LA JEUNESSE DE RONSARD
amours faciles, les libres propos après boii'e. Il dirait la folie des passions torturantes et Téo-alité de tous devant la mort. Il lui emjirunterait les belles légendes de la mythologie. Et toute cette société de cour, avide de plaisirs, qui demandait à ses peintres, à ses sculpteurs, à ses architectes de donner- à sa vie un décor tout mythologique ne pourrait qu'applaudir.
Marot n'avait-il pas eu la témérité de prétendre qu'aucun poète lyrique ne pouvait rivaliser avec Da\dd? Il s'en était pris nommément à Horace :
Pas ne faut donc qu'auprès de lui Horace Se mette en jeu s'il ne veut perdre grâce. Car par sus lui vole notre poète Comme ferait l'aigle sur l'alouette, Soit à écrire en beaux lyriques vers, Soit à toucher la lyre en sons divers.
Ronsard releva le défi. Encore très jeune, peut-être dès le .mois de mars 1543, c'est-cà-du-e à dix-sept ou dixhuit ans, il mettait Jacques Peletier au courant de ses desseins et lui montrait ses premières odes horaciennes. Il avait bien choisi son confident. Peletier est le plus conscient des précursem'S de la Pléiade. De huit ans plus âgé que lui, certainement il encouragea l'adolescent dans son (entreprise, l'assura que lui-même rêvait une magnifique floi'aison pour la poésie française si les écrivains se mettaient à l'école de l'antiquité ; par-dessus tout il insista sur la nécessité d'écrke en français, non plus en latin. Leur alHance dès ce jour fut scellée. C'est dans les Œuvres poé- ' tiques de Jacques Peletier, en 1547, que pour la première fois une ode horacienne de Ronsard sera donnée au public.
A l'époque où nous sommes, Ronsard a ^Taiment le sentiment de sa mission. Il est sur le chemin qui doit le condune à la gioù'e. Son but est d'imiter Marot, mais en le dépassant. Il ne s'imagine pas, conïme il le fera plus tard, qu'il est le premier à composer des odes en français : il sait fort bien que Marot lui en a offert les modèles sous les noms de chansons et de psaumes ; mais U se propose de
rehausser notre poésie lyrique, en y transplantant les plus belles fleurs de la poésie ancienne cueillies dans le jardin d'Horace. Altiste infiniment plus que son devancier, enthousiaste et laborieux à la fois, sensuel et doué d'une prestigieuse imagination, bien mieux que Marot il était apte à cette tâche.
Pour s'en acquitter, toutefois, pour jouer le rôle de poète savant, une chose lui manquait essentiellement : le savon*. Il le sentait. Il se défiait de lui-même, et c'est pour cela sans doute qu'il a tant attendu avant de rien publier. Il a donc l'énergie de se remettre à l'étude. Un contact plus intime et prolongé avec les poètes anciens va le mettre en état non seulement de réaliser son programme de jeunesse, mais de l'étendre considérablement. En revanche il va le dévoyer pour un temps, enfler son cœur et sa voix, substituer passagèrement à de beaux projets de poète de chimériques ambitions de mandarin.