‹ Pierre de Ronsard; textes choisis et commentésChapitre 70 sur 86 · RONSARD SUUS CIIARLKS IX · texte numérisé non relu

RONSARD SUUS CIIARLKS IX

[)ar la chronique scandaleuse du temps. Et Ronsard lui parle sur le ton d'un dévot s'adi'essant à son Dion :

Kecevez donc, ô divine beauté, Non le présent, mais bien la volonté ; Prenant mon corps et mon es{)rit, madame, L'un pour servir, l'autre pour honorer.

Ainsi veut Dieu qu'on le vienne adorer. Quand pour offrande on donne corps et âme.

L'autre, qui certainement a tenu plus de place dans la vie du poète, bien qu'il ne s'agisse encore là que d'un amour assez passager, est sans doute une dame de la ville, nne veuve qui nous contera tout à l'heure les malheurs de son mariage. A elle aussi Ronsard répète : cueillez les fleurs de la vie ; profitez de la jeunesse qui passe. Pour elle peutêtre il compose des chansons tout imprégnées d'une sensualité plus libre qu'aucune des pièces adressées à Marie, des chansons d'ailleurs qui, par le charme du rythme, par la justesse impeccable et par le choix heureux des termes, méritent de figurer parmi ses plus achevées.

Quand (1) ce beau printemps je voi;-",

J'aperçois Rajeunir la terre et l'onde, Kt me seml)le que le jour

Et l'amour Comme enfants naissent au mondi ,

Le jour qui plus beau se fait,

Nous refait Plus belle et verte la terre ; Et Amour, armé de traits

Et d'attraits, En nos cœurs nous fait la guerre.

Il répand de toutes parts

Feux et dards.

Et dompte sous sa puissance Hommes, bêtes et oiseaux,

Et les eaux Lui rendent obéissance.

Vénus, avec son enfant Triomphant,

(1) Bl., t. F^ p. 220.

Au haut de sa coche (1) assise, Laisse ses cygnes vok'r

Parmi l'air Pour aller voir son Anchise.

Quelque part que ses beaux yeux

Par les cieux Tournent leurs lumières belles, L'air, qui se montre serein,

Est tout plein D'amoureuses étincelles.

Puis, en descendant à bas,

Sous ses pas, Naissent mille fleurs écloses ; Les beaux lis et les œillets

Vermeillets Eougissent entre les roses.

Je sens en ce mois si beau

Le flambeau D'Amour qui m'échauffe l'âme, Y voyant de tous côtés

Les beautés Qu'il emprunte de ma Dame.

Quand je vois tant de couleurs

Et de fleurs Qui émaillent un rivage.

Je pense voir le beau teint

Qui est peint Si vermeil en son visage.

Quand je vois les grands rameaux

Des ormeaux Qui sont lacés de lierre, Je pense être pris es (2) laz

De ses bras.

Et que mon col elle serre.

(1) Son chaii ($) Dans les.

Quand j'entends la douce voix

Par les bois Du gai rossignol qui chante, D'elle je pense jouir

Et ouïr Sa douce voix qui m'enchante.

Quand je vois en quelque endroit

Un }3in droit, Ou quelque arbre qui s'élève, Je nie laisse décevoir,

Pensant voir Sa belle taille et sa grève (1).

Quand je vois dans un jardin

Au matin S'éclore une fleur nouvelle, J'accompare le bouton

Au téton De son beau sein qui pommelle.

Quand le soleil tout riant

D'orient Nous montre sa blonde tresse, Il me semble que je voi

Devant moi Lever ma belle maîtresse.

Quand je sens, parmi les prés

Diaprés, Les fl'urs dont la terre est pleine, Lors je fais croire à mes sens

Que je sens La douceur de son haleine.

Bref, je fais comparaison

Par raison Du printemps et de m'amie :

Il donne aux fleurs la vigueur,

Et mon cœur D'elle prend vigueur et vie,

(1) Jambe.

Je voudrais au bru il de Icau

D"un ruisseau Déplier ses tresses blondes, Frisant en autant de nœuds

Ses cheveux Que je verrais friser d'ondes.

Je voudrais, pour la tenir,

Devenir Dieu de ces forêts désertes, La baisant autant de fois

Qu'en un bois n y a de feuilles vertes.

Ah ! maîtresse, mon souci,

Viens ici.

Viens contempler la verdure !

Les fleurs de mon amitié

Ont pitié.

Et seule tu n'en as cure.

Au moins lève un peu tes yeux

Gracieux, Et vois ces deux colombelles, Qui font naturellement,

Doucement, L'amour du bec et des ailes :

Et nous, sous ombre d'honneur,

Le bonheur Trahissons par une crainte :

Les oiseaux sont plus heureux

Amoureux, Qui font l'amour sans contrainte.

Toutefois ne perdons pas

Nos ébats Pour ces lois tant rigoureuses :

Mais si tu m'en crois, vivons,

Et suivons Les colombes amoureuses.

2r;8 = RONSARD. — CHAP. X —

Pour effacer mon émoi,

Baise-moi, Eebaise-moi, ma Déesse : Ne laissons passer en vain

Si soudain Les ans de notre jeunesse.

De ])lus en plus, conformément à révolution que nous avons signalée, à côté dos sonnets et des chansons, l'amour tend à s'exprimer dans des pièces composées de longs vers à rimes plates. L'élégie, qui n'est guère qu'une variété du poème, plaît ]ilus qu'autrefois à Ronsard, et quelquesunes des plus heureuses pièces à Genèvre sont des élégies. Il est probable que colle que voici lui a été destinée. Pour La suivante en tout cas, le doute n'est pas possible.

Plier (1) quand bouche à bouche assis auprès de vous

Je contemplais vos yeux si cruels et si dons,

Dont Amour fit le coup qui me rend fantastique (2),

Vous demandiez pourquoi j'étais mélancolique.

Et que toutes les fois que vous me verriez ainsi,

Vouliez savoir le mal qui causait mon souci.

Or, afin qu'une fois pour toutes je vous die

La seule occasion de telle maladie,

Lisez ces vers, madame, et vous verrez conmient

Et pourquoi je me deuls (o) d'Amour incessannnent.

Quand je suis près de vous, en vous voyant si belle, Et vos cheveux frisés d'une crêpe (4) cautelle (5) Qui vous servent d'un ret, où vous pourriez lier Seulement d'un filet un Scythe le plus fier. Et voyant votre front et votre œil qui ressemble Le ciel quand ses locaux feux reluisent tous ensemble. Et voyant votre teint où les plus belles fleurs Perdraient le plus naïf de leurs vives couleurs, Et voyant votre ris et votre belle bouche Qu'Amour baise tout seul, car autre ne la touche ;

(1) Elégie III, Bl., t. IV, p. 224.

(2j Hors de raison.

(3) Je me deuls : je souffre.

(4) Boucle.

(5) Artifice.

Bref, voyant votre port, voire grâce et beauté,

Votre fière douceur, votre humble cruauté.

Et voyant d'autre part que je ne puis atteindre

A vos perfections, j'ai cause de me plaindre

D'être mélancolique et de porter au front

Les maux que vos beaux yeux si doucement me font.

J'ai peur que votre timour par le temps ne s'efface, Je doute (1) qu'un plus grand ne gagne votre grâce, J'ai peur que quelque dieu ne vous emporte aux cieux : Je suis jaloux de moi, de mon cœur, de mes yeux, De mon corps, de mon ombre, et mon âme est éprise De frayeur si quelqu'un avecque vous devise.

Je ressemble aux serpents qui gardent les vergers Oii sont les pommes d'or : si quelques passagers Approchent du jaixlin, ces serpents les bannissent, Bien que d'un si beau fruit eux-mêmes ne jouissent.

Puis quand je suis contraint d'auprès de vous partir. Je sens hors de vos yeux une vapeur sortir Qui entre dans les miens, dont soudain est saisie Ma raison qui se laisse aller par fantaisie.

Alors sans nulle trêve, à toute heure, en tous lieux, Votre belle effigie erre devant mes yeux. Qui le sang et le cœur et l'âme me tourmente Du désir de revoir votre personne absente. Mon esprit qui se fait du meilleur de mon sang. Se dérobe de moi, me laisse froid et blanc, Et quittant sa maison dedans vos yeux séjourne.

Quelquefois au logis ce traître s'en retourne Et emmène mon cœur avec lui pour vous voir. Mon âme court après afin de le ravoir. Mais elle pour néant dresse son entreprise Car, ainsi que le cœur, à la fin elle est prise En un lieu si plaisant qu'elle perd souvenir, Comme le cœur captif de plus s'en revenir. Que je hais mon penser, qui fou prend hardiesse De s'en aller tout seul parler à ma maîtresse 1 Je l'aime et si (2) le hais ; je l'aime pour autant Qu'il va fidèlement mes peines racontant : Et le hais pour raison que jamais ne m'appelle

(1) Redoute.

(2) Pourtant.

260 ■ UONSARD. — CHAP. X

Quand il s'enfuit de moi et va parler à elle.

Las ! que n'est tout mon corps en pensers transformé?

La voyant nuit et jour, je serais mieux aimé.

Je ressemble à celui qui trop avare enserre Son plus riche trésor au plus creux de la terre ; Il a beau s'en aller en pays étranger, De terres et de mers et de villes changer, L'avarice jamais de son col ne détache : Car son cœur est toujours où son trésor se cache. Toujours je pense en vous, mon trésor, et ne puis Vivre si par penser dedans vous je ne suis.

Quand Phébus au matin vient éclairer au monde, Tirant dehors la mer sa belle tresse blonde. Deux hôtes différents, l'espérance et la peur, Comme mes ennemis se campent en mon cœur : L'une me veut mener au lieu de mon martyre, Me presse de la suivre, et l'autre m'en retire. Je sens par leur discord deux effets dedans moi. Maintenant le plaisir, et uiaintenant l'émoi. En si divers combats tous les jours je travaille (1), Et si ne puis gagner ni perdre la bataille.

Puis quand la Lune au soir avec ses noirs chevaux Va rappelant la nuit, elle appelle mes maux. Me réveille les yeux, et la nuit qui apaise Le souci des humains, ne revient pour mon aise. Je ne fais dans le lit que virer et tourner. Je ne puis un nu)ment d'un côté séjournei' Sans me touiiier sur l'autre, et d'une ardente espince (2) Amour toute la miit m'égratigne et me pince. Si ce Dieu me permet un moment sommeiller. Incontinent en songe il me vient travailler. Et frayeur sur frayeur dedans mon cœur assemble.

Tantôt je vous tiens prise, et tantôt il me semble Que vous fuyez de moi, ainsi que bien souvent S'enfuit une fumée à l'arrivée du vent ; Ou comme fait un cerf voyant un loup sauvage, Ainsi loin de mes bras s'écarte votre image. Tantôt il vous transforme en tigre ou en lion, Ou fait dedans mes yeux voler un million

(1) Peine.

(2) Pince.

De figures en vain qui me tiennent en crainte, Et qui sont toute nuit la cause de ma plainte.

Or, comme le printemps porte toujours les fleurs, L'Eté de sa nature amène les chaleurs, Automne les raisins, et l'Hiver la froidure ; Ainsi Amour cruel apporte de nature Dans le cœur de l'amant le soin et la douleur, La tristesse, l'ennui, les pleurs et le malheur, La crainte, le soupçon, les soucis et la peine. Passions dont mon âme est pour vous toute pleine.

Puis donc voiis demandez, me voyant amoureux, La cause qui me fait si triste et langoureux! Si de votre côté vous aviez aperçue La moindre affection que pour vous j'ai reçue. Et si vous, dont la flamme à mon cœur tout émeu. Aviez senti l'ardeur qui vient de votre feu. Me jugeant pour vous-même, auriez la connaissance De mon propre malheur par votre expérience ; Votre front serait triste, et connaîtriez (1) combien Amour donne de maux pour l'attente d'un rien.

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