CHAPITRE II
A l'École de daurat
Un jeune gentilhomme limousin, très érudit, Dauratfut alors le maître de Ronsard. Il a laissé la réputation d'un philologue très savant, en ce temps-là où il y avait tant de philologues, et d'un habile versificateur en grec comme en latin.
Nous savons que Ronsard fut son disciple d'abord, à partir de 1544, au domicile particulier de Lazare de Baïf où on l'admit à profiter des leçons faites pour le jeune Jean-Antoine de Baïf, ensuite au collège de Coqueret dont Daurat devint le principal. Nous voudrions être instruits de la date à laquelle le maître et les disciples se transportèrent dans la studieuse retraite de Coqueret, car chez Baïf les leçons semblent avok été assez peu régulières. Nous aimerions encore à savoir avec précision combien de temps se prolongea un enseignement qui devait être si fécond. On ne peut répondre à ces questions que par des conjectures. Sur le second point, en particulier, Binet et Ronsard lui-même parlent tantôt de cinq ans et tantôt de sept.
Ronsard fut certainement conquis. Au début il avait conservé son emploi d'écuyer d'écurie à la cour. Malgré la bienveillance que lui témoignait le dauphin au service duquel il était passé, il y renonça bientôt, poiu' ne plus être
•16 RONSARD. — GlIAP. II
distrait de ses travaux. Il s'enferma comme pensionuaiie au collège de Coqueret où il partageait la chambre de son ami Baïf. Il se plongea dans les livres avec cette avidité de savoir qui nous étonne chez les hommes de la Renaissance. Un jour Daurat lui lit le Prométhée d'Eschyle : « Et quoi, mon maître, s'écrie le jeune homme enthousiasmé, m'avez-vous caché si longtemps ces richesses? » Baïf qui, dès le dénouement de sa lan^^ue, avait été nourri d'humanisme par son père, qui avait eu pour maîtres les Charles Estienne, Ange Vergèce, Toussaint, bien qu'il fût de sept ans plus jeune, remj)ortait de beaucoup en savoir sur son compagnon. Il l'aidait de sa science et le stimulait par son exemjjfe.
On conçoit que sur de tels disci])les l'influence de Daurat ait été profonde. Ronsard et Baïf professeront qu'ils lui doivent ce qu'ils sont. On l'appelle « la source qui a abreuvé tous n-os poètes des eaux piériennes ». « Le premier qui a détoupé la fontaine des muses par les outils des Grecs et le réveil des sciences mortes. » C'est que son enseignement a révélé à Ronsard et à plusieurs de ses compagnons les modèles à imiter. Ainsi s'explique qu'un poète qui a presque toujours écrit en latin et en grec, qui s'est const. muent insurgé contre la première des règles de la Brigade et de la Pléiade, ait toujours tenu auprès de la Brigade et auprès de la Pléiade un rang tout à fait considérable.
Quel usage, en ce qui concerne Ronsard, a-t-il fait de cette influence?
Il lui a donné d'abord une culture gréco-latine très étendue, l'a initié à l'étude d'auteurs très divers et particulièrement à la lecture de nombreux poètes. Kous qui savons ce qu'il devait tirer d'inspirations aussi variées, nous pouvons mesurer l'importance du service qu'U lui a rendu par Là.
A L'ECOLK IJE DAURAT 17
Helléniste bien plus que latiniste, c'est à la découverte des Grecs principalement qu'il l'a conduit. Ronsard sait si bien le grec quand il quitte Coqueret qu'il est capable de lire V Iliade en trois jours, qu'il étudie César dans la traduction grecque qu'avait donnée Strozzi des Commeniaiirs. qu'en 1567 il sera appelé en compagnie de Baïf et de Hellcau à faire partie d'un jury qui devait examiner un candidat à la chaire de grec du Collège royal. Aussi Ronsard se proposera-t-il particulièrement l'imitation des Grecs. Chez eux, et chez Platon ce poète en prose, il a ])uisé une notion très élevée de la poésie qui était abso- / lument liouvelle pom* des oreilles françaises. Ds, lui ont;;' enseigné que le poète est im envoyé des dieux, qu'il est inspiré par eux, qu'il a une mission à remplir', qu'il est un être sacré. On ne peut rien imaginer de moins marotique. Marot ne songeait qu'à amuser. Ronsard sans doute ne renonce pas à dh'e qu'en composant des vers U veut avant tout « s'ébattre » ; mais à toutes les époques de sa vie aussi il répétera qu'en écrivant il s'acquitte d'un véritable sacerdoce. Attitude ou conviction, une pareille idée était un levier précieux pour un poète de cour que les nécessités du métier ramenaient sans cesse au compliment banal et au poème de circonstances.
Mais aussi la poésie des Grecs est, au moins en certaines de ses parties, moins assimilable que la poésie des Latins. Elle ressemble à ces plantes qui ne fleurissent que sur leur terroir, qui, transpoi-tées dans d'autres sols, perdent jusqu'à leur parfum. L'erreur de Daurat semble avoù* été de guider ses disciples de préférence précisément à la conquête de ces parties-là. Il s'attaqua d'emblée à Pindare. La poésie pindarique tient par toutes ses fibres à la religion, aux cérémonies, aux institutions de la Grèce ancienne. Horace s'était défendu d'imiter Pindare, jugeant l'entreprise folle. Plus hardi qu'Horace, Daurat fit des odes pindariques en latin, tandis que Ronsard en composait en français. Que Ronsard ait donné l'exemple, je le veux bien, et je le crois volontiers d'une nature aussi fougueuse ; du moins Dam'at ne l'a pas retenu, il l'a même encouragé
J8 RONSARD. — CllAP II
dans un si beau dessein dont ,1a gloii'e rejaillirait sur luimême et sur le collège de Coqueret.
Et puis Daurat paraît bien avoir* manqué de goût. Entre les écrivains de la grande époque et les imitateurs alexandi'ins, on est en doute s'il a su distinguer. Tous parlaient grec, tous avaient droit à son admiration. Daurat était un barbare. Il n'était que philologue, et cette jeunesse ardente réclamait une direction littéraire. Callimaque, Mcandre, Tzétzès même ne furent pas oubliés. Les anagrammes de Lycophron, ces puériles jeux de mots, jouissaient d'une faveur toute particulière. Ne nous étonnons point si Ronsard regarde parfois les grandes œuvi-es de l'antiquité par leurs petits côtés, s'il s'attache trop souvent aux procédés du métier plus qu'aux beautés véritables. A fréquenter les Alexandrins on se tachait l'esprit de leurs défauts. C'était là un défaut de l'alexandrinisme.
L'abus de l'érudition en était un autre. On adnm-ait chez eux la multitude des allusions savantes. On s'engouait de leur obscurité même parce qu'elle était le résultat d'une « rare et antique érudition ». Comme il a été finement remarqué, on appréciait la valeur d'une œuvre non plus à sa beauté, mais à la peine qu'on avait dû prendre pour la goûter. On se représente volontiers Ronsard emplissant sa pensée, h la manière d'Eschyle et de Sophocle, des belles légendes de la mythologie, en grisant son imagination. C'était se préparer à son rôle de poète païen. Mais il ne s'en est pas tenu là. A l'école de Daurat il est curieux même des moindi'es particularités de la légende, des fables les plus dénuées de poésie, des détails minùnes qu'un érudit seul consent à ne pas ignorer. Il sait la généalogie des dieux les plus obscurs. Il fait la chasse aux textes les plus ignorés et les plus arides qui les concernent. Relevez les allusions qui emplissent ses premières œuvres ; vous crouiez qu'à la manière d'un bénédictin il a patiemment amoncelé des fiches pour composer un très savant dictionnake mythologique. De là sans doute ce mépris arrogant du public que Ronsard et ses amis étalaient si outrageusement. Poui" être grand poète il fallait dérouter le vulgaire. Ce que le
A L'KCOLE DE DAUUAI' 19
populaire goûtait, ce qu'il comprenait môme, ne pouvait être que médiocre et bas. On recherchait l'obscurité de propos délibéré, l'obscurité par l'érudition qui classait un poète parmi les hommes doctes.
Certes que le poète ne ravale pas ses sentiments et ses ])ensées au niveau des âmes communes, rien de mieux. Nous avons dit que Daurat a rendu à Ronsard un grand service en lui révélant une poésie qui se tenait de si loin au-dessus des bagatelles dont trop longtemps Marot s'était contenté. Jusque-là il était infiniment souhaitable que la poésie française se fît aristocratique. Mais que, affectant un caractère d'ésotérisme à seule fin de rebuter le vulgaire, elle aspirât à imiter l'inimitable Pindare, à devenu* œuvre de convention et d'artifice, à se hérisser comme par plaisir de pédantisme et à s'envelopper d'obscurité, cpi'il fallût même aux gens fort instruits un commentaire explicatif , pour l'entendre, voilà qui n'était nullement désirable. Les erreurs des premières œuvres de Ronsard sont là en germe, et aussi son mépris si injuste pour les poètes marotiques . avec les abus auxquels il doit l'entraîner. Et de tous ces excès, Daurat, le chef, le maître écouté et admhé, semble bien porter sa large part de responsabilité.
Baïf, le compagnon de chambre de Ronsard à Coqueret, n'avait rien de ce qu'il eût fallu pour retenir son ami sur la pente dangereuse où il s'engageait. Il n'était encore cpi'un enfant. Et puis, tout bardé de grec comme nous le connaissons, bien certainement il eût poussé Ronsard dans l'abîme de l'érudition plutôt que de l'en arracher. Son influence, s'il avait quelque influence, renforçait, doublait celle de Dam'at.
Une action salutake aurait pu, semble-t-il, venir d'un autre de ses camarades, qu'il s'adjoignit probablement
l>() RONSARD. — CIIAP. II
vers 1547. On sait comment, d'après Binet, au retour d'un voyage, Ronsard aurait rencontré Du Bellay dans une hôlellerie, comment ils auraient là fait connaissance, comment, entre l'omelette et le rôti, ils auraient échangé leurs vues sur l'avenii' de la poésie française, et, dans des rêves communs de gioii'e et de patriotisme, se seraient unis d'une amitié cjue la mort seule devait rompre. La date que Binet assigne à cette rencontre est certainement erronée : il la fixe à 1549, or la publication de la Défense est des premiers mois de 1549. L'anecdote présente d'ailleurs tous les caractères d'une légende. H y a gros à parier que Ronsard connaissait de longue date Du Bellay, qui, comme Baïf, était un peu son parent, et cpi'avant cette époque ils avaient déjà parlé littérature. Mais il est parfaitement possible, il est probable même, que vers 1547 ils se soient rapprochés pour travailler en commun. A défaut d'entretiens antérieurs avec Ronsard,, les conseils de Peletier auraient jnéjiaré Du Bellay à ce rapprochement. Peletier, probablement l'année précédente à Poitiers où Du Bellay suivait les cours de l'Université, avait conseillé au jeune homme de cultiver l'ode et le sonnet en français. Il l'avait entretenu sans doute des projets de Ronsard et des es))érances qu'Us partageaient.
Du Bellay était donc d'avance gagné aux idées de Ronsard. Mais, médiocrement studieux, le moins savant des ])oètes de la Brigade et surtout le moins helléniste, d'une nature très sensitive, avec cela l'aîné de Ronsard de deux ou trois ans, on pourrait supposer qu'il devait réagir contre les excès auxquels l'abus de l'érudition entraînait son compagnon. H n'en fut rien : trop indolent pour opposer doctrine à doctrine, peut-être même pour prendre une conscience clake de la doctrine littérake qu'il portait dans le sang, d'accord au reste avec Ronsard sur le point essentiel, l'imTtation en langue moderne, c'est lui qui subit l'ascendant du fougueux écolier. H vint lui aussi s'enfermer au collège de Coqueret sous la discipline de Daurat. IJ n'en devint pas beaucoup plus helléniste, semble-t-il, et le premier il sera dégrisé ; mais pour l'instant du moins il est
A L'ECOLE l)K DAURAT 21
absorbé, ses foices vi(Mineiit se confondre dans le grand courant où se préparc la révolution poétique de 1550.
Il a même sans doute enhardi Ronsard en lui faisant mieux connaître l'exemple si encourageant que donnaient à nos novateurs les écrivains italiens. Car notre petite / troupe a les yeux fixés sur Tltalie. Fait notable, bien qu'aucun de ces jeunes gens ne semble avoir séjourné en Italie (car je ne compte point que Baïf y soit né puisqu'il repassait les Alpes à deux ans), tous semblent savoir" l'italien. Ils reçoivent des liwes de Venise. Est-ce Daurat ici encore qui leur sert d'initiateur? Peut-être. Pourtant, bien qu'il ait loué en vers latins Pétrarque, Dante et l'Arioste, il semble avou- peu connu la littérature toscane. 11 est possible que Lazare de Baïf ait été ici le guide de son fils et des amis de son fils. Du séjour qu'il fit à Venise comme ambassadeur de François I^^, il semble avoh" rapporté une certaine connaissance des lettres italiennes. Il était resté en relation avec des libraii'es et avec des hommes de lettres vénitiens. Il était ami de Bembo, le promoteur de la renaissance pétrarquiste dans l'Italie du seizième siècle, et il avait rencontré probablement plusieurs des poètes qui à la suite de Bembo travaillèrent à cette renaissance, car ils appartenaient pom' la plupart à Venise. Or \ précisément c'est à Bembo et aux bembistes que Du Bellay, Ronsard et même Baïf demandèrent les modèles de nombre de leurs sonnets publiés au début de leur carrière. Ils ont > pi-olongé au delà des Alpes l'école de Bembo. Quoi qu'il en / soit de cette hypothèse, l'Italie occupait si fort alors les ' esprits cultivés que nos quatre amis pouvaient fort bien . sans le conseil de Lazare de Baïf aller à elle, et il semble que de beaucoup Du Bellay fut, à l'époque qui nous occupe, le plus italianisant des quatre. Par son canal surtout le petit groupe s'imprégna des enseignements de l'Italie.
A Coqueret Du Bellay se pénètre de VOrlando Furioso, dont il découpe en sonnets les discours amoureux. H lit avec admiration aussi et il met au pUlage un recueil de vers publié par les bembistes à Venise en 1545 et en 1547, les Rime di diversi. II connaît encore Pétrarque, Sannazar,
22 UONSARI). — CHAP. Il
qu'il exploite, certains ouvrages en prose, et peut-être c'est lui qui les fait goûter à Ronsard, dont les emprunts aux ouvrages italiens seront toujours plus discrets.
Or dans l'Italie de Pétrarque, de l'Aiioste et de Bembo il fait voir à Ronsard précisément les deux mêmes tendances littéraires qui se partagent les esprits en France ; d'un côté sont les tenants de la tradition, les marotiques de l'Italie si l'on peut dii'e, qui continuent de cultiver en toscan les genres hérités des Pétrarque, des Dante, des Boccace et de leurs successeurs ; en regard sont les latiniseurs puristes qui tiennent pour l'antique idiome de l'Italie, pour celui par lequel Rome s'est acquis une gloii'e immortelle. Us s'entêtent à poursu'vre la perfection de la prose cicéronienne et du vers vii'gilien, et à penser que les grands genres littéraires de l'antiquité ne peuvent être dignement cultivés que dans les langues qui leur ont donné naissance. Buonamico, l'ami de Lazare de Baïf, n'est-il pas de ces derniers?
Mais entre ces deux courants, le courant de la pure tradition et le courant de la pure érudition, un troisième s'est fait jour depuis un quart de siècle, un courant de conciliation qui rêve d'illustrer la langue toscane en y acclimatant toutes les belles œuvi'es des littératures antiques. Ceux-ci s'allient avec les partisans des modernes pour publier pendant tout le seizième siècle, comme déjà au quinzième, une série d'apologies de la langue vulgaii'e, destinées à la défendre contre les mépris des pédants ; ils s'allient en retour avec les admii-ateurs des anciens pour proclamer l'excellence des genres antiques, leur dignité, et pour réclamer qu'on les transplante dans un sol nouveau. Ils seront donc les guides de Ronsard, car leurs idées ressemblent étrangement à celles sur lesquelles Peletier