de l'étranger et de

(1) Voix à ce sujet Peedrizet, Ronsard et la Réforme, thèse de la Faculté de théologie protestante de Montauban, 1902. L'auteur de cette étude s'est, très justement je crois, tenu à égale distance de l'opinion de Brunetière qui faisait de Ronsard un « nationaliste » convaincu (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1900) et de l'opinion de ceux qui, avec M. Laumonier, se demandent si Ronsard riche eût écrit ses discours.

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rexposor sans défenso à ses coups, ils iront jusqu'à appeler rcnncmi du dehors et lui jjromettre les dé])Ouilies de la ])atrie. Aloi'S rindignation de Ronsard ne connaîtra ])lus de bornes. C'est son patriotisme avant tout qui va faire la grandeur de sa polémique contre les ])rotestants.

Et (jue les j)rotestants ne lui l'éjjondent pas que de la division, de la guerre civile, de lïntroduction des étrangers, les catholiques sont responsables autant qu'eux-mêmes. On eût pu prétendre cela au tenijjs où le roi n'avait ))as encore opté entre les deux sectes. Alors chacun était libre de choisir celle que bon lui semblait, et de travailler, sous sa resj)onsabilité indi\dduelle, au progrès de celle qu'il avait choisie. Mais, maintenant que le roi s'était prononcé, ceux-là étaient les fauteurs de division (pii n'étaient pas de son côté, ceux-là attaipuiient le pays (jui avaient contre eux son monarque. Le roi avait qualité j)our décider de la leligion de ses sujets. S'il avait donné la préfér<'nce au protestantisme, les cath()li(|ues eussent été les séditieux et auraient mérité les foudres de Ronsard. \/à vénération de la j)ersonne royale le voulait ainsi, et d'ailleurs en dehors de cette doctrine il n'y avait pas de paix jjublique:tous les juristes étaient d'accord ])our là légitimer. Le roi est comme la ])ersonnification de la patrie. En lui elle s'incarne en ((uekpie sorte. Le loyalisme de Ronsard est un sentiment très élevé, qui se confond en partie avec son patriotisme, et qui lui dictera lui aussi des vers indignés.

Ce n'est pas tout : il porte en lui une haine instinctive ])our le protestantisme. En homme aussi complètement étranger au sentiment religieux qu'il est possible de l'être, il lU' compreml absohunent pas ce besoin dévorant de se bâtir une foi raisonnable, fie la crier au public, de la répandre autour de soi. de soutïrir pour son trionq)he. (jui est ])eut-être l'essence mêine du sentiment rehgieux, (|ui en fout cas est le feu sacré de toutes les hérésies. Pour lui, ce n'est là qu'une aberration. Comment un honime sensé peut-il se flatter d'avoir découvert seul dans les textes sacrés la vérité, qui depuis quhize siècles se serait dérobée aux regards de tous les croyants? Et ([uand.

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