LA RENCONTRE DE GENÈVRE
Genèvre, je te prie, écoute ce discours Qui commence et finit nos premières amours ; Souvent le souvenir de la chose passée. Quand on le renouvelle, est doux à la pensée.
Sur la fin de juillet que (3) le chaud violant Rendant de toutes parts le ciel étincelant. Un soir à mon malheur je me baignai dans Seine, Où je te vis danser sur la rive prochaine. Foulant du pied le sable, et remplissant d'amour Et de ta douce voix les rives d'alentour.
Tout nu je me vins mettre avec ta compagnie, Oii dansant je brûlai d'une ardeur infinie, Voyant; sous la clarté brunette du croissant, Ton œil brun à l'envi de l'autre apparaissant.
(1) Le mot comptait pour trois svllabes.
(2) Elégie IV, BL, t. IV, p. 224. "
(3) Lorsque.
Là, je baisai ta main pour première accointance, Autrement, de ton nom je n'avais connaissance ; Puis, d'un agile bond je m'élançai dans l'eau, Pensant qu'elle éteindrait mon premier feu nouveau. H advint autrement : car au milieu des ondes Je me sentis lié de tes deux tresses blondes. Et le feu de tes yeux qui les eaux pénétra, Maugré (1) la fi'oide humeur (2), dedans mon cœur entra. Dès le premier assaut, je perdis l'assurance; Je m'en allai coucher sans aucune espérance De jamais te revoir pour te donner ma foi. Comme ne connaissant ni ta maison ni toi ; Je ne te connaissais pour la belle Genèvre Qui depuis me brûla d'une amoureuse Wèwe ; Aussi de ton côté, tu ne me connaissais Pour Ronsard dont le nom a cours par les Français.
Sitôt que j'eus pressé les plumes ocieuses (3) De mon lit paresseux, les peines soucieuses Qu'Amour pour me livrer aiguise sur sa queux, Vinrent dedans mon cœur allumer mille feux, Echauffant le désir de te pouvoir connaître Et de faire à tes yeux ma douleur apparaître,
Aussitôt que l'Aurore eut appelé des eaux Le soleil souffle-jour du nez de ses chevaux. Je saute hors du lit, et seul je me promène Loin de gens sur le bord, devi'^ant de ma peine. Quelle fureur me tient? et quel nouveau penser Me fait douteusemcnt (4) ma raison balancer? Où est la fermeté de mon premier courage? Et quoi, veux-je rentrer en un nouveau servage? Veux-je que tout mon âge aille au plaisir d'Amour? Que me sert d'être franc (5) du lien qu'à l'entour De mon col je portais, quand Marie et Cassandre Aux rets de les cheveux captif me surent prendre? Si maintenant plus mûr, plus froid et plus grisou. Je ne puis me servir de ma sotte raison?
(1) Malgré.
(2) Eau.
(3) Paresseuses.
(4) En péril.
(5) Libre.
NOUVELLES POKSIES - 263
Et sïl faut qu'à tous coups comme insensé, je soie De ce petit Amour et la butte et la proie?
Non, il faut résister, cependant (pic Terreur Ne fait que commencer, de peur que la fureur Par le temps ne me gagne, et dedans ma poitrine Sans remède ou confort le mal ne s'em-acine.
Ainsi tout philosophe et de confiance plein, Comme si Amour fût quelque cho^e de sain, Ferme je m'assurais que jamais autre fennne N'allumerait mon cœur d'une nouvelle llamme.
Plein de si beaux discours au logis je revins, Où plus fort que jamais amoureux je devins. Repassant vers le soir, je t'avise (1) à ta porte. Et là le petit dieu qui pour ses armes porte La flèche et le carquois, si grand coup me donna, Que ma pauwe raison soudain m'abandonna ; Puis me na^Tant (2) le cœur, en signe de conquête De ses pieds outrageux me refoula la tête. Me lia les deux mains, et ma voix déha. Qui pour avoir merci (3) en ce point te pria :
Madame, si l'œil peut juger par le visage L'affection cachée au dedans du courage (4), Certes, je puis juger, en voyant ta beauté. Que ton cœur n'est en rien taché de cruauté.
Aussi Dieu ne fait point une femme si belle, Pour être contre Amour de nature rebelle, Cela me fait hardi de madi'esser à toi, Puisque tant de douceur en ta face je voi.
Or, ainsi que Télèphe alla devant la ville De Troie, pour prier le valeureux Achille De lui guérir sa plaie ; à toi je viens ici Las ! pour guérir la mienne et pour trouver merci.
Harsoir (ô) en se jouant l'enfant de Cytliérée, Faisant de tes beaux yeux une flèche acérée, En m'ouvrant l'estomac (6) tout le cœur m'a percé,
(1) Aperçois.
(2j Blessant.
(3) Grâce.
(4) Cœur.
(5) Hier soh".
(6j Poitiinpj
264 == RONSAHD. — GHAP. X
Et tu ne sais, peut-être, ainsi m'avoir blessé.
Cette flèche mortelle aux os s'est arrêtée. Et au foie ulcéré de sa pointe dentée, Que je ne puis ôter, taat mon sang épandu M'a laissé de raison et de sens éperdu. Tout ainsi qu'un veneur désireux de la chasse. Qui de maints coups de traits mainte biche pourchasse, De cent il en blesse une et si ne la sait pas. Elle emporte la flèc]je, et hâtant son trépas S'enfuit par les rochers vagabonde et blessée. Pour sa plaie guérir chercher la panacée.
Tu es ma panacée, à toi je viens ici Pour guérir de ma plaie et pour avoir merci.
Ce n'est le naturel d'une dame bien née De vivre contre Amour fièrement (1) obstinée : Aux lions, aux serpents qui sont pleins de venin Convient la cruauté, non au cœur féminin. Qui tant plus est bénin, et tant plus, ce me semble, Aux dieux qui sont bénins de nature ressemble. Tu n'auras grand honneur de me laisser mourir ; Il vaut mieux doucement ma, langueur secourir Et me prendre chez toi pour serviteur fidèle. Que me tuer ainsi d'une plaie cruelle.
A peine avais-je dit, quand d'un soupir profond (Enfant de l'estomac (2), où les désirs se font), Brèvement tu réponds que je perdais ma peine, Que j'écrivais en l'eau, et semais dans l'arène (3), Que la mort sommeilleuse éteignait ton flambeau, Et que tous tes désirs étaient sous le tombeau. T'oyant (4) ainsi parler, confus je m'en retourne. Où, triste, quatre jours au logis je séjourne. Le cinquième d'après, de fureur (5) transporté. Je retourne pour voir l'appât de ta beauté.
Il ne faut, ce disai?-je, ainsi vaincu se rendre : Plus une forte ville est difficile à prendre Plus apporte d'honneur à celui qui la prend ;
(1) Cruellement.
(2) Cœur.
(3) Sable.
(4) Entendant.
(5) I^lie.
Tuuti' brave vertu sans combat ne se rend.
()i-, en parlant à toi de cent choses diverses, Nous égarant tous deux d'amoureuses traverses, A la fin privémenl tu t'enquis de mon nom, Et si j'avais aimé d'autres femmes ou non.
Je suis, dis-je, Ronsard, et cela te suffise. Qui ma l)elle science ai des Jluses apprise. Bien connu d'Hélicon, dont l'ardent aiguillon .Me fit danser au bal que cniuhiil A[)ollon.
Alors que tout le sang me lK)uillait de jeunesse, Je fis aux bords de Loire une jeune maîtresse Que ma Muse en fureur sa Cassandre appelait, A qui même Vénus sa beauté n'égalait.
Je m'épris en Anjou d'une belle Marie Que j'aimai plus que moi, que mon cœur, que ma vie. Son pays le sait bien, où cent mille chansons Je composai pour elle en cent mille façons.
Mais (ô cruel Destin !) pour ma trop longue absence, D'un autre serviteur elle a fait accointance (1), Et suis demeuré veuf sans prendre autre parti Dès l'heure que mon cœur du sien s'est départi (2).
Maintenant je poursuis toute aniour vagabonde. Ores (3) j'aime la noire, ore j'aime la blonde, Et sans amour certaine en mon cœur éprouver Je cherche ma fortune où je la puis trouver. S'il te plaisait m' aimer, par tes yeux je te jure Que d'une autre amitié jamais je n'aurais cure (4).
Mais dis-moi, je te pri', si l'Ai-cherot (5) vainqueur Des hommes et des dieux t'a point blessé le cœur? Et si son trait poignant (6) qu'en notre sang il mouille Se vit jamais sanglant de ta belle dépouille?
Lors tu fis un soupir, et tes beaux yeux souillant De larmes, et ton sein goutte à goutte mouillant, Tu me réponds ainii : H n'y a que les marbres, Les piliers, les cailloux, les rochers et les arbres
(1) Connaissance.
(2) Séparé.
(3) Ores... ores : tantôt... tantôt.
(4) Souci.
(o) Cupidoii.
(6) Perçant.
i>66 ■ RONSARD. — CHaP. X
Privés de sentiment, qui se puissent garder D'aimer quand un bel œil les daigne regarder.
Nous qui sommes vêtus d'affections humaines, De muscles et de ners, de tendons et de veines, Qui avons jugement, et qui point ne portons Un roc en lieu d'un cœur, qui vivons et sentons, H est bien malaisé de ne sentir la flamme Que le gentil Amour nous verse dedans l'âme. Quant à moi, je confesse avoir senti combien Ce petit Ai'clierot fait de mal et de bien. S'il te plaît de l'ouïr, je m'en vais te le dire. Et ne faut s'ébahir si mon cœur en soupire : Il me plaît de nouveau mon deuil (1) te découvi'ir, Bien que d'un si beau mal je ne veuille guérir.
Six ans sont jà passés qu'Amour conçut envie Dessus la liberté, nourrice de ma vie.
Et pour me rendre serve à lui, qui peut ôter Le feu le plus ardent des mains de Jupiter, Me déroba le cœur et me fit amoureuse D'un amant dont j'étais contente et bienheureuse, Que seul, j'avais choisi si sage et si parfait. Qu'à la belle Cyprine (2) il eût bien satisfait. n aimait la vertu, il abhorrait le vice, Il aimait tout honnête et gentil exercice ; Il jouait à la paume, il ballait (3), il chantait. Et le luth doucement de ses doigts retentait ; Il savait la vertu des herbes et des plantes, E connaissait du ciel les sept flammes errantes. Leurs tours et leurs retours, leur soir et leur matin, Et de là, prédisait aux hommes le destin. De Nature li grâce en tout il avait eue. L'éloquence en la bouche et l'amour en la vue ; Et quand en lui le ciel n'eût poussé mon désir, Encor pour sa vertu, le devais-je choisir. L'espace de cinq ans nous avons pris ensemble Les plaisirs que jeunesse en deux amants assemble, Et ne se peut trouver ni jeu ni passe-temps, Dont amour n'ait rendu nos jeunes ans contents.
(1) Douleur.
(2) Venus.
(3) Dansait,
Vénus ne garde point tant de douces blandices (1), Tant de baisers niignards, d'attraits et de délices, \^A\ ses vergers de Cypre à Mars son bien chéri, Soit veillant en ses bras, soit au lit endormi, (jue mon amant et moi, ébattant nos jeunesses, Avons pris de plaisirs, d'ébats et de liesses. Seul il était mon cœur, seule j'étais le sien ; Seul il était mon tout, seule j'étais son bien. Seul mon âme il était, seule j'étais la sienne, Et d'autre volonté il n'avait que la mienne.
Or, sans avoir débat en ébats si plaisants, Nous avions jà passé l'espace de six ans. Quand la cruelle Mort, ingrate et odieuse, Fut (malice du ciel) sur notre aise envieuse.
Cette cruelle Mort, franche d'affection (2), Qui jamais ne logea pitié ni passion, Qui n'a ni sang, ni cœur, ni oreille, ni vue, Dure comme un rocher que la marine (3) émue (4) Bat au bord caspien, me blessa de sa faux Plus que le trait d'Amour qui commença mes maux, Me rendant comme fière (5), exécrable et inique, (Je meurs en y pensant !) mon amant hych'opique, De jour en jour coulant sa force s'écoulait ; Sa première beauté sans grâce s'en allait Comme une jeune fleur sur la branche séchée, Ou la neige d'hiver du premier chaud touchée. Que le faible soleil distille peu à peu. Ou comme fait la cire à la chaleur du feu.
Hélas ! qu'eussé-je fait ! si cette Parque fière, Qui ne se peut fléchir par humaine prière. M'eût voulu pour victime, et si en m'assommant. Elle eût voulu sauver la \'ie à mon amant, Je me fusse estimée une vi'aie amoureuse D'acheter par ma mort une âme si heureuse ! Mais cette vieille sourde, ingrate à mon désir, Ne le voulut jamais, ainçois (6) tout à loisir,
(1) Caresses.
(2) Libre de passion.
(3) Mer.
(4) Agitée.
(5) Cruelle, étant doimé que Li mort est cruelle...
(6) Mais.
Pour plus me martyier (1) et me rendre abusée,
De jour en jour tirait le fil de sa fusée.
Je n'eusse pas souffert qu'on se fût approché
Du misérable lit où il était couché,
Ou cjue sa propre sœur d'un naturel office (2)
Lui eût touché la main ou lui eût fait service ;
Seule je le pansais sans secours d'étranger,
Car sans plus (3) de ma main voulait boire et manger.
Ainsi de tristes pleurs la face ayant mouillée, (Ni de nuit ni de jour sans être dépouillée) (4) J'étais près de son lit pour lui donner confort, Et pour voir si l'amour pourrait vaincre la mort. Or, le jour qu'Atropos (5), qui nos toiles entame. Avait tout dévidé les filets de sa trame, Me voyant soupirer, gémir et tourmenter, Me tordre les cheveux, crier et lamenter. Débile renforça sa voix à demi morte, Et me tournant les yeux me dit en telle sorte :
« Mon cœur, ma chère vie, apaise tes douleurs, Je me deuls (6) de ton mal, et non de quoi je meurs, Car je meurs bien content, puisque mourant je laisse Mon âme entre les bras de si chère maîtresse. Je m'en vais bien heureux aux rives d'Achéron, Heureux, ])uisqu"en mourant je meurs en ton girou. Ma lè\Te sur la tienne, et tenant embrassée La dame que la mort n'ôte de ma pensée. Seulement je me plains et lamente de quoi Mourant entre tes bras tu lamentes pour moi.
Apaise ta douleur, maîtresse, je te prie ; Apaise-toi, mon cœur, apaise-toi, ma vie. Si, trépassant, on doit sa dame supplier, Par tes cheveux dorés qui me pui'ent lier, Je te prie et supplie, et par ta belle bouche. Et par ta belle main qui jusqu'au cœur me touche. Qu'encore après ma mort tu me veuilles aimer,
(1) Martyriser.
(2) Devoir.
(3) Seulement.
(4) Déshabillée.
(5) L'une des Parques chargées de filer les destinées des hommes.
(6) Je me deuls : je souffre.
NOUVELLES POKSIES ■ 269
Va (IcdfUis mon loiiihcaii un- ;iiii()urs; cnfcniior... »
Oi' ma douleur n'est point par le temps divertie, Et neuf mois sont passés que je irélais sortie Du logis pour chercher quelque ])laisir nouveau, Sinon hier au soir que tu me vis sur l'eau ; Car je ne veux trouver médecin secourahle, Chérissant mon ennui comme chose incurable.
Ainsi toute pâmée et grosse de douleur, 'J'u me fis par l'oreille entendre ton malheur, (>)uand je te répondis : « Il n'est roche si dure Qui molle ne pleurât d'une telle aventure, Et tout ce que l'Afrique allaite de ferin (1) Et le vieillard Protée en son troupeau marin : J'ai le corps tout débile et l'âme toute molle, Qui me bat la poitrine au son de ta paroUe. J'ai les sens éblouis, j'ai le cœur éperdu ])'anu)ur et de pitié de t'avoir entendu Aimer l'omlne d'un mort ; car c'est chose bien rare De voir amitié telle en un temps si barbare.
Toutefois à ton mal il faut trouver confort (2), il faut prendre un vivant en la place d'un mort,' Le mort est inutile à te faire service, Le vivant pour aimer est duisant (3) et propice, . Qui sent, qui vit, qui oyt, et (pii peut discourir, Et ([ui peut connue Tautre en te servant mourir ; Car un honnne n'aurait ni cœur ni sang ni âme, S'il ne voulait mourir pour si gentille dame. Tu es encore jeune en la Heur de tes ans : Use donc de l'amour et de ses dons plaisans, Et ne souffre qu'en vain l'avril de ta jeunesse Au milieu de son cours se ride de vieillesse.
Nos ans sans retourner s'envolent comme un trait, Et ne nous laissent rien sinon que le regret Qui nous ronge le cœur de n'avoir osé prendre Les jeux et les j)laisirs de la jeunesse tendre. Madame, croyez-moi, ce n'est pas la raison. Par un fol jugement de trahir la saison
(i) Sauvage.
(2) Récoiifort.
(3) Propre, convenable.
270 =^= UONSAHD. — Cil A P. X
Dont ton premier avril en jouvence ta face
Et pour ce en ton amour donne-moi quelque place.
Quand celui qui là-bas durement est couché,
Entendra nos amours, il n'en sera fâché ;
Car s'il faisait au monde encor sa demeurance,
Il me ferait peut-être honneur et révérence.
Puis suivant son vouloir tu lui feras plaisir
De n'avoir en sa place un sot voulu choisir.
J'achevais de parler lorsque la nuit ombreuse Me fit prench'e congé de ta main amoureuse ; J'allai trouver le lit, où, sans avoir repos, Me revenaient toujours ton mort et tes propos. Comme ayant dans le cœur du trait d'Amour emprainte Ta beauté, ton discours, tes larmes et ta plainte.
Pour toute défense, aux gens austères qui lui reprocliaient une poésie aussi frivole, Ronsard répondait dans son épître liminaire de 1563 que, ayant aclieté son encre et son papier, il était libre d'en faii'é tel usage que bon lui semblait Aussi les sujets de scandale ne furent pas moindres dans les deux livres de Poèmes de 1569.
Cette fois encore, des genres très divers étaient représentés, mais, comme le titre l'indique, les poèmes et les élégies occupaient la majeure partie du volume. Depuis 1565 il semble bien que Ronsard avait vécu souvent dans la retraite. Nous le trouvons à diverses reprises à cette époque dans son cher prieuré de Saint-Cosme. Il y reçoit à la fin de 1565 la visite du roi et de la reine mère au retour de leur grand voyage. Ses accès de fièvre, qui le rendaient mal propre aux plaisirs de la cour, l'y retinrent plusieurs fois. Ils l'y enfermèrent probablement durant une grande partie de l'année 1568, qui fut une mauvaise année pour notre malade. Là, nous dit son biographe, il ahnait à s'occuper de son ménage. Il avait la passion des fleurs et le jardinage était un de ses plaisii's favoris. Il se remettait
POKMES DE -1369 -== 271
de ses douleurs eu couipnsjiul; des poèiues, genre ([ui exigeait relativement peu d'applieation. Il s'attardait à nous y conter les aventures d'un satyre, d'après Ovide, ou bien l'histoire d'Hylas qui l'entraînait à nous présenter toute une apologie d'Hercule, ou bien encoreàcomposerlesplaintes que Calypso aurait dû proférer au déjiart d'Ulysse. Et tout cela était bien un peu jH'olixe, mais non pas dénué d'agrément. Surtout, par un penchant naturel aux malades et aux solitaires, il s'y montrait de plus en plus bavard à parler de lui-même, de ses occupations, de ses goûts. Vers cette époque surtout, les confidences personnelles abondent dans son œuvre. Il s'adi'csse au pin de son jardin, dont qui le frapperait verrait couler du sang ; au rossignol qui fait son nid dans un de ses « genèvres » : il analyse ses chants en mots savoureux, et il le remercie de jour et nuit courtiser son aimée, « dégoisant » ainsi son amour sous ses fenêtres. Une autre fois, il appelle son page Amadis Jamyn, et tous deux vont ensemble cueillir la salade, puis la prépai'ent de leurs mains. Et, tout en cueillant, tout en préparant, le poète cause à loisir : il cause du charme de cette vie champêtre qu'il ne veut plus quitter, de la vanité des cours qu'il méprise maintenant que la maladie l'empêche d'en jouk, de l'égalité de tous devant la mort, de tous les propos qui se présentent à son esprit ; et les exemples, les souvenirs de jeunesse, les réminiscences de l'antiquité vont leur train.
En ce temps-là aussi Ronsard a revu sa Cassandre, l'aimée d'autrefois, et l'exquise mélancolie des amours passées, qui ne veulent pas être tout à fait passées et que rien d'elles ne subsiste, a envahi son âme.
ÉLÉGIE A CASSANDKE(l)
L'absence, ni l'oubli, ni la course du jour N'ont effacé le nom, les grâces ni l'amour
(1) Élégies retrancMes, BL, t. V, p. 395. Texte de l'édition de 1573, la deuxième où cette élégie figure.
-272 == RONSARD. — CHAIV X
Qu'au C(pur je m'iiaprimai dès ma jeunesse tendre,
Fait nouveau serviteur de toi belle Cassandre,
Qui me fus autrefois plus chère que mes yeux,
Que mon sang, que ma vie, et que seule en tous lieux
Pour sujet éternel ma Muse avait choisie,
Afin de te chanter par longue poésie.
Car le trait (pii sortit de ton regard si beau, Ne fut l'un de ces traits qui déchirent la peau ; Mais ce fut un de ceux, dont la pointe cruelle Perce cœur et poumons, et veines et mouelle. Ma Cassandre, aussitôt que je me vis blessé, Jeune d'ans et gaillard, depuis je n'ai pensé Qu'à toi, mon cœur, mon âme, à cjui tu as ravie Absente si longtemps la raison et la vie : Et quand le bon Destin jamais n'eut fait levoii' Tes yeux si beaux aux miens, le temps n'avait pouvoir D'enlever une esquerre (1), ou d'amoindrii' l'image Qu'Amour m'avait portraité au vif de ton visage : Si bien qu'en souvenir je t'aimais tout ainsi Que dès le premier jour que tu fus mon souci.
Et si l'âge qui rompt et nmrs et forteresses. En coulant a perdu un peu de nos jeunesses, Cassandre, c'est tout un ; cai' je n'ai pas égard A ce qui est jjrésent, mais au {)remier regard : Au trait qui me navra (2) de ta grâce enfantine, Qu'encores tout sanglant je sens en la poitrine. Bienheureux soit le jour que tes yeux je revi Qui m'ont et près et loin de moi-même ravi (3).
Et si j'étais un roi qui toute chose ordonne, Je mettrais en la place une haute colonne Pour remarque d'Amour, où tous ceux qui viendraient, En baisant le pilier, de nous se souviendraient.
Je devins une idole (4) aux rayons de ta vue Sans parler, sans marcher, tant la raison émue Me gela tout l'esprit, loin de moi m'étrangeant, Et vivais de tes yeux seulement en songeant. Toujours me souvenait de cette heure première
(1) Esquille, petit morceau.
(2) Blessa.
(3) Enlevé, arraché.
(4) Une ombre.
HONSAIJI) SOUS CHAlil.KS IX i>73
Où joiino je j)crdis mes yeux en la liiinièrc. Et des propos qu\u\ soir nous eûmes, devistiut, Dont le seul souvenir, non autre, m'est plaisant.
Ce fut un beau jour sans doute pour Ronsard et ses amis ce jour de l'année 1572 où, après vingt-trois ans d'attente, par la publication des quatre premiers li\Tes de la Fmnciade, le plus cher des rêves de la Brigade parut enfin réalisé. L'illusion fut de courte durée : l'échec devait être complet.
Le poème, si Ronsard l'avait achevé, nous eût conté comment Francus, fils d'Hector, fonda Paris et le royaume des Francs, et comment les rois de France sont sortis de son lignage. Le premier livre établit l'identité du héros, chose malaisée en vérité puisque Hectoi- n'avait qu'un fils, nommé Astyanax. lequel fut d'après la légende tué en bas âg'e. Puis nous le voyons s'embarquer pour la conquête des terres que les destins lui réservent. Au second livre, la flotte est détruite par la tempête ; les naufragés sont recueillis sur la côte de Crète par le roi de l'île, Dicée, dont le fils sera bientôt arraché à un monstre par la valeur de Francus. Le troisième liwe est rempli par le récit des amours des deux filles de Dicée, qui, nouvelles Didon, se sont l'une et l'autre éprises du jeune héros. Dédaignée, Clhnène se tue de désespoir. Au quatrième livre, Hyante, la seconde fille de Dicée, celle qui est courtisée par Francus, lui prophétise les destinées de son empire et, grâce à son pouvou' magique, lui fait vok les âmes de ses descendants. Nous assistons au défilé des premiers rois de France, défilé qui devait se poursuivre à travers les livres suivants, car Charles IX ne permettait pas à son poète d'omettre aucun de ses prédécesseurs. Puis Francus devait reprendre sa course errante. Après mille difficultés et mille périls il devait arriver sur les bords du Danube et y fonder la ville
Ro>s.\r,n. ' 11
274 RONSARD. — CIIAP. X
de Sycambre, le berceau des Francs ; mais, poursuivi par la colère des dieux, il devait abandonner son empire, traverser la Germanie au prix de nouveaux dangers, de nouveaux exploits et de nouvelles amours, passer le Rliin, arriver sm' les bords de la Seine et là bâtir Paris, qu'il lui faudi'ait encore défendre longuement contre les princes du pays conjurés. Le plan de la Fmnciade, on le voit, est calqué sur celui de VEnéide, mais, plus hardi que VirgUe, hanté par le souvenir d'Homère, Ronsard devait bourrer d'épisodes 'sdngt-quatre chants, au lieu de douze.
Si Charles IX avait vécu, peut-être aurait-il décidé Ronsard à terminer son œuvre. Les chants que nous pouvons lire ne nous font pas regretter qu'il ne l'ait pas achevée. Pourtant Ronsard n'est pas entièrement responsable des défauts de son épopée, et il convient de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes.
C'était une étrange erreur, de la part d'un poète qui avait fait un si bel usage du grand vers épique, de l'alexandrin, qui l'avait même le premier mis en honneur, que de renoncer à ce vers précisément le jour où U entreprenait une épopée, pour revenir au décasyllabe, manifestement trop grêle et sans nerf. Aussi bien, Ronsard ne l'eût pas commise ; Charles IX la lui imposa, et le poète, qui déjtà avait commencé la Fmnciade en alexandrins, ne céda qu'à regret.
Le choix du sujet n'est pas moins critiquable que le choix du rythme. Il faut à l'épopée, nous dit-on, une matière nationale capable de mettre en action de grands senthnents communs à tout un peuple, le patriotisme, la foi religieuse. Or qu'importaient à la masse des Français du seizième siècle les prétendues origines troyennes de leurs rois? Sans doute, Francus n'était pas susceptible de devenir un héros populahe. Mais, à défaut d'une épopée populaire, est-il interdit de concevoir une épopée pour les lettrés? Le poète aristocrate qu'était Ronsard ne pouvait même concevoir que celle-là. Or, vers 1550, il pouvait supposer que chez les lettrés les aventures de Francus seraient lues avec enthousiasme, et il était à la rigueur excusable de ne pas sentir que
KONSAIU) SOUS CHARLES I\ 275
la postérité jugerait ces fables ridicules. La légende remontait à une époque très reculée, puisque Lucain se moque déjà des Arvernes qui prétendent tirer leur origine des Troycns. Elle avait franchi le moyen âge en s'affermissant ))eu à peu et elle avait eu un regain de jeunesse à la fui du quinzième siècle et au début du seizième. Alors les grandes maisons royales, les nations, les cités se cherchaient les titres de noblesse les plus fantaisistes dans l'antiquité païenne et notamment dans les récits homériques. Tous les historiogTaphcs à qui mieux mieux authentiquaient riiistoke de Francus ; ils savaient que vingt-deux rois ses descendants conduisaient de son règne à celui de Pharamond, et que de Pharamond à Louis XII la série des monarques était minterrompue. Lemaire de Belges, dans son Illustration des Gaules, donnait à tous ces récits une grande notoriété. Tous les érudits voulaient les croire. Ronsard et ses amis, autour de Daurat, en ont bien certainement enchanté lem's imaginations. Seulement, après 1550, à mesure qu'a grandi cet esprit critique c|ui va commencer à se fake jour dans les ouvrages historiques des Du Tillet, de Du Haillant et de quelques autres, peu à peu on s'est détaché d'elles. A ce point de vue, le retard de vingt-trois années apporté par Ronsard à la composition de sa Franciade lui a fait, je crois, le plus gTand tort. En tout état de cause, même écrite dans la première moitié du siècle, elle ne pouvait prétendre, en raison de son sujet, qu'à un succès très éphémère, et de ce sujet le milieu où. vivait Ronsard est responsable autant que Ronsard luimême.
n est responsable aussi de TeiTCur capitale qui a fait de la Franciade une œuvre mort-née, je veux parler de la conception que Ronsard se faisait de l'épopée. Pour lui et pour tout son temps, comme l'ode, l'épopée est une œuvre très artificieuse, très savante, qui suppose la connaissance d'une masse de recettes poétiques. Les recettes de l'épopée s'apprennent chez Homère et chez Vù-gile, comme les recettes de l'ode sont enseignées pai* Pindai'e. L'effet des unes comme des autres est assm-é : il ji'est que
de bien imiter les modèles. Aussi tous les ressorts de l'action dans la Franciade sont des ressorts d'emprunt, sans force pour le lecteur moderne : c'est Jupiter, c'est Vénus qui prennent pour Francus toutes les initiatives, tandis que Junon et que Neptune, irrités toujom's l'une du jugement de Paris et l'autre des fourberies de Laomédon, poursuivent en lui les restes de Troie et traversent tous ses desseins. Les dieux décident de tout. Tout se fait dans l'Olympe et nous assistons aux délibérations célestes. Quant à la trame des événements, elle n'est qu'une mosaïque d'épisodes empruntés à des épopées anciennes. Dans les épopées anciennes Ronsard a remarqué des tempêtes, des naufrages, des prophéties, des augures, des songes, des sacrifices, des festins, aussi bien que des comparaisons et des périphrases ; dans son épopée à lui il y aura donc à l'oison, aussi bien que des comparaisons et des périphi'ases, tempêtes, naufrages, augures, songes, sacrifices, festins et le reste. Ulysse évoquait les morts au bord d'une fosse ; Francus de même attirera donc les âmes pour les interroger, et de même c'est par l'odeur du sang des sacrifices qu'il les fera sortir des enfers. Et de ce tissu d'histoires déjà vues il lui faut bâtir vingt-quatre chants interminables : |)lus de trente mille vers.
• Aussi ce souffle épique, dont Ronsard nous a paru capable, lui fait totalement défaut maintenant qu'il écrit une épopée. Pour rencontrer le style épique, chez lui c'est non la Franciade qu'il faut lù'e, mais les Hymnes. Le diu'l quelquefois loué de Francus avec le monstre Phouère, au deuxième livre de la Franciade, n'est guère qu'une répétition du combat que nous avons lu plus haut de PoUux et d'Amycus. Le mérite propre de la Franciade est ailleurs. Il est dans le charme de quelques épisodes, qui valent par la grâce bien plus que par la force. N'est-ce pas une aimable fleur anacréontique que cette scène (1) où Cupidon se prépare, sur les prières de sa mère, apercer de son dard le cœur des deux filles de Dicée?
(1) BL, t. 111, p. IIU.
LA FRANCIADi: = 277
UN KPISODK DK LA FRANCTADE
Priant (1) ainsi, Vénus la niaiinière (2), D'oreille prompte, entendit sa prière ; Elle vêtit ses somptueux hahis, Orna son chef (3) flamboyant de rubis.
Frit ses anneaux de subtile engravure (4), Haussa le front, composa son allure.
Se parfuma, s'oignit et se lava.
Puis vers Amour son cher niignon s'en va.
L'enfant Amour, écarté de la presse Des autres dieux, sous une treille épesse, Dans le jardin de Jupiter était, Où Ganymède aux échecs combattait.
Vénus de loin commence à lui sourire.
Flatte sa joue, et ainsi lui va dire :
« Mon fils, mon cœur, ma puissance, mon bien. Tu es mon tout, sans toi je ne puis rien. Mais, quand nos traits sont alliés ensemble, E n'y a dieu si puissant qui ne tremble. Laisse tout seul jouer ton compagiion.
Embrasse-moi, baise-moi, mon mignon.
Pends (5) à mon col (6), mon fils, je te pardonne Tous les tourments que ta flèche me donne, Et de nouveau tous les maux infinis Que j'ai reçus pour l'amour d'Adonis.
Si de ton trait tu blesses la pensée.
L'âme et le cœur des filles de Dicée Pour Francion, Troyen digne d'avoir.
Tant il est beau, faveur de ton j)ouvoir ; Je te donn'rai, pour te servir de paue, Le Jeu mignard qui te ressemble d'âge, Fin comme toi, de qui les petits dois Tous enfantins porteront ton carquois,
(1) Priant ainsi : comme il (Francus) priait.
(2) Venus est fille de Técume de la mer.
(3) Tête.
(4) Ciselure.
(5) Suspends-toi.
(6) Cou.
Et ton bel arc qui le monde conquête (1) ; H sera tien si tu fais ma requête. »
Adonc (2) Vénus le mit en son giron, Roses et lis épanche à l'environ De sa perruque (3), et l'endort en sa robe, Puis doucement de son fils se dérobe, S'envole en Cypre où d'encens Sabéens Fument toujours ses autels paphéens.
A tant (4) Amour du sommeil se secoue, Ses blonds cheveux arrangea sur sa joue, Une double aile à son dos attacha.
Son beau carquois pendillant décrocha Du prochain myrte, il empoigne en la destre (5) L'arc, et des dieux et des hommes le mai^tre ; Puis, s'élançant hors la porte des cieux, Petites mains, petits pieds, petits yeux. Se rue en l'air ; le ciel, l'onde et la terre Lui font honneur ; Zéphyre, qui desserre Sa douce haleine odorante à l'entour, Tout amoureux va convoyant (6) Amour.
Or cet enfant, qui trompe la cervelle Des plus rusés, prit semblance (7) nouvelle. Se hérissant en la forme d'un tan (Fier animal), qui au retour de l'an.
Quand le printemps ramène ses délices.
Parmi les prés fait moucher (8) les génisses ; Il se fit tel qu'on ne le pouvait voir. Corps in^^sible, et puis alla s'asseoir Au haut sommet de la porte oii Dicée, Superbe, avait sa demeure dressée.
(1) Conquiert.
(2) Alors.
(3) Chevelure.
(4) Alors.
(5) Main droite.
(6) Accompagnant.
(7) Apparence.
(8) Courir comme les mouches.
ROiNSARD SOUS CHAULES I\ 279
Les- pièces de circonstance et la Franciade n'ont pas absorbé toute l'activité littéraire de Ronsard dans les dernières années du règne de Charles IX. C'est vers cette époque que, âgé d'enwon quarante-cinq ans, il s'éprit d'une toute jeune fille, une fille d'honneur de Catherine de Médicis, Hélène de Surgères. Elle venait de perdre son fiancé pendant la troisième guerre civile, en 1570. Très préoccupée du qu'en-dù'a-t-on, peut-être hésitait-elle à accepter les hommages publics de Ronsard, mais la reine mère intervint et engagea elle-même son poète à la courtiser en vers. Ce fut un amom- sans orage celui-là, relativement constant puisque Ronsard chanta pendant sept années un amour parfaitement chaste de la part d'Hélène, et de la part de Ronsard aussi chaste qu'il pouvait l'être dans une imagination débauchée depuis longtemps, contenue cependant par le respect que lui imposaient le rang de la jeune fille et une grande différence d'âge. A ces nuances de lem-s sentiments réciproques, à la mélancolie aussi des amom's d'automne, la gerbe de Sonnets cPHélène doit sa savem* très particulière. Ronsard y revient souvent, il est vi'ai, à la manière de Pétrarque, et même, ainsi que l'a montré M. Vianey, à la ]}réciosité des quattrocentistes italiens, ces disciples quintessenciés de Pétrarque. Il y revient pourtant, si je ne me trompe, avec plus d'indépendance encore et plus de libre choix qu'en 1552, et sa préciosité, quand il ])arle à Hélène, a généralement c^uelque chose de moins artificiel, de plus simple, de moins précieux pour tout (lire, que lorsque, tout jeune, plein de ses théories et inquiet de l'opinion publique, il s'adressait à l'altière Cassandre.