‹ Pierre et Jean (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · MO · texte numérisé non relu

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Le Parisien le regarda aller.

— Bien, bien, cafard, murmura-t-il; tu me paieras ton souhait avec tout le reste. Huguenot!... Que je trouve seulement l'occasion de te faire une croix sur la poitrine avec mon coutelas, et tu verras si je suis bon catholique.

En parlant ainsi, il avait rejoint les hommes armés, qui se dirigeaient vers les habitations, et regagna avec eux les étages de la Basse- Terre.

Cependant les dernières lueurs du soleil s'étaient éteintes à l'horizon; les étoiles commençaient à scintiller dans le bleu plus foncé du ciel , et les bouquets de palmistes, d'acajous et de cachimas , parsemés le long des dunes, ne formaient plus, au loin, que des masses sombres et confuses. Toutes ces rumeurs du jour qui animent les lieux les plus solitaires avaient cessé ; l'on n'entendait que le monotone clapotement des vagues, mêlé aux

lourds bourdonnemens des maringouins le long des flaques d'eau stagnante.

Le lieutenant Fontaine était demeuré en arrière de sa troupe avec le capitaine du Moulin jaune, qui lui racontait les misères de sa traversée ; mais celui-ci s'interrompit tout-à-coup, les yeux fixés devant lui.

— Qu'y a-t-il? demanda le lieutenant.

— Regardez au détour du morne, dit Meunier.

— Je regarde.

— N'apercevez-vous pas quelque chose dans le sentier?

Un objet confus venait en effet d'apparaître sur le penchant du promontoire ; mais il eût été difficile au premier aspect de donner un nom à ce composé compliqué et bizarre. Le lieutenant demeura quelque temps sans pouvoir démêler dans la nuit <e que c'était.

~ Par le Christ! cela marche, dit Fontaine.

— Et plus rapidement qu'un homme.

Dans ce moment, l'objet inconnu atteignit

la ligne de lumière qui illuminait le sommet du morne.

— Eh! \i\e Dieu! c'est le Glorieux! s'écria le lieutenant.

— Qu'est-ce que le Glorieux? demanda Meunier.

— Un drôle qui a quitté la colonie pour vivre en boucanier sur le morne Piment; mais il n'est point seul sur son sanglier.

— Un sanglier! répéta le capitaine.

— Qui a presque la taille d'un cheval. Aussi lui sert-il de monture quand il est en route, et de chien quand il chasse, car l'intelligence de Mardi-Gras égale sa vigueur.

— Et son maître vit avec lui seul dans les bois, comme un sauvage?

— Sans avoir renoncé à aucune des vanitéj

de l'homme civilisé, comme le prouve son surnom de Glorieux. Il a été autrefois laquais de M . de Celles, et a si bien pris les manières des grands seigneurs , qu'aujourd'hui il se croit gentilhomme. Il a surtout quitté la colonie pour échapper à l'humiliation d'entendre Riffloi l'appeler son cousin.

— Et M. de L'OUve n'a point essayé de le ramener dans les établissemens?

— Le Glorieux est brave, adroit , et connaît le pays comme un naturel. 11 a jusqu'à présent échappé à toutes les poursuites. Cet homme réunit en lui la nature du Caraïbe et celle du petit-maitre. Il est également habile à trouver une piste et à donner une leçon de belles manières. Il a de plus fait partie autrefois d'une troupe de bourgeois qui jouaient la comédie à l'imitation des acteurs de M. le cardinal, et il cite à tout propos les plus beaux passages de ses rôles, comme un prôlrc le fe-

rait des évangiles latins , si bien qu'au total , c'est un des originaux les plus divertissans qui se puisse voir.

Pendant cette conversation, celui qui en était l'objet avait disparu, et le lieutenant continua à suivre la grève avec son compagnon.

Ils allaient dépasser un bosquet de courrouças, lorsque des soupirs étouffés frappèrent leurs oreilles.

Tous deux s'arrêtèrent en môme temps et tournèrent la tête vers le bosquet. De vagues formes semblaient se dessiner confusément sur le sable. Meunier se baissa pour mieux voir, pouss!! une exclamation de surprise , fit quelques pas, puis, se baissant de nouveau :

— Sur mon ame ! ce sont eux , dit-il.

— Qui cela? demanda le lieutenant.

— Les moribonds débarqués tout à l'heure.

— Sous ces arbres ?

— Voyez plutôtj

Ils s'approchèrent , et reconnurent en effet les passagers du Moulin jaune. Ils étaient tous étendus à la même place où on les avait déposés deux heures auparavant, la plupart immobiles et faisant à peine entendre une sourde plainte.

— On les aura oubliés , s'écria le capitaine Meunier.

— Le gouverneur est-il prévenu ? demanda Fontaine.

— Us ont été conduits à terre dans sa chaloupe.

— Alors c'est à lui de décider ce qu'on en doit faire.

— Mais ils ne peuvent pourtant demeurer là.

— Pourquoi donc?

— Pourquoi? autant vaudrait me demander pourquoi on ne laisse point à l'eau un homme qui se noie. Ne voyoz-vous ])a.s que, si l'on

attend à demain pour les secourir , ils n'auraient plus besoin que de la pioche du fossoyeur.

— Il y a dans l'île plus de pioches que de cassave (1), répliqua Fontaine.

Meunier releva brusquement la tête.

— C'est-à-dire que vous trouvez plus économique de les enterrer, dit-il.

— C'est à M. de L'Olive de donner ses ordres, observa froidement le lieutenant.

— Par Dieu ! j'irai les lui demander alors, s'écria le capitaine ; il ne sera pas dit que j'aurai laissé mourir des chrétiens dans un nico comme des rats empoisonnés. Il y va , d'ailleurs, de l'intérêt de la compagnie, du vôtre , lieutenant, car vous avez ici des engagés que l'on pourrait facilement sauver.

— Où sont-ils?

(1) Farine de manioc.

— Il faudrait chercher parmi tous ces cadavres, dit le marin en regardant autour de lui.

— Comment les reconnaître ?

— Il me semble distinguer de ce côté la coiffe de la Normande.

— Une femme ! s'écria Fontaine.

— Et de belle venue, continua le capitaine; voyez plutôt.

Il s'était avancé vers l'endroit qu'il venait de désigner et où se trouvait Françoise; il se baissa vers elle, se mit à genoux et lui souleva la tôte avec effort. Le lieutenant poussa une exclamation de surprise à la vue de ce pâle et charmant visage.

— Mais elle est morte! s'écria- t-il.

— Seulement évanouie, dit Meunier.

— En êtes-vous sûr ?

— Un peu d'eau , et vous la verrez ouvrir les ypux.

— Attendez.

Il détacha la gourde d'oûycou qu'il portait à sa ceinture, et l'approcha des lèvres desséchées de la jeune femme.

— Elle boit, dit-il.

— Regardez, elle a fait un mouvement.

— Vite, vite, capitaine , aidez-moi à la soulever.

— Que voulez-vous faire?

— La transporter à la prochaine case.

— Et les autres?

— Nous avertirons au fort qu'on les envoie chercher. Sauvons toujours cette femme.

— A la bonne heure !

— Votre main.

— La voilà.

— Nous lui formerons ainsi un siège de nos bras ; mais doucement surtout, et par le petit sentier.

Tous deux soulevèrent Françoise et com-

mencérent à gravir péniblement le promontoire; mais le sable glissait sous leurs pieds, et le corps inanimé de la mourante leur échappait à chaque instant. Arrivé au milieu de la montée, le capitaine fut forcé de s'arrêter.

— Pardieu! je ne croyais pas une femme si lourde, dit-il.

— Appuyez -la à mon épaule et reprenez haleine, répliqua Fontaine.

Il y eut une pause 5 tout-à-coup le lieutenant dressa la tcte avec une exclamation d'épouvante.

— Qu'avez -vous ? demanda Meunier.

— Écoutez.

Un bruit étrange commençait en effet à retentir au loin, et semblait s'approcher d'instans en instans. C'était un sourd retentissement mêlé à je ne sais quels froissemens sonores; on eût dit la marche d'une armée avec le cliquetis des armes et des cuirasses. Bientôt

le bruil devint plus distinct, s'accrut, éclata comme un tonnerre.

— Les crabes! les crabes qui descendent ù la mer ! cria le lieutenant effrayé.

~ Où cela?

— Du côté de la levée Graber .

Le marin dressa la tête ; une ligne noire et mouvante venait en effet de paraître au sommet de la dune, grossissant à vue d'oeil.

— Yite en arrière, réprit le lieutenant; nous aurons le temps de gagner la case Lafond.

Tous deux reprirent leur fardeau , et , recueillant toutes leurs forces , rebroussèrent chemin; mais à peine avaient-ils fait quelques centaines de pas, que le capitaine s'arrêta en poussant un cri. Le lieutenant leva la tête; la même ligne mouvante et noire s'avançait du côté de la levée Lafond et fermait le chemin . Aussi loin que l'œil pouvait distinguer, on la

voyait se dérouler à la clarlé des étoiles , formant un cercle immense et toujours plus resserré.

— Nous sommes cernés! s'écria Meunier.

— IJ^on , dit vivement Fontaine ; à gauche , capitaine, tournez à gauche.

— Par cette chaîne de rocs entrecoupés !

— Une fois au sommet, nous sommes sauvés.

— Mais le chemin pour y arriver?

— Nous prendrons le lit du ruisseau. Vite , au nom du ciel! les crabes approchent, et il y va de la vie.

— Meunier suivit le lieutenant, et tous deux arrivèrent a la ravine, dans laquelle ils descendirent. L'eau y était peu profonde, mais rapide; ils la remontèrent quelque temps avec peine , et arrivèrent enfin, halotans et épuisés, au sommet du rocher, sur* lequel ils déposèrent Françoise.

Les crabes avaient pendant ce temps fran-

chi le promontoire de toutes parts, et se prtcipitaient vers la grève avec un bruit horrible. On voyait bouillonner, à la clarté des étoiles, leurs flots de mille couleurs, descendant les dunes et s'allongeant sur le sable comme un fleuve qui cherche la mer.

Dans ce moment, quelques gémissemens lointains s'élevèrent; Meunier tressaillit.

— Avez -vous entendu ? demanda-t-il.

— Oui, répondit Fontaine.

— C'étaient des cris...

— Qui prouvent que les crabes ont atteint le bosquet de courrouças.

— Que dites-vous , grand Dieu !

— - Voyez plutôt.

— Mais les mourans alors ! les mourans! Le lieutenant fit un mouvement d'épaule ,

et , se tournant vers Meunier :

— M. de L'Olive n'a plus qu'à faire dire une messe pour les âmes, dit-il à voix basse.

Un mois s'était écoulé depuis l'apparition du Moulin-Jaune sur la rade de la Guadeloupe, et le désappointement causé par sa venue avait été bien vite oublié au milieu de la joie qu'inspirait aux colons l'arrivée des crabes.

De toutes les ressources de l'ile, aucune en effet n'était aussi sûre ni aussi abondante. Bien

qu'on en prît toute l'année, c'était seulement en avril ou en mai que les cancres de montagne descendaient à la mer comme une armée pour déposer leurs œufs. Alors la famine faisait place à l'abondance. Attirés par le fret des crabes, les lityris, les balaous, les capitaines et les tassarts s'approchaient des côtes, attirant eux-mêmes les flamans, les crabiers, les frégates et les grands-gosiers. La chasse et la pêche devenaient également abondantes, et la faim, si long-temps couvée, s'assouvissait en d'interminables repas. Aussi, pendant un mois entier, la gourmandise absorbait-elle à son profit tous les autres vices, et il n'était plus question dans l'île que de gibier à la moustache (1), de crabes boursières et de saupiquets au piment.

Le sergent Riffîot était tout entier à une de

(1) Fine fleur de cassave.

ces conversations; il expliquait à son matelot comme quoi rien ne pouvait être comparé à un morceau de tortue cuite-dans son jus avec une litière de burgaux , lorsqu'il interrompit brusquement sa démonstration et s'arrêta court.

— Après ? demanda le Picard , dont toutes les facultés étaient absorbées par l'enseignement culinaire du sergent.

— Sur mon ame, c'est elle! murmura Rimot.

— Une tortue ? demanda le matelot étonné,

— Eh non! caïment, la Normande.

Le Picard détourna la tête, et aperçut en effet la jeune femme assise à la porte du lieutenant et préparant du vin d'ananas ;i

— 11 faut que je lui parle, dit Rifilot.

— Mais la pèche ? observa le matelot.

— Et bien, quoi, la pèche?,., n'as-tu pas le filet ?

— Oui , c'est juste.

— Tu feras le tour de la grande anse.

— Bon.

— Tu prendras des crabes à la rivière des Haies.

— Après ?

— Tu passeras par la pointe de l'Oranger pour cueillir des bananes.

— Soit.

— Et si je suis content de ta journée, ajouta le Parisien avec une familiarité protectrice, je te donnerai ce soir la recette d'une nouvelle sauce au piment.

>- Convenu , s'écria le Picard joyeusement.

Et prenant le panier d'écorce que tenait Rifflot, il continua à grands pas sa route vers la mer.

Cependant le Parisien s'était dirigé vers la case du lieutenant. Françoise se trouvait sur

le seuil, occupée à exprimer du jus d'ananas dans une jarre espagnole. Pâle, amaigrie etia tête droite, elle regardait fixement devant elle sans rien voir, semblant ignorer elle-même la tâche que ses mains accomplissaient.

Rifïîol la contempla un instant en silence, puis la salua par son nomj Françoise se leva en tressaillant.

— Doucement, doucement; Normande, ce n'est que moi , dit le Parisien 5 vous m'avez pris, je parie, pour le bourgeois?

— C'est vrai, répondit la jeune femme.

— Et vous aviez peur d'être grondée pour être sortie? Il est de fait que le Provençal vous tient prisonnière; c'est à peine s'il vous laisse aller une fois par. semaine à la messe. Vous devez vous ennuyer dans sa case comme un serpent dans un bocal. N'avez- vous point envie de courir un peu les étages ?

— Non, dit Françoise Irislemcnl.

— Que diable pouvez-vous faire toujours enfermée?

— Je me rappelle, murmura la jeune femme, dont les yeux se remplirent de larmes.

Le sergent lui jeta un regard de côté.

— Ah I oui, vous pensez à Tautre, dit-il. Compris! C'est vrai qu'il a eu du malheur de débarquer ici justement le jour de la descente des crabes...

Françoise frissonna et porta la main à ^son cœur comme si elle l'eût senti près de se briser.

— Mais après tout, continua Rifflot , on ne vit pas pour les morts , comme disait défunte ma mère; vous du moins vous en avez réchappé, et c'est un grand bonheur que le lieutenant vous ait rencontrée sur la grève.

— Plût à Dieu qu'il m'y eût laissée, interrompit Françoise en pleurant.

— Je sais, je sais, dit le sergent 5 quand le

cœur vous poingt, on se voudrait enterré !..;; mais le temps est un emplâtre à tous maux , comme disait encore ma mère *, en déiinitive c'est un service que M. Fontaine vous a rendu.

— Je ne prétends pas l'oublier.:

— Oh! ne craignez rien, reprit le Parisien en riant, il aura soin de vous le rappeler. C'est un homme qui a de la mémoire pour ce qu'on lui doit.

— Aussi n'ai-je point de plus vif désir que de m'acquitter envers lui.

Le sergent jeta à la jeune femme un regard narquois.

— Vous acquitter, répéla-t-il; le lieutenant doit vous en avoir indiqué le moyen.

— Je ne comprends pas. . .

— Faites excuse , Normande , vous rougissez, preuve que vous avez compris. M. Fontaine a toujours été galant, et, malgré son nez

de perrique , il peut avantageusement remplacer un mort.

— Ah ! jamais , jamais ! s'écria Françoise en se couvrant le visage de ses deux mains.

Kifllot secoua la tête.

— Le lieutenant le veut , dit-il , et sa volonté , voyez -vous , ressemble à la pince des scorpions ; où elle s'attache , elle reste. Vous aurez beau résister; ce qu'il désire, il l'aura par ruse ou violence.

— Que dites-vous ? interrompit la jeune femme en se redressant.

— La vérité : vous ne connaissez pas le Provençal comme moi. Jaune de peau, serpent de cœur ! Nous faisons tous le mal à l'occasion , mais, lui, il le fait avec continuité ; il sait donner de la patiencéT à ses envies. Vos pleurs ne le toucheront pas , car les autres sont pour lui comme de la litière ; peu lui importe de les fouler, pourvu qu'il soit plus mollement.

— Ne puis -je donc demander protection au gouverneur? dit Françoise effrayée; M. de L'Olive est ici le maître!

— Sans doute, dit Rifflot, mais il le répète si souvent que cela lui suffit. M. de L'Olive , voyez-vous, est plus grand que M. Fontaine comme le gand est plus grand que la main ; c*est lui qui paraît et l'autre qui agit. Il vous fera autant de promesses que vous aurez le loisir d'en entendre 5 mais pour l'effet , c'est un coup de canon à poudre. Avec ça que le lieutenant le connaît, il le tient par son faible, comme par une écoute (1); il le fait manœuvrer à son gré.

— Mais il n'y a donc point chez vous de justice pour le faible? s'écria Françoise.

— L'engagé est une sorte d'animal domestique qui doit souffrir toutes les fantaisies du

(1) Corde par laquelle oa tient la \pi\e pour la manœuvrer.

maître, répondit Rifïlot, et vous devez connaître celle du lieutenant.

— S'il est vrai , dit la jeune femme avec une douloureuse énergie 5 si je ne puis espérer aucune protection, je connais le moyen de mettre fin à d'odieuses poursuites.

— Que ferez -vous?

— Je fuirai.

— Vous ! s'écria le Parisien.

— L'isolement n'est-il pas préférable à la persécution ?

— Ainsi vous consentiriez à vivre dans les mornes ?

— A tout pour échapper à cet homme.

— Vive Dieu ! nous sommes deux doigts de la même main . Moi aussi , je suis las de vivre dans la colonie. En se faisant marron , on n'a pas, du moins, comme ici, un ^gouvernemCiit, une religion et une compagnie qui mangent à

votre écuelle les meilleurs morceaux. Topez là, Normande, je suis votre homme.

— Comment ? demanda la jeune femme étonnée.

— Oui, dit Rifflot en s'approchant et essayant de saisir sa main ; le lieutenant n'est pas le seul à avoir des yeux pour vous, Françoise; si je ne vous ai rien dit jusqu'à présent, c'est que l'occasion ne s'est pas présentée.

La jeune femme s'éloigna.

— Écoutez-moi , reprit le Parisien à demivoix ; je connais le moyen de vous enlever au serpent provençal ; nous fuirons ensemble.

— Que dites-vous ?

— Nous rejoindrons mon cousin le Glorieux.

— Non , non , répéta la jeune femme en se dégageant; je ne veux faire partager mon malheur à personne.

— Mais vous ne pouvez partir seule , observa le sergent.

— Qui m'en empêche 1

— Les dangers qu'il faut courir.

— Eh bien , j'y succomberai , dit Françoise avec résolution ; aussi bien , que m'importe la \ie!

— Réfléchissez, interrompit Rifflot...

— J'ai réfléchi , reprit-elle ; tout ce que je demande désormais, c'est de pouvoir mourir en repos, dans quelque coin désert, la tête sous un buisson, et en pensant à lui.

A ces mots; elle prit la jarre espagnole, salua le sergent, et rentra dans l'habitation , malgré les efforts de celui-ci pour la retenir,

Le mauvais état des affaires de la colonie avait jusqu'alors empêché M. de L'Olive de songer à son habitation , si bien que celle-ci n'était encore qu'un grand carbet construit en troncs d'arbres et tapissé d'herbes sèches. La plus grande pièce , dans laquelle se tenait habituellement M. le gouverneur, avait pour

unique ameublement un liamac de coton , quelques escabelles , une sorte de buffet garni de coihjs (l), et un trophée d'armes de sauvages suspendu au mur.

Au moment où nous reprenons notre récit, M. de L'Olive était à demi étendu sur sa natte, fumant un bout de petiin fixé à l'extrémité d'un roseau. Le lieutenant était assis à quelques pas, tandis que le capitaine Meunier , debout devant le gouverneur, un portefeuille à la main, semblait prendre des notes sous sa dictée.

— Est-ce tout ce que monsieur le gouverneur désire? demanda le marin après un court silence.

— Tout , capitaine : des engagés, des vivres et de la poudre; voilà ce qu'il faut nous rap-

(1) Vaisselle que les Caraïbes fabriquent au moyen de calebasses >

porter d'Europe. Vous avez pris les commandes de nos pères?

— Oui, monsieur, dit Meunier; ils désirent un earteau de vin et une caisse de chapelets pour convertir les sauvages.

— Il faudrait voir également , avant votre départ, les principaux colons.

— Je les ai vus , monsieur le gouverneur ; la plupart m'ont fait la même demande. . .

— Laquelle?

-- De leur amener des femmes.

— Les imbéciles! s'écria M. de L'Olive en haussant les épaules ; ils ne savent donc pas qu'elles échangeront leur dernière livre de petun contre de la bimbloterie et des rubans? Mieux vaudrait pour chacun d'eux un ouragan qu'une femme. . . J'en sais quelque chose.

M. de L'Olive passait en effet pour avoir dissipé avec des maîtresses un opulent patrimoine; mais, converti par l'âge, il haïssait la

galanterie comme on hait les péchés qu'on ne peut plus commettre , et n'avait de passion qu e pour le rétablissement de sa fortune. C'était un de ces volcans éteints dont la lave n'est plus bonne qu'à faire des meules ou des pavés.

Il recommanda de nouveau à Meunier de lui ramener beaucoup d'engagés , car c'était la marchandise dont on tirait le plus de profit , et lui déclara qu'il prendrait passage à bord du Moulin Jaune pour Saint-Christophe, où l'appelaient les besoins de la colonie ; — c'était la phrase officielle adoptée par lui pour justifier ses fréquentes absences.

Ces besoins le forçaient à passer les deux tiers de l'année sur son ancienne plantation, loin des tracas de son gouvernement , où il ne rentrait qaà l'époque des récoltes, pour prélever les cent livres depetun qui lui étaient dues par chaque colon. M. de L'Olive était un vrai gentilhomme, plus ami des bénéfices que de

la peine, et qui gouvernait une des îles Caraïbes comme les évêques de France leurs évêchés, sans résidence. Le soin de l'administration était abandonné au lieutenant Fontaine, qui, devenu nécessaire, gouvernait tout selon sa volonté. M. de L'Olive, sentant l'autorité lui échapper chaque jour, essayait par instans de la ressaisir 5 mais alors le lieutenant parlait de quitter la Guadeloupe , et , effrayé à la pensée de rester seul chargé de tout le poids des affaires, le gouverneur sacrifiait son orgueil à sa paresse et cédait, en déclarant bien haut qu'il le fais ait volontairement , et parce qu'il était le maître.

Meunier avait quitté M. de L'Olive après avoir reçu ses derniers ordres ; le lieutenant allait présenter quelques actes à sa signature, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre dans la pièce voisine. Le domestique de M. de L'Olive

refusait l'entrée à quelqu'un qui semblait in-?

sister avec prières , tout-à-coup la porte s'ouvrit brusquement, et la jeune Normande parut sur le seuil, haletante et les cheveux en désordre. Le lieutenant pâlit.

— Qu'y a-t-il ? demanda M. de L'Olive étonné, et que me veut-on?

— Protection ! cria la jeune femme.

— N'est-ce point votre engagée, lieutenant?

— C'est elle , balbutia Fontaine.

— Sauvez-moi, monseigneur , reprit Françoise en tombant à genoux, les mains jointes.

— Vous sauver! et de quoi? reprit M. de L'Olive. Pielevez-vous , je le veux 5 que vous est-il arrivé, et pourquoi ce sang?

— Parce qu'il m'a fallu briser la fenêtre de la case pour arriver ici , répondit la jeune femme.

— Vous étiez enfermée! et pour quelle cause ?

— Demandez à cet homme, dit Françoise en

se tournant vers Fontaine, avec une rougeur de honte et d'indignation.

Le lieutenant baissa les yeux.

— Ah! j'entends , reprit M. de L'Olive en haussant les épaules ; encore quelque folie. . .

— De la violence, monseigneur , de la violence que je n'aurais pu repousser si le hasard n'eût mis une arme sous ma main. Ah! monseigneur, je vous demande justice ! Que l'on m'impose tel travail qu'on voudra, que l'on m'ôte la nourriture et le sommeil, je me soumettrai à tout, je ne me plaindrai de rien; mais défendez l'honneur d'une pauvre femme qui a déjà perdu toutes ses espérances et toute sa joie ; c'est votre devoir , monseigneur , car je n'ai que vous pour me protéger.

— J'étaissûr que cela finirait ainsi, dit M. de L'Olive en jelajit son bout de peiua avec dépit; partout où il y a une femme, il y a plaintes et querelles. Pardieu ! lieutenant Fontaine, vous

auriez bien du ne point m'exposer à cette scène ridicule.

— J'ai tout fait pour vous l'épargner, monsieur le gouverneur, dit Fontaine avec humilité.

— Et vous, la belle , ajouta le gentilhomme en se tournant vers la Normande, ne pouvezvous donc montrer un peu de savoir-vivre, et vous entendre à l'amiable avec le lieutenant?

Françoise recula.

— Ah ! vous me méprisez donc bien, monseigneur, s'écria-t-elle en fondant en larmes.

— Au diable les pleurnicheries î interrompit M. de L'Olive, en voilà assez. Voyons, essuyez vos yeux et retournez à la case; je recommanderaiau lieutenantplusde sagesse pour l'avenir.

Françoise le regarda.

— Ah! il avait raison de sourire quand je le

menaçais de me plaindre à vous, dit-elle avec une douleur indignée.

Le gouverneur fit un mouvement.

— Qui s'est permis ?. . .

— Cet homme , monseigneur. II m'avait avertie que je n'obtiendrais pas justice.

— Lui?

— Parce qu'il commandait seul ici.

— Il a dit cela ? s'écria M. de l'Olive en se levant.

— Et il n'a point menti, car vous n'osez me protéger contre lui.

Le gouverneur se tourna vers Fontaine, qui avait rougi.

— Ainsi, ce que raconte cette femme est vrai? demanda-t-il.

~ Je n'ai point dit.. . balbutia Fontaine.

— Ah ! vous commandez seul ici , reprit le gentilhomme; mais savez-vous, monsieur, que vous n'êtes rien que par ma permission?. . . que

— iSO —

j*ai un pouvoir absolu sur touset sur vous-même?

— Je ne prétends point contester vos droits, monsieur, dit Fontaine d'un ton soumis.

— Savez-vous que d'après nos ordonnances le colon qui cherche à séduire son engagée perd ses privilèges de maître?

— Je ne le nie point.

— Que je puis vous forcer à rendre la liberté à cette femme ?

— Je le sais.

— Que je vous y forcerai?

Le lieutenant releva vivement la tête. 11 avait jusqu'alors conservé une apparence de calme : mais, à ces derniers mots, son œil s'alluma.

— Faites-le, dit-il d'un accent contenu; mais comme je ne pourrais continuer à exercer un commandement dans la colonie après un tel affront, vous ne refuserez point de me donner congé à moi-même.

— Prétendez-vous m'effraver? demanda le

gouverneur, et vous croyez-vous si nécessaire?

— Je n'ai point cet orgueil , dit Fontaine ; j'aurais d'ailleurs mauvaise grâce à le montrer dans un moment où vous me condamnez sans m'entendre, et sur la dénonciation intéressée d'une femme.

— Que ne vous défendez-vous, alors? observa M. de L'Olive , dont toute la colère était tombée devant la menace du lieutenant, et qui, comme tous les gens faibles, ne demandait qu'un prétexte pour s'apaiser.

— J'avais cru des débats de ménage indignes de votre attention , continua Fontaine ; mais puisque vous désirez les connaître, je suis prêt à ne vous rien cacher.

M. de L'Olive se rassit.

— Je dois avouer d'abord, reprit le Provençal, que je mérite quelques-unes des plaintes qui viennent d'être adressées à monsieur le gouverneur ; je n'ai ni son expérience ni sa

raison , et je crains de n'y jamais arriver. Mais, quels qu'aient été mes torts envers Françoise, je suis prêt à les réparer... en l'épousant.

— Moi ! s'écria la jeune femme avec un geste d'effroi.

— J'ai pensé, continua Fontaine en jetant un regard expressif au gentilhomme , que ce mariage, qui m'ôterait toute idée de retour en France, pourrait obtenir l'approbation de monsieur le gouverneur.

— En effet, dit M. de L'Olive, ravi de l'idée de fixer irrévocablement Fontaine à la Guadeloupe.

— Jamais ! s'écria Françoise.

— Et pourquoi ? reprit le gouverneur ; c'est pour vous une fortune inespérée. Songez donc, le premier colon de l'île, mon lieutenant!...

— Jamais, jamais, monseigneur.

— Mais que pouvez-vous objecter?

-— Je ne veux point l'épouser.

— Alors, ma chère, voyez à vous défendre vous-même, s'écria M. de L'Olive. Que je sois damné si toutes les femmes ne sont folles! En voilà une qui se plaint de manquer de protection ; on lui offre un appui, et elle refuse sans raisons.

— Qui vous dit que je n'en ai point?

— Pardieu ! faites -les connaître, alors. Voyons, aimeriez-vous quelqu'un, par hasard?

— Oui , monseigneur.

Fontaine tressaillit.

— Qui cela? demanda-t-il vivement.

— L'homme que j'avais choisi, répondit Françoise d'une voix tremblante, et pour qui j'ai quitté avec joie mon pays.

— Mais il est mort, interrompit le lieutenant.

— Pour les autres, non pour moi, dit la jeune femme en pleurant.

M. de L'Olive éclata de rire.

— Sur mon aine I c'est de la pastorale

comme en sait faire M. le cardinal, dit-il ; vous avez sûrement lu des romans, la belle ?

— Je ne sais ce que c'est , dit Françoise en rougissant de douleur et d'indignation d'être ainsi blessée dans la piété de ses regrets; mais lors même que monseigneur ne croirait point à la vérité de mes paroles, j'ai le droit de rester libre.

— A moins que monsieur le gouverneur n'en décide autrement, observa Fontaine, car une femme sur laquelle personne n'a d'autorité peut devenir une occasion de trouble parmi nos colons; nous en avons eu la preuve par la Dragonne, et monsieur le gouverneur avait déclaré^ à cette occasion, qu'il ne souffrirait plus ici d'engagée qui ne fût mariée.

— C'est la vérité, dit M. de L'Olive.

— Aussi peut-il juger nécessaire de vous choisir un défenseur légitime, sinon pour vous, du moins dans Cintérêt de la colonie.

— C'est impossible ! s'écria Françoise.

Mais Fontaine venait de fournir au gouverneur le moyen de sortir d'embarras en lui rappelant sa phrase sacramentelle.

— V intérêt de la colonie avant tout le reste, dit-il en se levant ; je ne veux point de désordre parmi mes gens à cause d'un caprice de femme ; vous ferez un choix, ma chère.

— Monseigneur ! s'écria Françoise les mains jointes.

— C'est une chose 'décidée , interrompit brusquement M. de L'Olive. N'essayez ni prières ni défaites; ce serait peine perdue. Quoi qu'on ait pu vous dire , je commande seul ici , et je vous le prouverai. Je quitte la Guadeloupe dans trois jours 5 la veille de mon départ , il faut que vous soyez mariée.

Françoise ne put répondre ; car , comme il achevait ces mots, la porte s'cntr'ouvrit, et le père Joseph parut, accompagné d'un jeune

homme défiguré et haletant. A sa vue, elle poussa un cri, tendit les mains en avant, comme si elle eût aperçu un fantôme , et tomba évanouie dans ses bras : c'était Jean.

La surprise causée à M. de L'Olive et au lieutenant par cette apparition subite fit place à la stupéfaction lorsque le père Joseph leur apprit que ce jeune homme était l'époux si vivement regretté par Françoise.

Fontaine commença par mettre en doute une nouvelle qui anéantissait ses espérances,

et le gouverneur essaya quelques questions qui pussent l'éclairer , mais Jean n'entendait rien ; à genoux près de la jeune femme, qu'il avait placée sur la nate , il s'efforçait de la rappeler à elle par ses caresses et ses baisers . Celle-ci, qui avait été comme foudroyée par la vue du jeune marin , ne tarda pas à rouvrir les yeux ; mais à peine eut - elle aperçu Jean, qu'elle les referma, comme si elle eût craint d'être le jouet d'une hallucination. Ce dernier parut comprendre ce mouvement, car il la rapprocha de son cœur.

— C'est moi, Françoise, dit-il, c'est bien moi.

Elle le regarda fixement, saisit ses mains avec une sorte de doute égaré.

— Vivant! murmura-t-elle.

— Oui, s'écria le jeune homme. Oh! regarde , Françoise , ne me reconnais-tu pas ?

Elle le contempla un instant éperdue j puis,

l'enveloppant de ses bras, elle le pressa contre sa poitrine avec délire :

— 0 mon Dieu , vous m'aimez donc bien ? balbutia-l-elle , étouffée de sanglots j lui, sauvé !

— Par un miracle, répliqua le jeune homme.

— Que dis-tu?

— Ne sais-tu pas quel a été le sort de nos compagnons ?

— Oh ! tais-toi ! tais- toi !

— Dieu a conduit près de moi un sauveur quelques instans avant la descente des crabes,

— Et d'où viens-tu maintenant ?

— Du morne Piment.

— De chex le Glorieux! s'écria le lieutenant.

— C'est à lui que je dois la vie , répliqua Jean.

— En effet, je me rappelle maintenant , dit Fontaine j le soir du débarquement, j'ai cru

l'apercevoir sur son sanglier, descendanl à la grève comme nous la quittions.

— C'est là qu'il a rencontré les mourans abandonnés , dit Jean ; je donnais quelques signes de vie, il m'a recueilli de préférence.

— Et qui t'a empêché de te présenter plus tôt?

— La maladie , monsieur.

— Pardieu ! s'écria le gouverneur en riant , tu as bien fait de venir réclamer ta femme , garçon ; quelques jours plus tard tu la trouvais mariée.

— Morte, monseigneur, morte, dit Françoise vivement ; mais Dieu soit béni d'avoir eu pitié de moi.

Et se tournant vers Fontaine :

— J'espère, ajouta-t-elle, que monsieur le lieutenant sera maintenant rassuré sur la paix delà colonie, car le défenseur légitime qu'il désirait pour moi... le voici.

— J'attends que ce droit lui soit reconnu , dit Fontaine en portant sur le jeune marin un regard scrutateur.

— Notre mariage ne me l'a-t-il point donné? demanda Jean.

— Si la preuve de ce mariage peut être fournie.

— Ils ont sans doute quelque titre , observa M. de L'Olive.

Les deux jeunes gens baissèrent les yeux.

— Aucun, dit Jean embarrassé.

— Mais votre mariage...

— A été secret, monseigneur.

Le gouverneur jeta un regard au lieutenant, qui haussa les épaules.

— Vous verrez, dit-il, que ce manant finira

par être un prince d'Abyssinie voyageant avec

quelque infante d'Espagne; mais pardieu! je

les trouve bien bardis d'oser faire de pareils - 1 ^ 11 -

romans à un homme du monde comme M. le gouverneur.

— En effet , dit celui-ci sévèrement ; as-tu espéré, drôle, que je serais ta dupe?

— Sur mon honneur et mon salut , j'ai dit la vérité, monseigneur, s'écria Jean.

— Oh ! les sermons ne manqueront pas, à défaut de preuves, reprit Fontaine ; monsieur le gouverneur sait que tout ce qui est mis, en France, hors la loi nous arrive ici , espérant vivre impunément dans le vice.

— C'est la vérité, dit le moine.

— C'est à vous d'y veiller, mon père, continua Fontaine en s'adressant au dominicain , car les mœurs et la religion y sont intéressées.

— Aussi ai-je lieu de croire que monsieur le gouverneur ne permettra point un tel désordre et qu'il séparera ce que l'église n'a point uni.

— Que dites-vous, mon père? s'écria Françoise, notre union est légitime!

— Qui l'a prononcée?

— Notre recteur lui-même.

— Un prêtre de paroisse? dit le moine avec mépris; quelque ignorant, quelque débauché comme ils le sont tous ! et il vous a mariés clandestinement , sans les formalités exigées par l'église!... malgré des empêchemens canoniques, peut-être.

— Il n'en existait point, mon père !

— Avez-vous étudié les lois de l'église, pour le savoir? Un tel mariage est nul devant Dieu et devant les hommes.

— Vous l'entendez, dit Fontaine à M. de L'Olive.

— Même en supposant qu'il y ait eu réellement mariage, observa celui-ci.

— Nous en faisons serment.

■ — Nous attendrons une preuve plus sûre.

lt)t --

— Et, pour éviter tout scandale , ajouta le lieutenant, je prierai monsieur le gouverneur d'emmener avec lui cet homme , et de l'employer sur son habitation de Saint-Christophe.

— Nous séparer ! s'écria Jean en saisissant la main de Françoise, ah ! ne l'espérez pas.

— Tu me suivras, dit M. de L'Olive.

— Non, s'écria Françoise: songez que Dieu vient de me le rendre. Oh ! mon père, intercédez pour moi ; mon père, s'il part, je mourrai.

— La mort est préférable au péché, répondit le moine.

— Par pitié, monseigneur...

— Au diable , s'écria M. de L'Olive en se levant, en voilà assez. Lieutenant , délivrezmoi de cette pleureuse.

— Hors d'ici , dit Fontaine en voulant entraîner Françoise.

— Sur votre vie, laissez -la , monsieur 1 s'écria Jean .

— De la résistance, malheureux !

— Laissez-la !

— Hors d'ici, te dis-je, et quitte cette femme .

— Jamais !

— Je saurai bien t'y forcer.

— Prenez garde...

Mais le lieutenant avait saisi la jeune femme, qui jeta un cri 5 Jean se détourna avec rage , leva la main, et Fontaine alla rouler aux pieds du gouverneur.

11 est rare que les hommes sans caractère ne se fassent pas , sur quelque point , inflexibles jusqu'à la cruauté : c'est une exception derrière laquelle ils retranchent leur habituelle faiblesse. Dépourvu de volonté sur tout le reste, M. de L'Olive s'était toujours montré implacable pour les fautes contre la subordi-

nation ; là s'étaient réfugiées sa ténacité et son énergie. Aussi la violence commise par le jeune marin excita-t-elle chez lui une étrange colère. 11 ne se demanda point si cette violence pouvait avoir une excuse; absolu comme tous les esprits myopes, il ne voulut y voir que la révolte d'un engagé contre son maître, d'un soldat contre son chef.

On ne pouvait nier, du reste, que l'impunité d'un tel fait ne fût d'un dangereux exemple. L'obéissance était, en effet, la seule vertu que l'on pût établir parmi cette foule d'aventuriers , de misérables et de désespérés avec lesquels se fondait alors une colonie ; elle seule assurait l'existence de ces établissemens , et l'on pouvait plus impunément pardonner un crime que la révolte. Or, l'extrême souffrance avait depuis quelque temps relâché les liens de la discipline -j les gémissemens s'étaient plus d'une fois transformés en plaintes, les plaintes

en menaces, et M. de L'Olive sentait le besoin d'étouffer dans leurs germes ces funestes semences.

La violence dont Jean venait de se rendre coupable envers le lieutenant lui en offrit l'occasion. Le jeune engagé était nouveau-venu et indifférent à tous les colons ; en le frappant, on pouvait donc les effrayer sans émouvoir trop de sympathies. Il résolut de donner un exemple , et de sacrifier une victime à cette idole de la subordination qu'il voyait moins respectée depuis quelque temps.

Un procès^ quel qu'il fût, entraînait à cette époque peu de formalités aux colonies. Réunissant en lui tous les pouvoirs. le gouverneur décidait seul et sans débats ; aussi apprit-on en même temps dans les cases le retour de Jean, son emprisonnement et sa condamnation. Partout ailleurs celle nouvelle eiit nu moins éveillé un inlérct douloureux ; mais la souffrance

— iTO -

avait endurci les cœurs. Absorbé par ses propres inquiétudes, chaque colon s'était enfermé dans son égoïsme. La plupart, abattus par de longues misères, avaient perdu jusqu'à cette curiosité qui intéresse au supplice , sinon à l'accusé 5 uniquement occupés de satisfaire leur faim, ils continuèrent à pécher et à chasser les crabes, sans s'informer du jour choisi par M. de L'Olive pour l'exécution de l'arrêt.

Cependant le père Joseph, qui avait été envoyé vers le prisonnier pour recevoir sa confession, venait de le quitter, et Rifflot, à qui la garde de ce dernier avait été confiée, en sa qualité de sergent, était assis devant la porte de la casemate transformée en cachot. Il tenait son fusil entre ses genoux et préparait, en sifflant, un de ces rouleaux de tabac à fumer que l'on appelait alors bouts de petun. A côté de lui, sur un matoiUou (1) de latanier, était

(i) Petite table.

posé un pot (foïnjcou, avec deux calebasses tatouées. 11 plaça entre ses lèvres son rouleau, après l'avoir achevé, prit le pot qu'il secoua, et remplit la plus grande tasse qui se trouvait à sa portée .

— Et l'autre, sergent ? cria une voix à quelques pas.

Rifflot se détourna, et reconnut Meunier.

— Pardieu ! à votre service, capitaine, dit-il en levant le pot.

— Verse, répondit le marin.

— Yous pouvez donc boire de notre tisane de prunes de momins ?

— Je puis boire tout ce que Dieu a fait pour entrer dans un gosier humain, dit Meunier, depuis l'eau-de-vie jusqu'au lail d'ànesse.

— Je voudrais avoir un estomac aussi bon garçon.

— Ce n'est pas l'estomac qui y Aut quelque chose, sergent, dit le capitaine sérieusement j

c'est l'idée! Je mange et je bois de tout , voistu, parce que je me suis raisonné ; tout ce qui entre dans un raisonnement peut entrer dans l'estomac.

— Sauf l'eau de mer et le cuir de bottes, pourtant.

— Manque d'habitude , garçon . Il n'y a rien d'impossible à l'homme, garçon j il peut, à volonté, brouter l'herbe, dévorer des cailloux ou avaler des épées, c'est là ce qui le distingue du simple animal.

— J'aime autant m'en tenir à la morue et au lard salé, observa Rifïlot .

— • Routine , dit Meunier en se versant à boire.

— Possible, reprit le Parisien, mais chacun son faible, capitaine ; moi j'aime à vivre comme un chrétien, et même, voyez-vous, ce'piqueton

de sauvage, je m'en accommode lautodc mieux ;

mais ça se boit comme on fait son salut , par raison plutôt que par goût.

— J'entends , dit Meunier, tu préférerais une pinte de bnde-ventre.

— Ne parlez pas de cela, capitaine; autant \audrait entretenir un damné du paradis. Le père Joseph cite toujours la religion comme le meilleur soutien dans la misère; jene disrien, parce que c'est son métier; mais le vrai consolateur, voyez-vous , capitaine, vous l'avez nommé ! Avec une gourde pleine de cognac je pourrais tout supporter... . C'est du soleil qui vous coule dansl'estomac, et il semble que vous buviez la joie ! Aussi vendrais-je chacun de mes jours pour un petit verre.

— A genoux , alors , s'écria Meunier en riant ; voilà ton idole !

■ Il avait tiré de sa poche une de ces bouteilles à demi plates et aux deux tiers clissées,

— riA —

dans lesquelles les Hollaiidais avaient l'habitude de renfermer leurs liqueurs .

— Par le vrai Dieu ! est-ce que c'en est , capitaine? s'écria Rilïlot béant.

— Pur cognac de dix ans, répondit Meunier.

Le sergent tendit la main vers la bouteille.

— Doucement , doucement , reprit le marin ; contente toi de voir ton dieu face à face, comme les bienheureux dans le ciel ; ce flacon ne t'est point destiné.

— A qui donc, capitaine?

— A ton prisonnier. N'as-lu pas dit que cecr était le vrai consolateur?

— Et je ne m'en dédis pas.

— Eh bien! qui aura plus besoin de consolations que ce pauvre garçon , auquel on prépare une cravatte de pittes ? (l).

— Cependant , capitaine. . . .

(1) Plante qui remplaçait le cliauvre dans les Anlilles.

— Je lui dois cela en souvenir de notre ancienne connaissance : il aura le flacon.

— Tout entier? demanda Rifflot.

— N'a-t-il pas besoin de grandes consolations ?

— Sans doute , sans doute ; mais songez donc, capitaine, que dans sa position il va boire avec distraction, il ne sentira pas tout le prix de votre cadeau.

— ' Je l'en défie ; rien que l'odeur ferait revenir un mort... Sens plutôt.

— Oh! capitaine; un baume! s'écria Rifflot à demi pâmé.

— Il y a là de quoi lui faire oublier ce qui l'attend.

— Certainement ; mais ce n'en est pas moins un mauvais service que vous lui rendez.

— Pourquoi?

— Gela ne fera que le rattacher à la terre.

— Ne veux-tu donc pas égayer la tristesse de ses dernières heures ?

— Dieu m'en garde , capitaine ; mais que sont pour lui les consolations mondaines , maintenant? Si vous voulez , je pourrai faire avertir le révérend .

— Au diable ! s'écria Meunier , tu veux qu'il échange du cognac contre un moine ; quel soulagement pourrait lui apporter ce mousquetaire encapuchonné ? H doit préparer une ame au paradis comme le bourreau prépare une tôle au billot. Encore, si c'était la Normande, à la bonne heure.

— Françoise? dit Rifflot, elle est là, assise sous le bastion, depuis ce matin.

— Je le sais, je viens de lui parler; mais tu as refusé de lui laisser voir Jean ?

— C'est l'ordre.

— Alors il faut au moins une compensation

— lit —

au pauvre garçon ; ouvre le guicljet , que je lui passe la bouteille.

Le Parisien se leva lentement et fit quelques pas vers la porte du la casemate , mais il était facile de voir qu'il se décidait à regret. Au moment d'ouvrir le guichet, ses yeux se tournèrent encore vers le flacon que Meunier tenait à la main , et il s'arrêta.

— Eh bien ? demanda celui-ci.

— Écoutez, capitaine, dit Rifflot en baissant la voix, il me vient une idée.

— Laquelle?

— Le jour commence à tomber ; nul ne verrait la Normande j si nous la faisions monter ici.

— Dans quel but?

— Je pourrais lui ouvrir la porte de la casemate.

— Toi? mais ne crains-tu pas de te compromettre?

— Qui en saura rien ? je les enfermerai ensemble , et , comme le prisonnier aura alors sa consolation...

— Nous pourrons garder pour nous la bouteille, n'est-ce pas ?

— Il me semble que c'est logique .

— Compris ! compris ! s'écria celui-ci en riant : iu veux téter de mon lait, comme disent \os peaux rouges. Eh bien ! soit : fais venir Françoise , et nous garderons pour nous le cognac.

Rifilot n'attendit point qu'on le lui répétât : il se pencha à une embrasure , et fit signe à Françoise qui semblait attendre ; celle-ci accourut :

— Vais -je le voir? demanda- t-elle tremblante.

— Autant que cela se peut quand il fait nuit , ma belle, dit le sergent en faisant tourner doucement la clé.

Françoise voulut remercier.

— Vite, vite, reprit Rifflot qui venait d'entr'ouvrir la porte de la casemate ; et surtout , pas de bruit, car je suis en contravention.

La jeune femme se précipita dans le cachot, que le sergent referma avec précaution.

— Et maintenant , à nous deux , capitaine, ajouta-t-il joyeusement en revenant vers la table et jetant l'oùycou resté dans la calebasse. Voyons un peu ce que votre Hollandaise a dans la conscience.

Meunier déboucha la bouteille, et versa lentement la liqueur dans la calebasse que le sergent lui tendait.

— De l'or, de véritable or liquide, murmura celui-ci dont la main tremblait, et dont les narines s'entr'ouvraient pour aspirer le parfum.

Le capitaine releva la bouteille.

— GoLitez-moi ça, sergent, dit-il d'un ton de fierté satisfaite.

Hililut poi La la caliîbasse à ses lôvres , but par petites gorgées ce qu'elle contenait avec une sorte de recueillement pieux.

— Eh bien? demanda Meunier.

Le sergent tendit sa tasse sans répondre , la vida de nouveau , puis la replaçant sur la table :

— Nous avons bien fait de garder le flacon, capitaine, dit-il sérieusement; si vous l'aviez donné au prisonnier, il n'eût plus songé à faire son salut, et serait mort dans l'impénitence finale.

— Crois-tu donc vraiment qu'il soit en danger? demanda Meunier.

Le Parisien cligna des yeux et haussa les épaules :

— M. de l'Olive aime la discipline comme une maîtresse, dit-il, et il y a long-temps qu'il veut faire un exeni|)le.

— Jusiju'à pi'éscnl , il s'était contenté du

cachot , du fouet et de quelques marques sur l'épaule.

— Je sais ; mais il a peur qu'on ne se révolte ou qu'on ne bride la politesse à lui et à la compagnie, en allant vivre sur les mornes, comme le Glorieux. M. le gouverneur tient aux vingt livres de petun que lui paie chaque colon; puis un homme pendu, ça flatte toujours; rien ne prouve aussi bien qu'on est le maître.

— Après avoir constaté son pouvoir en condamnant, M. de l'Olive peut faire grâce au moment du supplice.

— Non , non , dit le Parisien à demi-voix ; le lieutenant a besoin que la Normande soit veuve , et il faudra bien qu'elle le devienne ! Si vous saviez comme le prisonnier m'a été recommandé! je réponds de lui corps pour corps , et je dois même m'assurer de sa présence de dix minutes on dix minutes. Heureusemenl que c'esl lai ilc par !o guichet.

Il fit un pas vers la porte du cachot, comme s'il eût voulu obéir à la recommandation ; mais le capitaine souleva la bouteille , le Parisien revint sur ses pas , et tendit sa tasse qu'il recommença à vider à petits coups. Il avait eu raison en comparant cette liqueur à un soleil liquide , car, à mesure que la calebasse se vidait , tout semblait s'éveiller et s'épanouir en lui ; on eût dit que la liqueur généreuse enrichissait subitement cette chétive nature, et en doublait toutes les facultés; l'ivresse lui venait lentement et comme une sorte de surexcitation lucide. Son œil était plus brillant , sa voix plus haute, sa parole plus rapide. Quant au capitaine, il semblait prendre plaisir à entretenir et à accroître cette exaltation; chaque fois que le sergent parlait d'aller regarder au guichet , il remplissait sa tasse et lui faisait quelque nouvelle question. Enfin, la bouteille se trouva vide, et le souvenir du

prisonnier revint à Ritïïot ; il alla ouvrir la porte de la casemate en appelant la Normande ; celle-ci se présenta aussitôt.

— Eh bien ! la belle, a-t-on mis le temps à profit? demanda- 1- il en relevant le menton de la jeune femme.

— Laissez, balbutia-t-elle en se dégageant j je veux voir M. de L'Olive.

— Un moment! un moment! s'écria Rifflot en riant ; que je m'assure d'abord si vous ne m'emportez pas mon prisonnier.

— Voici le lieutenant ! cria Meunier.

Le Parisien referma vivement le cachot, fit un signe à Françoise qui disparut et alla vers la porte.

— Où cela , le lieutenant? reprit-il; je ne vois personne.

— Ce n'est pas lui qui vient là? reprit Meunier en montrant du doigt une guérite.

Riftlot le regarda étonné.

— Ah ! bon , s'écria-t-ii en riant ; le temps est à Ja brume , capitaine , et les yeux font mauvaise vigie dans la hune.

— Tu crois? balbutia Meunier.

— Le plus sûr est de gagner votre hamac , et de faire le quart de M. l'abbé.

Meunier se leva en chancelant.

— Je crois que tu as raison, et j'y vais, dit-il en se dirigeant vers une embrasure de canon.

Le Parisien éclata de rire.

— Par le Christ! vous voulez donc sortir d'ici comme un boulet!

— Au diable, si je puis retrouver mon chemin , reprit Meunier en regardant autour de lui d'un air étonné.

— Allons, capitaine, dit le sergent en le prenant par le bras, le soleil en bouteille vous a porté à la tête.

— Possible.

— Venez , je vais vous conduire.

11 traversa avec lui la cour du fort , lui montra de loin la case qu'il habitait , et le suivit quelque temps des yeux.

Meunier continua à marcher en chancelant tant que le sergent put l'apercevoir-, mais à peine eut-il dépassé le coteau , qu'il se détourna , et , se redressant avec un éclat de rire, il continua sa route d'un pas ferme et rapide.

Le soir même, le bruit se répandit dans les habitations que le condamné avait réussi à s'échapper en s'aidant d'une corde suspendue à l'étroite ouverture de la casemate. Quant à la manière dont il avait pu se procurer ce moyen de'fuite, tout le monde l'ignorait; on apprit seulement que Françoise avait également disparu , et qu'un colon, qui revenait de tourner des tortues à l'anse de la Perle, avait cru l'apercevoir de loin avec le jeune engagé se dirigeant vL'j's les moiiics.

Un détachement commandé par le capitaine Fontaine fut aussitôt envoyé à leur poursuite.

Quelque sauvages que puissent encore paraître à l'étranger les montagnes de la Guadeloupe , elles ne donnent aujourd'hui qu'une bien faible idée de ce qu'elles étaient à l'époque de la première colonisation.

L'île entière ne présentait alors qu'une immense étendue de forets ou de huiliers au-

dessus desquels s'élevaient de loin en loin quelquer pics dépouillés qu'on eût pris pour des écueils au milieu de l'océan de feuilles. Les étroites vallées qui bordaient l'île et les abattis ménagés par les colons pour former des étages^ apparaissaient à peine comme de légères déchirures sur ce voile verdàtre et mouvant. Du reste, nulle route tracée! Les sentiers qui liaient entre elle les habitations ou qui conduisaient au fort , n'étaient point assez foulés pour qu'un œil ignorant pût les reconnaître ; à chaque instant , les rocs, les savanes ou les marécages coupaient la direction que l'on voulait suivre , et forçaient à d'interminables détours.

Renfermés dans leurs chasses et uniquement occupés d'éviter la faim , les colons n'avaient jusqu'alors songé à établir aucune des voies de communication qui leur eût rendu l'exploitation de la Basse-Terre plus commode et plus

sûre. Tout le leuips qu'ils ne consacraient point à la pêche , à la chasse ou au labourage, était employé, selon l'invariable habitude des Français , à des débats de vanité entre voisins, ou à la critique de leurs chefs. L'on avait dépensé plus d'heures, depuis la fondation de la colonie , en objections et en bons mots, qu'il n'en eût fallu pour faire disparaître une partie des misères qui la désolaient.

Après avoir favorisé la fuite du prisonnier, Françoise s'était hâtée de gagner la pointe du Gros-Cap, où celui-ci devait l'attendre. Elle y arriva peu de temps après lui, et tous deux gravirent la montagne, laissant la mer à leur droite, et s'avançant vers le centre des terres.

A la première proposition faite par Françoise, de fuir dans les mornes, Jean avait pensé au Glorieux qui seul pouvait leur donner asile, et c'était vers sa retraite qu'il se dirigeait.

Mallieureusement ^ le pays lui était inconnu, et, bien qu'il eût remarqué la direction du morne Piment, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il lui serait difficile d'y arriver.

Tous deux continuaient pourtant à s'enfoncer vers l'intérieur, sachant qu'ils s'éloignaient ainsi des habitations. A mesure qu'ils avançaient, la marche devenait plus dangereuse et plus fatigante. Le pays, haché de précipices, de torrens et de lialliers, ne semblait formé que de rochers entassés l'un sur l'autre ; et , à voir ces espèces de degrés successifs, dans les fentes desquels se dressaient des arbres séculaires, on eût dit les restes de quelque escalier gigantesque construit par les Titans pour arriver au ciel.

La nuit ajouta bientôtaux difficultés et aux périls de la fuite. Plusieurs fois déjà Françoise s'était arrêtée, succombant à la lassitude, et le jeune marin l'avait suppliée de prendre

quelques heures de repos; mais, au moindre bruit, elle se relevait effrayée, faisait un nouvel effort, et obligeait Jean à continuer sa route.

Ils venaient d'atteindre le sommet d'une montagne, lorsque la jeune femme, dont le pas s'était ralenti depuis quelque temps, s'arrêta lout-à-coup en chancelant. Jean étendit les bras pour la soutenir, mais elle glissa entre ses mains et tomba à terre, affaissée sur ellemême .

— Je ne puis aller plus loin, dit-elle d'une Voix épuisée.

— Ne t'avais-je pas avertie? s'écria le jeune homme désolé.

— Laisse-moi, reprit-elle, et continue seul à fuir.

— Que dis-tu !...

— S'ils me rcncontcnt, je n'ai rien à crain-

dre, tandis que toi!... Oh ! fuis, je l'en conjure !

— Silence, Françoise, dit Jean avec fermeté; ma place est à tes côtés : nous sommes loin du fort maintenant, nous avons de l'avance, et Ton ne peut découvrir nos traces pendant la nuit. Il n'y a donc rien à craindre. En continuant à marcher au hasard , nous pourrionsd'ailleurs nous éloigner du morne Piment ; attendons le jour, et, reposée alors, tu pourras reprendre ta route.

La jeune femme répondit quelques mots confus en laissant aller sa tête sur les genoux de Jean. Cette fuite à travers la montagne avait épuisé ses forces, éprouvées depuis quelques jours par tant de veilles et d'angoisses, et elle tomba dans une sorte de torpeur qui n'était ni l'évanouissement ni le sommeil, bien qu'elle participât de tous deux.

Jean était demeuré la tête penchée vers la

— iU3 —

sienne, et interrogeant avec inquiétude sa respiration : il } eut ainsi une longue pause pendant laquelle le souvenir de son propre danger s'effaça si complètement de la mémoire du jeune homme, qu'il eût donné la moitié de sa vie pour se retrouver au milieu des habitations et à portée de secours. Enfin Françoise rouvrit les yeux, et demanda à boire d'une voix faible. Jean courut vers un ruisseau qu'il entendait bruire à quelques pas ; mais la ravine était si escarpée, que l'on apercevait à peine, au fond, les flots scintillant à la lueur des étoiles. Il chercha autour de lui quelque arbre dont .il pût cueillir les fruits; ses yeux n'aperçurent que des gommiers, des sauges arborescentes et des manceniliers. 11 allait redescendre, espérant découvrir plus bas ce qu'il désirait, lorsqu'un bruit de pas et de branches froissées se fit entendre au-dessus du ravin. Par un

mouvement rapide et instinctif, le jeune hom-

— I -^ ir», —

me retourna vivement vers Françoise, et se plaça devant elle, les ^eux fixés sur le liallier. Bientôt le bruit devint plus distinct, la respiration bruyante d'une bête fauve se fit entendre, et les branches, en s'écartant, donnèrent passage à un sanglier monstrueux sur lequel un homme était assis. Jean poussa un premier cri de surprise, puis un second de joie; il venait de reconnaître le Glorieux et Mardi- Gras.

En apercevant une ombre sous les arbres , le boucanier avait relevé sa carabine ; mais le cri de Jean l'arrêta ; il se pencha en avant , et son regard exercé reconnut aussitôt le jeune homme.

*— Par Notre-Dame-de-Paris, c'est le Normand ! s'écria-t-il.

— Lui-même, répondit Jean; et, cette fois encore, vous êtes pour lui une Providence.

— Que vois-je! une femme! s'écria le Glorieux en sautant vivement à terre.

— La mienne, qu'ils voulaient m'enlever là-bas, et avec laquelle j'ai pris la fuite.

— Et tu allais?...

— Au morne Piment.

Le Glorieux fit de la main un signe de satisfaction .

— A la bonne heure! Normand, dit-il; j'aime qu'on pense à moi pour un service ; je te prends sous l'aile de ma puissance.

Et, se posant dans une attitude majestueuse, il ajouta sur le ton emphatique des acteurs du temps :

Et ne regarde pas l'appui qui le protège, Comme planche pourrie ou comme pont de neige; Car, relevant moitié du monde de mon bras. Je puis du même coup envoyer l'autre à bas.

Puis reprenant sa voix habituelle :

— Ta femme s'est sans doute arrêtée de fatigue, continua-t-il; je lui offre mon palefroi.

— Môme avec ce secours, je doute qu'il lui soit possible de reprendre sa route , observa Jean.

— Voyons, reprit le Glorieux en se rapprochant.

Arrachée à son anéantissement par le bruit des voix, Françoise venait de se soulever. Ses cheveux blonds, à demi défaits, tombaient sur ses épaules et donnaient quelque chose de plus frappant encore à sa jjcauté.

Le Glorieux recula en ouvrant les bras comme s'il eût aperçu un trésor inattendu; et, reprenant son accent de théâtre , il s'écria :

Ah ! je la vois d'une gente façon.

Tout étendue auprès de ce gazon;

Dieu ! qu'elle est belle ! elle dort, ce me semble;

A toi, Diane, en tout elle ressemble.

Françoise se redressa presque effrayée.

— Ne craignez rien, continua le boucanier de son ton ordinaire ; ce sont des \ers du sieur Ollenix du Mont-Sacré, gentilhomme du Maine, dans la pastorale (ÏAtIdette (1), laquelle pastorale nous avons jouée autrefois à l'hôtel de M. le duc de Charost. Mais pardon, ajouta-til en remarquant les regards étonnés de la jeune femme ; dans ces forêts on est forcé à mille incongruités choquantes, et je me suis présenté sans m'être fait annoncer et sans me nommer Messire René Moreau dit le Glorieux .

— Le sauveur de Jean ! s'écria Françoise en tendant sa main au boucanier.

Celui-ci la prit, et la baisa avec une courtoisie toute chevaleresque.

— Ah! je vous dois plus que la vie, monsieur, dit la jeune femme attendrie.

(1) Imprimée en 1587, à Taris, chez Gilles Beys, à l'en' seignetlu Lys.

— Ne parlons pas de si peu , répliqua le Glorieux d'un ton léger; et se tournant vers Jean :

— Palsenibleu ! j'étais loin de m'attendre à la visite; qu'est-il donc arrivé au fort pour que tu sois sitôt de retour ?

Jean raconta succinctement ce qui s'était passé j le Glorieux ne parut ni surpris ni ému.

— Cela devait être, dit-il; ce Fontaine est un drôle sans naissance et sans manières, qui n'a jamais fréquenté que les marchands de la Halle, et qui pense que l'on peut frauder une femme à son mari comme on fraude à l'acheteur un quart de serge sur l'aunage. Ce n'est point ainsi que se conquièrent les belles; il faut les gagner à la pointe de l'épée, comme on gagne les couronnes, et les mériter par quelque grand travail alcidéen.

Et, reprenant son accent scénique, il continua :

Oui, s'il te plaît, si c'est ta volonté.

Je dompterai le bravache indompté;

J'irai quérir au milieu des batailles

Le grand dieu Mars, blessé dans les entrailles

Pour apporter ses armes à tes pieds,

Tous pensemens hors le lien oubliez.

J'irai trouver Neptune dans les ondes.

Le fier Pluton dedans ses nuits profondes;

S'il est besoin le tonnant Jupiter

J'irai, captif, avec eux garotter.

El se tournant vers Françoise :

— Ceci, ajouta-t-il, est pris de V Amour victorieux ou vengé , pastorale par Alexandre , le hardi Parisien (i), je pourrai, si vous le désirez, vous en raconter l'argument.

— Pardon , dit Jean , ces vers sont fort beaux, autant que je puis croire; mais, pour l'heure, Françoise est plus tourmentée de faligue et de soif que de curiosité poétique.

— Ah! fort bien , dit le Glorieux; nous al-

(J) Imprimée en 1628. sans nom d'imprimeur.

Ions veiller au contentement de ses désirs, comme c'est le devoir de tout gentilhomme. Et d'abord qu'elle daigne porter à ses lèvres mollettes, comme dit messire Ollenix, cette gourde de vin d'acajou 5 il a perdu sa couleur de lait, et peut passer pour de pur hypocras.

Françoise prit la gourde et avala quelques gorgées qui la ranimèrent ; elle passa ensuite la liqueur à Jean, qui en but à son tour.

Pendant ce temps, le Glorieux était allé prendre une serpe , suspendue au cou de son sanglier, et avait coupé deux branches mortes de la longueur du bras, qu'il fixa en terre. Jean lui demanda ce qu'il voulait faire.

— Ne m'as-tu pas dit que cette noble dame avait besoin de recouvrer ses forces avant de se remettre en marche ?

— C'est la vérité, dit Jean.

— Eh bien î je prépare tout ce qu'il faut pour une halle; mais, comme avant tout il

faut voir clair à ce qu'on fait, voici deux flambeaux.

En parlant ainsi , le Glorieux avait battu le briquet et allumé un fragment d'aubier vermoulu ; il l'approcha de deux branches sèches qui prirent feu presque aussitôt en pétillant et s'enflammèrent comme deux torches, répandant au loin une senteur résineuse et suave. La surprise de Françoise lit sourire le boucanier.

— La montagne produit de quoi satisfaire tous les besoins de celui qui la connaît, dit-il; ceci est ce que nous appelons le bois de chandelles. Nous avons également l'arbre à savonnettes pour les lessives, le calebassier pour notre vaisselle, le mahot qui nous fournit des cordes, et le palmiste des rubans. Mais prends un des flambeaux , Jean ; le vent qui vient de la mer doit glacer ce jeune lys ; les fleurs craignent les autans.

En achevant ce madrigal, le Glorieux se mit à abattre les plus jeunes arbres placés à sa portée, afin de construire un ajoupa, et Françoise put l'examiner à loisir.

C'était un homme d'environ quarante ans, mais dont la taille élevée et les membres bien proportionnés annonçaient toute l'agilité et toute la vigueur de la jeunesse. Ses attitudes afTeclaient tour à tour la raideur emphatique des comédiens du temps et la légèreté impertinente des seigneurs de la cour. Bien que la vie des mornes eût fait éprouver à son costume primitif de notables désastres , il avait su lui donner, comme on le disait alors, un certain air accommodé qui sentait son gentilhomme (tune lieue. Ainsi son feutre , rougi par l'intempérie des saisons , était surmonté d'une magnifique pennache marine qui se balançait de côté comme une plume élégante; un collier de graines de balisiers tombait sur sa poitrine,

imitant ces chaînes précieuses que portaient encore les plus brillans gentilshommes; des nœuds de plumes de flamand ou d'arras cachaient les éraillures de son pourpoint, et des feuilles de jeunes palmes ornaient ses jarretières, ses poignets et ses épaules de leurs touffes satinées. Cette élégance râpée manquait bien de naturel, et l'observateur attentif pouvait deviner le seigneur de théâtre à tous ces haillons enjolivés ; mais ils étaient portés avec tant d'aisance, qu'ils suffisaient pour séduire le vulgaire et donner l'air né au gentilhomme du morne Piment.

Cependant Vajoupa était terminé; Jean y prépara un lit de feuilles pour Françoise.

— Je suppose que la marche ne vous a point ôté l'appétit? observa le Glorieux.

— Nous sonmies partis sans provisions, réi)uiidil Jean.

— Comme moi; mais nous pouvons demander un souper à ces arbres.

— Tous m'ont paru stériles.

— Pas précisément; voici des génipas dont on pourrait manger les fruits s'ils ne teignaient les lèvres en noir ; des papayers et des prunes de raomins; mais, à vrai dire, ce serait là un triste régal et peu digne de la i30uche de notre déesse. Mon avis est donc de chercher ailleurs. Nous sommes justement ici à la source de la rivière de la Grande-Anse, l'une des plus poissonneuses de l'île.

— Mais il faudrait une ligne, un filet ? Le Glorieux fit un geste de dédain.

— Fi ! dit-il ; pareils engins conviennent à des manans qui en font métier; mais nous, le poisson obéit à notre commandement , et vient de lui-même se coucher à nos pieds pour se faire frire. Attends plutôt, et tu vas en juger.

A ces mots, il entra dans le fourré, d'où il

ressortit bieiUOl avec une racine d'arbuste qu'il dépouilla soigneusement de son écorce. 11 broya ensuite celle-ci entre deux pierres, en remplit un sac de moyenne grandeur, et se dirigea vers le ruisseau.

Il fut obligé de suivre la rive quelque temps avant de trouver une pente assez douce pour atteindre au fond de la ravine. Enfin, il arriva à un endroit où les rives s'abaissaient et où la petite rivière, moins rapide, formait une sorte de réservoir naturel taillé dans le rocher. Le Glorieux y plongea le sac qui renfermait les écorces pilées, et se mil à l'agiter le long du bord. L'eau prit une couleur tannée, et, pres- *que au même instant, les poissons parurent à la surface, tournant sur eux-mêmes comme s'ils eussent été saisis d'un vertige subit. Quelques-uns nageaient avec vitesse , la tête hors de l'eau ; d'autres gagnaient les bords et s'élançaient à terre; Jean en eut bientôt recueilli

— 2or, —

de quoi remplir une immense feuille de latanier.

— - Eh bien ! demanda le Glorieux en riant , que te semble, Normand, de ma méthode?

— Merveilleuse, répondit Jean, dont toute l'attention était employée à retenir les poissons qui lui échappaient.

— Je la tiens, reprit le boucanier, des peaux cuivrées, avec lesquels j'étais en relation autrefois. Bien que tous manquent de politesse et de manières, comme cela doit être de peuples qui vivent

Seuls en ces bois séparés des humains.

Pères d'horreur et de crainte tout pleins ;

ce sont des gens à consulter pour les petites choses, comme le vivre, le couvert, la santé. L'expérience leur a donné des connaissances, dont un gentilhomme lui-même peut

tirer parti. Mais il faut songer maintenant à préparer notre pêche. Malheureusement nous ne sommes pas à la pointe de l'Ermitage ; où toutes les sources sont des marmites d'eau bouillante, et où l'on peut faire la cuisine sans frais.

Les deux pêcheurs regagnèrent Vajoupa et allumèrent un feu de branches mortes dans lequel le Glorieux fit rougir quelques pierres choisies. Il posa sur ces pierres les plus beaux poissons recouverts de feuilles de latanier, puis de cendre chaude, et , après une assez courte attente, déclara que tout était cuit à point.

Françoise, qui avait suivi les préparatifs avec une curiosité étonnée, essaya de prendre part au repas improvisé par le boucanier ; mais, la fatigue l'emportant, ses yeux se fermèrent, et elle ne tarda pas à s'endormir sur le lit de feuilles qui lui avait été préparé.

Le Glorieux la contempla quelque temps en

silence, asec avidité. Bien qu'elles fussent cachées sous les apparences d'une galanterie raffinée, les passions de René n'étaient ni moins hardies, ni moins ardentes que celles des autres colons. Sa première impression, en voyant Françoise, avait été le désir de la posséder. Certains de ses pareils y auraient immédiatement cédé , fallût-il recourir pour cela au meurtre et à la violence ; mais lui, habitué à imiter les grands seigneurs qu'il avait servis, il tenait à suivre tous les détours dxifleiwe de Tendre^ moins par délicatesse que par ton. La brutalité lui répugnait comme trop roturière , et, même au fond des forêts, il voulait se conduire en véritable gentilhomme. Ajoutons que sa vanité l'aidait à prendre patience. Sûr de se faire aimer de Françoise, il résolut de se montrer dans cette conquête, homme bien ?2é. Ainsi la prétention aux habitudes chevaleresques servait de frein à cet homme affranchi de

toute autre règle, et un ridicule lui tenait presque lieu de loi et de \ertu.

Le repas achevé, Jean ranima le feu en y jetant quelques branches de gommier et demanda au boucanier s'ils étaient encore loin du morne Piment,

— C'est selon, dit le Glorieux. En suivant les ravines, il nous suffirait de quelques jours; mais je craindrais un tel chemin pour les pieds de notre déité . Mieux vaut encore redescendre vers la mer.

— N'avons-nous point à craindre qu'on nous découvre? observa Jean; le gouverneur aura sans doute envoyé à notre poursuite.

— Nous prendrons nos précautions, dit le Glorieux] je sais que le lieutenant Fontaine me cherche, et il ne serait pas fâché, je suppose, de nous varrer tous trois (lu môme coup de harpon. Mais qu'il prenne garde lui-même î

cari quelque rare que soit la poudre, je pauçrai lui faire cadeau, à la preniière occasiuR, d'une balle sous l'épaule.

— = Ce serait une grande joie pour toute la colonie, si j'en crois le sergent Rifflot,Qb§ena Jean.

Le Glorieux releva la tête.

'— Tu connais le sergent Rifflot? deraandat-il avec une sorte d'inquiétude...

— C'était lui qui me gardait.

— Et il t'a parlé... du lieutenant?

-r- Plusieurs fois.

— Et... d'autres personnes encore ?

— Sans doute.

— De moi , peut-être?

— En effet, dit Jean, il m'a dit qu'il était votre parent..

Xe Glorieux se leva d'un bond.

- Ml -

— J'en étais sûr, s'écria-t^il; ce n^all^eureux a juré de me déshonorer! Le moyen de croire à votre naissance quand un pareil garnement se réclame de votre parenté. Il t'aura affirmé, je parie , que sa mère était sœur de la mienne.

— Il est vrai, dit Jean étonné d'une telle indignation.

— Drôle, reprit le boucanier, il avait déjà osé compromettre mon nom... Heureusement que ce nom est connu, trop connu pour avoir besoin de prouver son antiquité. Les Moreau datent de la fondation de la monarchie. Ce misérable a beau jeu parce que mes titres sont demeurés en France! Mais moi son cousin!... j'espère, Jean, que vous n'avez pas cru une pareille calomnie ?

— Il suffit de voir la différence des manières, répondit Jean avec un imperceptible sourire.

Le Glorieux fit un geste de la main.

— Ala bonne heure, garçon; toi, au moins, lu as du tact ; tu ne ressembles point à ces manans de la colonie qui demandent des parchemins et ne savent point distinguer un gentilhomme à la simple vue. Et cependant, j'ose le dire, Jean, la naissance se reconnaît sur-lechamp et en tout. Un homme bien né ne boit, ne mange, ne marche, ni ne parle comme un autre ; et même dans nos forêts, on distingue un gentilhomme d'un roturier aussi sûrement qu'un blanc d'une peau cuivrée.

— Ainsi , reprit Jean , qui était beaucoup moins préoccupé des preuves de noblesse de son hôte que des moyens d'atteindre le morne Piment, vous pensez que nous pourrons éviter les détachemens envoyés à notre poursuite ?

— . Je l'espère, la plupart des colons con-

naissent mal le pays et n'ont d'yeux que pour les défauts de leurs voisins; s'il s'agissait d'échapper aux Caraïbes , ce serait autre chose.

— Nous n'avons rien à craindre de ce côté, je suppose.

— Je n'en sais trop rien ; hier, Mardi a flairé des pistes qui pourraient bien appartenir aux peaux cuivrées. Je ne serais pas surpris que quelques bandes eussent quitté la Grande- Terre pour une expédition dans les étages. En tous les cas, il est probable qu'ils traverseront seulement la montagne pour descendre aux habitations. Le tout est de les éviter au passage. Mais nous marchons avec précaution, et une fois arrivés au morne Piment ^ tu sais que nous n'avons rien à craindre; mon carbet est une forteresse qui défie sauvages et blancs.

*-=■ Et si nous ne pouvons l'atteindre? observa Jean.

—- Nous gagnerons le revers du pilon de Guilloneau , où habitent des Ailouagues : ce sont des esclaves fugitifs , ennemis des Caraïbes et que je connais. 11 nous recevront comme les sauvages reçoivent toujours les blancs quand ceux-ci ne les maltraitent point : car, il faut le dire» Jean, si les Caraïbes ne rêvent qu'à mâcher notre chair ^ la faute en est à M. de L'OlivCj qui s'est conduit à leur égard comme un chef debandouliersé... Mais la nuit s'avance, ajouta-tnl en regardant les étoiles, et nous pourrons avoir demain besoin de toutes nos forces* Mardi a le sommeil léger, personne n'approchera sans qu'il nous avertisse j nous pouvons donc reposer en toute confiance*

A ces mots, il jeta dans le feu de nouvelles branches, et se coucha sur les feuilles.

Sa respiration égale avertit bientôt Jean qu'it

était endormi. Lejeune Normand, accablé par tant de fatigues et d'émotions, ne tarda pas à l'imiter.

Le lever du jour, dans les Antilles , a une splendeur enchantée dont les aurores de nos contrées peuvent à peine donner une faible idée. La nature s'y réveille au milieu du brouillard , surprise pour ainsi dire par le soleil , et subitement inondée de ses lueurs. On n'y connaît point ces longs crépuscules

d'Europe qui semblent suspendus entre la nuit et le jour; à peine les premières clartés ont-elles entr'ouvert vos paupières que tout s'illumine. Soulevées par la brise, les vapeurs matinales s'enlèvent comme un voile de soie, et les forêts apparaissent au loin étincelantes de rosée.

Il y a un moment où l'éclat des premiers rayons du jour, sur celte végétation humide et sur ces brumes qui se déchirent, donne à la campagne quelque chose de féerique. Mille teintes passent dans le ciel, mille étincelles chatoient sur les feuillages ; la mer semble une nappe d'argent veinée d'or, et les mornes > colorés par l'aurore, se dressent à l'horizon comme de solitaires pyramides de marbre rose.

Ces quatre heures qui suivent l'aube sont, en même temps, les plus belles et les plus douces de la journée. Outre que le soleil est moins ar-

déntj elles sont rafraîchies par la première brise, qui ne tombe qiie vers dii heuresi C'est alors seulement que les marches sont faciles et peu fatigantes 5 car la fraîcheur et lé repos de la nuit semblent agir sur la créatioh entière^ et la sève ravivée se ranime dans les êtres comme dans la végétation elle-même.

Les fugitifs n'avaient point manqué d'en profiter^ et conduits par le Glorieux ^ ils avaient repris leUr route aussitôt après le lever du joufi

Françoise , délassée, autant par l'espérance qtie parle sommeil, avait retrouvé une partie de ses forces ; craignant cependant de retarder Ses deux compagnons, elle consentit à se servir de Mardi comme de monture*

Au premier appel du boucaniei*, celui-ci s'approcha. La souffrance et la nuit avaient empêché la jeune femme de le i?oir la veille bien distinctement, et elle ne put se défendre,

à son aspect, d'un mouvement de frayeur. Le monstre (car sa taille, sa force et son intelligence permettaient à peine de reconnaître en lui un sanglier ordinaire) était de la hauteur d'un poulain de deux ans et beaucoup plus gros. Son muffle paraissait encore rouge de sang figé, et son œil brillait d'une intelligence vive mais sauvage. Il portait un licou de mahot et une espèce de selle fabriquée en pittes , à laquelle étaient suspendus un sac et une serpe. Du reste, les goûts du Glorieux se trahissaient encore dans cet enharnachement grossier; mais orné, çà et là, de plumes, de graines rouges et de rasades bariolées.

Sur l'ordre de son maître, Mardi se coucha aux pieds de Françoise, qui s'assit en hésitant sur la selle ; puis , se relevant d'un effort vigoureux, il prit la route du morne Piment.

Les fugitifs suivirent quelque temps le penchant de la montagne; redescendant bientôt

vers la mer, ils côtoyèrent les hauteurs , traversèrent la rivière Ferry, et commencèrent à remonter vers sa source.

A mesure qu'ils s'élevaient , la marche devenait plus pénible : les fourrés, les marécages ou les ravins les obligeaient à de continuels détours. Ils venaient de longer un hallier, et se préparaient à traverser une clairière, lorsque le boucanier, qui semblait plus attentif depuis quelques instans, s'arrêta brusquement en faisant signe de la main à ses deux compagnons.

— On nous a précédés ici, dit-il à voix basse; regardez.

Des empreintes de pas étaient en effet visibles sur la terre humide , mais sans que l'on pût décider s'ils appartenaient aux sauvages ou aux colons, ces derniers ayant adopté depuis long-temps le brodequin en cuir de porc des Caraïbes.

Xe Glorieux suivit la t^^t^ce avec précaution jusqu'à la clairière 04 il aperçut le reste d'ui^ feu ; des arêtes et des osseipeps apno^çapt les débris d'un repas. Il examina chaque chose d'un œil attentif, sans rien découvrir au premier instant qui pût lui faire deviner la nature des hâtes auxquels la clairière avait donné asile quelques heures auparavant ; mais toutàrcoup ses regards tombèrent sur un arbre auquel était accrochée la peau d'un acouti fraîchement écorclié , et qui avait évidemment servi au repas.

A peine l'eut-il examinée qu'il se retourna vivement vers Jean.

— Les colons ont campé ici, dit-il.

— Les colons! répéta le jeune homme effrayé 5 d'où savez-vous... ?

r-r Les Caraïbes ne se servent point de mousquets, et voyez la trace de la balle qui a tué cet acouti.

-r- Ce sont peut-être des chasseurs sortis des habitations malgré les ordres de M. de L'Olive.

(^e boucanier secoua la tête.

— Des chasseurs eusser^t cuit l'animal dans sa peau, comme le font tous ceux qui connaissent la forêt , dit-il \ les empreintes indiquent d'ailleurs une troupe nombreuse , et je crains plutôt que ce ne soit le détachement envoyé à votre recherche.

— Mais alors nous sommes perdus! s'écria Françoise épouvantée.

— Pas encore, ma reine, dit le Glorieux en souriant ; car de môme que Delphe dans la pastorale :

Par mon grand art, bravoure el loj^ulé. Je veux sauver votre belle beauté.

Et se rapprochant de la jeune femme tandis

que Jean, penché vers la terre, suivait l'empreinte des pas, afin d'en reconnaître la direction :

— Moi seul suis perdu, ô miracle des belles ! continua-t-il avec une humilité galante , pour peu que votre cœur ne me prenne à merci...

— Que voulez-vous dire? demanda Françoise étonnée.

— Oh! ne feignez point, enchanteresse, vous connaissez trop bien votre pouvoir ! mais rappelez-vous le bon conseil que donne l'Amour dans la pastorale sur la naissance du prince des Asturies,

Il ne te convient pas de paraître si sage; La tendresse et ses mouvemens, Les faveurs et les doux momens , Sont les sentimens de ton âge.

— Au nom du ciel! monsieur, interrompit

Françoise rougissante et inquiète à la fois, songez au danger que nous courons.

— Je n'en connais pas de plus grand que celui de voir mépriser ma flamme; ne lui faites point un pareil affront, redoutable syrène.

— De grâce!... je ne suis point accoutumée à pareilles galanteries, et je ne saurais y répondre.

— Ah! dites plutôt que \otre cruauté bouche les oreilles de "votre cœur, dit le Glorieux.

Et prenant une attitude de théâtre , il s'écria :

Sexe méchant, sexe pernicieux.

Qui notre mort cache dedans ses yeux, Qui, par devoir, abusant de nature, Nous fuit après sa funèbre poinclure, Ni plus ni moins que le serpent félon Après qu'il a dardé son aiguillon.

— Silence, monsieur, interrompit vivement Françoise, voici Jean.

Le jeune marin revenait en effet : il annonça que les traces des pas remontaient toujours, se dirigeant vers le morne du Dos-d'Ane.

A cette nouvelle, le Glorieux , rendu au sentiment vrai de leur situation, déclara qu'il fallait retraverser la rivière Ferry , et la côtoyer sur l'autre rive.

Tous trois revinrent donc sur leurs pas et reprirent une direction parallèle à celle qu'ils avaient d'abord suivie , espérant de cette manière laisser au moins la rivière entre eux et les colons. Le Glorieux marchait en tête, ayant soin de se baisser toutes les fois que le lieu plus découvert eût permis de l'apercevoir.

Dans un instant il allait atteindre une partie du morne complètement dépouillée, et il s'avançait plus lentement , regardant autour de lui, lorsqu'un coup de feu retentit tout-à-coup à peu de distance.

— Les colons , murmura Françoise épouvantée^i

Le boucanier lui imposa silence de la main, et, rampant parmi les buissons, arriva aux limites du fourré : Jean l'avait suivi, inquiet.

— Ce sont bien eux , dit le boucanier à demi- voix.

— Où cela?

— A mi-côte; regarde : ils viennent de notre côté.

— En effet.

— Us ne peuvent manquer de nous voir dès que nous serons hors du fourré.

— Que faire, alors ?

— Nous arrêter , afin qu'ils passent en avant.

— Et s'ils nous aperçoivent ?

— C'est à nous d'y prendre garde.

' — Mais comment? ces buissons bas et clairsemés ne peuvent nous cacher.

Le Glorieux \)TOmeudi autour de lui un coupd'œil rapide.

— Gagnons le figuier qui borde le taillis, dit-il.

— Cela nous rapprochera de la route qu'ils suivent.

— Qu'importe, si nous y trouvons un abri sûr; c'est d'ailleurs la seule chance de salut. Ici nous serions immanquablement aperçus.

L'arbre désigné par le boucanier était un de ces figuiers américains dont chaque branche laisse pendre un rejeton qui s'attache à la terre et produit à son tour un arbre nouveau. Sa lige énorme était étayée d'arcs-boutans naturels unis entre eux par un réseau touffu de lianes et de grenadilles enlacées. L'espace compris entre ces arcs-boutans et le tronc formant ainsi une sorte d'appentis de feuilles et de fleurs, offrait une spacieuse retraite. Les fugi-

tifs s'y glissèrent avec précaution et Bttendirent.

Quelques grognemens de Mardi , aussitôt apaisés par un geste du maître, annoncèrent l'approche des colons ; on entendit bientôt le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs voix.

Ils ne se trouvaient plus qu'à une dizaine de pas du figuier, lorsque le commandement de halte se fit entendre. La première brise était tombée, la chaleur commençait à devenir excessive , et , près de quitter la route ombragée qu'ils avaient suivie jusqu'alors pour gravir la partie la plus aride du morne, tous éprouvaient le besoin de reprendre haleine. Quelques-uns se couchèrent sur l'herbe le long des buissons, tandis que d'autres, attirés par l'ombre que projetait l'immense feuillage du figuier, se dirigèrent de ce côté.

Françoise et Jean jetèrent un regard épou-

"vanté au Glorieux ; mais celui-ci posa un doigt sur ses lèvres en leur faisant signe de se reculer doucement dans le coin le plus obscur. Au même moment les colons arrivèrent au pied de l'arbre.

— Au diable la chaleur, s'écria une voix que Françoise reconnut sur-le-champ pour celle de Rifflot ; je n'ai pas un cheveu de sec, et je dois ressembler à la fontaine du marché des Innocens... Holà! le Picard, qu'as-tu fait de mon sac?

— Je le porte , sergent.

— Eh bien ! mets avec ma gibecière, afin que je sache où les trouver. Ouf! on respire du moins à l'ombre de ce figuier.

— Oui, reprit une voix, mais tout-à-l'heure il faudra recommencera grimper cette échelle de Satan.

— Échelle de Jacob, tu veux dire, l'Auvergnat, puisqu'elle conduit vers le ciel.

-^ Et l'habitation du boucanier, est-elie encore bien éloignée ?

— Trois jours de marche, au moins.

— Pourvu que nous trouvions le prisonnier avant d'y arriver.

— Yive Dieu ! il nous le faut, sans quoi je pourrai songer à fonder des messes pour mon ame. M. de L'Olive a déclaré qu'il voulait la peau du Normand ou la mienne; mais nous ne pouvons manquer de le découvrir.

— Tâchez au moins, sergent, qu'il ne vous échappe point cette fois, observa l'Auvergnat ironiquement.

— Ne crains rien , dit Rifflot, je le mettrai en wn lieu où les plus turbulens se tiennent coi.

— Où donc cela ? '

— Dans un trou de sable, garçon.

— Que voulez-vous dire?

-— Je veux dire que M. de L'Olive m'a or-

donné d'économiser une corde à la colonie, et d'en finir avec le Normand partout où je le trouverai. C'est pour cela que le père Joseph suit le détachement.

Françoise eut peine à retenir un cri, et se pressa sur le cœur de Jean, pâle et éperdue.

— A la bonne heure, reprit l'Auvergnat d'une voix tranquille; une fois la chose faite, nous pourrons regagner la basse-terre à notre aise et en chassant. Mais, si nous trouvons le Glorieux, y at-il des ordres pour lui ?

— Nous devons le conduire au fort.

— Avec Mardi-Gras ?

— Qui sera salé au profit de la colonie.

— Reste à savoir si nous pourrons mettre la main dessus ; le Glorieux et lui ont déjà échappé à plus d'une poursuite.

— Possible, dit Rifflot; mais cette fois toutes les mesures ont été prises. Nous savons qu'ils sont sur le morne, car nous avons suivi

leur piste hier soir; le lieutenant fouille les fourrés de l'autre rive, et Dieu sait s'il ouvrira l'œil; il lui faut le Normand, vois-tu, quand il devrait retourner tous les cailloux et regarder dans tous les buissons. Je suis fâché que le Glorieux se trouve mêlé à la chose, parce qu'un cousin est toujours un cousin ; mais il l'a mérité pour son orgueil. J'ai idée qu'une fois en prison sous ma garde, il se ressouviendra de notre parenté.

Le boucanier fit un brusque mouvement; mais, arrêté par le regard effrayé de Françoise, il se comprima aussitôt et se contenta d'avancer avec menace son poing fermé du côté où se trouvait Rifflot.

Un nouveau bruit de pas, qui se fît entendre dans la direction opposée, vint interrompre sa colère.

Le Parisien se leva.

— Miséricorde ! c'est M. Fontaine et le

père Joseph , dit-il ; pour sûr, ils n'ont rien trouvé, car le lieutenant est sombre comme um nuit d'hiver. Les voilà qui viennent vers nous, A vos armes ! garçons.

Les colons se levèrent et jetèrent leurs fusils sur leurs épaules.

Les deux nouveaux venus parurent, — • Vous n'avez rien ? demanda Fontaine d'une voix brève.

— Rien, lieutenant, répondit Rifïïot.

— Avez-vous suivi la rive droite?

— Toujours.

^— Et vous n'avez point découvert dépistes. -— Aucune, lieutenant.

— Il faut qu'ils soient plus prés du fort, reprit Fontaine à demi-voix et comme s'il se parlait à lui-même. En tout cas, nous sommes ici sur leur chemin ; mes hommes gardent tous les points abordables ; qu'ils reculent ou qu'ils avancent, ils tomberont entre nos mains.

Puis, s'adressant de nouveau à Rifïlot ;

— Ave?- vous fouillé ces buissons , demanda-t-il.

^- Pas encore, lieutenant ; mais les arbres me semblent trop frêles et trop rares pour fournir un abri.

Fontaine promena autour de lui un regard perçant.

— Qui sait? dit-il ; il faut si peu de place à qui se cache.

Comme il prononçait ces mots, ses yeux s'arrêtèrent sur le figuier, qui, entouré de son tissu de plantes grimpantes, formait une énorme pyramide de verdure, au sommet de laquelle le feuillage de l'arbre s'épanouissait comme un panache,

— Ceci , par exemple , dit-il en s'appro" chant.

Et il essaya d'entr'ouvrir le réseau formç pjjr les grenadilles et les lianes.

Françoise et Jean se pressèrent l'un contre l'autre, éperdus ; le Glorieux porta la main à la batterie de son mousquet.

Fontaine venait d'approcher son œil de l'étroite ouverture qu'il avait réussi à pratiquer; mais^ habitué à l'éclat du soleil, il ne put rien distinguer dans l'obscurité.

— Au diable, dit-il, tout est noir là dedans.

— Nous pouvons faire du jour avec nos coutelas, répliqua Rifflot.

— Non, dit Fontaine, voici ce qu'il me faut. Il n'avait point achevé que son épée perça le

voile de feuillage. Françoise épouvantée eut peine à retenir un cri et se serra contre Jean j l'épée s'enfonça de nouveau et vint frapper le tronc du figuier entre leurs deux fronts pâles et immobiles. Elle se retira pour reparaître une troisième, puis une quatrième fois. La pointe acérée voltigeait autour du front des fugitifs,

maïs sans les atteindre. Tous trois accroupis, muets retenaient leur haleine.

— Il n'y a personne, lieutenant, dit le Parisien; cherchons ailleurs.

— Cherchcfhs ailleurs, répéta Fontaine.

Et l'épée, qui s'était retirée, s'enfonça brusquement une dernière fois, sans espoir et comme à l'aventure.

Elle rencontra le bras du Glorieux^ perça la chair et s'arrêta sur l'os. Le boucanier ne poussa pas un soupir.

— Rien, dit Fontaine, allons plus loin.

— Fouillerons-nous l'autre rive, lieutenant ?

— Suivez-moi, je vous donnerai mes instructions.

Les colons formèrent leurs rangs et s'éloignèrent.

Lorsqu'on eut entendu le bruit de leurs pas se perdre au loin , le Glorieux étendit douce-

ment le bras frappé en remuant les doigts t

— A la bonne heure I dit-il à demi-voix ; il n'a touché que la chair.

— Vous êtes blessé? demanda vivement Françoise.

■^ Une bagatelle : son dernier coup d'épée en perçant la manche a rencontré la doublure.

— Se peut-il ?

— Voyez plutôt; le drôle a déchiré l'étoffe ;

Mais de tes yeux le baume qui distille Pourrait guérir cette blessure vile, Si je limais par mes mots amoureux Ton cœur d'acier et tes regards fâcheux (1).

— De grâce ! interrompit Françoise , arrêtez ce sang-

— Soit , mon astre, puisqu'il blesse votre vue.

(1) L'Amour victorieux.

Le Glorieux avait retiré son habit et découvert sa blessure, qui se trouvait à l'avant-bras et peu profonde. Il la suça quelque temps, la lava aveo du vin d'acajou , puis , arrachant un de ses galans de rubans de palmistes, il la ligatura avec soin.

— Ne craignez-vous point que la marche et la chaleur ne rendent la plaie douloureuse? demanda Jean.

— Peut-être! dit /e Glorieux'^ mais, quoiqu'il arrive, nous ne pouvons demeurer ici.

— Ni gagner votre carbet ; si le lieutenant a dit vrai , il y a un égal danger à retourner sur nos pas et à continuer vers le morne Piment-^ car il y a des détachemens de colons devant et derrière nous.

— Aussi ne faut-il aller ni en arriére ^ ni en avant, dit le boucanierj mais continuer à remonter la rivière Ferry.

— De cette manière nous aurons toujours les colons à droite et à gauche.

— Jusqu'à ce que nous ayons franchi le sommet du Dos-d'Ane-Mort qu'ils ne pourront atteindre, car ils ne connaissent point le passage: nous gagnerons ainsi les cases des AUouagues, où nous serons en sûreté comme au morne Piment .

— Ce doit être une route longue et difficile? observa Jean en jetant sur la jeune femme un regard inquiet.

— Qu'importe si elle est plus sûre? répliqua vivement celle-ci ; ne vous inquiétez point de moi, Jean ; mes forces sont revenues, et je vous suivrai sans peine.

— Notre déesse n'a-t-elle point d'ailleurs sa monture ? reprit René. Vous pouvez vous fier à Mardi , il a le pied plus sûr que la mule favorite de la reine d'Espagne. Pour l'heure seulement il faudra s'en priver, vule voisinage des

colons, et l'envoyer devant nous en éclaireur.

— Holà ! Mardi ajouta-t-il en s' adressant au sanglier; fais-nous avant-garde ; et attention, mon gros, car il y va de ton lard .

L'animal fit entendre son reniflement habituel, comme s'il eût voulu exprimer qu'il avait compris, et s'élança hors de l'abri qui les avait dérobés aux yeux du lieutenant. Le Glorieux et ses compagnons le suivirent, se dirigeant de nouveau à travers les fourrés.

Le voisinage des colons les forçait à marcher en silence, les yeux fixés sur Mardi-Gras qui s'avançait lui-même avec plus de précaution qu'on n'eût dû l'attendre d'un être de son espèce. Il levait le nez par instants pour aspirer le vent, et frayait un passage à ceux qui le suivaient dans le plus épais du hallier.

Us continuèrent à marcher près de deux heures, s' élevant toujours sans rien rencontrer. Ils venaient d'atteindre un rocher aplati

à son sommet, entouré de profondes ravines, et auquel on arrivait par un étroit sentier continuant la chaîne des montagnes. Ainsi isolé , ce rocher semblait une pile immense élevée dans le vallon pour soutenir, vers le milieu, l'espèce de chaussée qui liait entre eux les pics voisins. Us avaient déjà traversé la moitié du plateau qu'il formait , lorsque tout-à-coup Mardi, qui n'avait point cessé de marcher en avant, recula. Les fugitifs s'arrêtèrent.

— Qu'y a-t-il, mon gros? demanda le Glorieux .

Le sanglier répondit par un grognement sourd.

Le boucanier fit signe à Françoise et à Jean de se cacher dans les touffes de balisiers, tandis qu'il s'avançait avec précaution.

Ainivéau bord du plateau, il aperçut le dé* lâchement de colons suivant la chaussée qu'eux-

mêmes allaient prendre ; ils n'étaient plus qu'à une faible distance, et, à la rapidité de leur marche, quelques minutes devaient suffire pour les amener au lieu môme où se trouvaient le boucanier et ses compagnons. Le peu d'étendue du plateau et la pauvreté des végétations dont il était parsemé ne permettaient point d'espérer que l'on pût échapper aux regards de ceux qui allaient le traverser; et rebrousser chemin, sans être vu , paraissait impossible. Le (mj^ïeux comprit rapidement toute l'étendue du danger. Il jeta autour de lui un coupd'œil inquiet, mesura la distance à laquelle se trouvaient encore les colons, et, courant à ses compagnons, il les entraîna vivement au bord du rocher. Sa hauteur, dans cet endroit, était peu considérable, et la pente, facile à descendre; cependant le boucanier jeta un regard soupçonneux sur la ravine parsemée de palétuviers. 11 fit un signe à son sanglier qui s'y laissa

■glisser ; mais à peine y eut-il posé le pied qu'il enfonça jusqu'au ventre.

— J'en étais sûr, dit le Glorieux, c'est un marais ; \ite plus loin.

— Et Mardi? observa Jean.

— Il est dans son élément, répondit le boucanier, et, vu son ardeur à descendre, je suppose qu'il a senti des confrères. Mais vite , garçon, si tu ne veux pas faire connaissance avec le mousquet du sergent.

Ils côtoyèrent rapidement le plateau , les yeux fixés sur la ravine jusqu'à ce que le changement de végétation leur eût indiqué la fin du marécage. Malheureusement l'élévation était plus grande sur ce point, et le flanc lisse du rocher rendait toute tantative de descente impossible. Le Glorieux commençait à désespérer, lorsqu'il aperçut, sur le bord, une touffe de lianes dont les branches flexibles pendaient du sommet du roc jusqu'au fond du ravin. Il

fit un geste de joie, et se tournant vers la Normande :

— Êtes-vous descendue quelquefois dans la cale d'un navire? demanda-t-il.

— Souvent, répondit Françoise.

— Alors venez.

Et, courant à la liane, il en saisit une branche de chaque main. Françoise en fit autant. Jean, qui avait compris l'intention du boucanier, se plaça de l'autre côté, de sorte que la jeune femme se trouvait entre tous deux et pour ainsi dire soutenue.

Maintenant, appuyez vos pieds au flanc du rocher, en vous servant de la liane comme du tire- veilles d'une échelle marine, reprit le Glorieux -, et surtout ne craignez rien, car vous ne pouvez tomber que sur nous.

— Je suis prête, dit Françoise d'une voix ferme.

Le Glorieux et Jean commencèrent à des-

cendre, et la jeune femme se laissa glisser à leur suite. Tous trois arrivèrent au plateau inférieur sans accident et se hâtèrent d'entrer dans le fourré qui le couvrait.

Ils n'y avaient point fait vingt pas qu'ils entendirent un cliquetis d'armes. Us s'arrêtèrent. Le détachement longeait la chaussée naturelle dont nous avons déjà parlé, et allait passer audessus de leurs tètes. Ils voulurent se glisser derrière une touffe de bois rouge ; mais toutà-coup un cri aigu partit presque sous leurs pieds et un oiseau s'envola.

— Malédiction! murmura le Glorieux j c'est une ame damnée (1).

— Eh bien? demanda Jean.

— Elle va nous faire découvrir.

— Comment cela ?

(1) Ame damnée , ou ame tï Anglais, nom donné par les colons à un oiseau dont les cris dénonçaient leurs erabuscades dans les ))ois.

— Écoutez.

Au lieu de s'éloigner , l'oiseau continuait en effet à planer au-dessus des arbres qui les cachaient en faisant entendre des cris acharnés. Les trois fugitifs essayèrent de se glisser entre les buissons , mais Vame damnée se tenait toujours au-dessus de leurs têtes en redoublant ses cris.

Les colons finirent par en être frappés. L'un d'eux abaissa son mousquet comme s'il eût \oulu abattre l'oiseau ; le sergent l'arrêta et s'avança sur le bord de la chaussée. Il suivit avec attention les mouvemens de Yame damnée, qui -voltigeait toujours au-dessus des mêmes arbres ; puis se tourna vers ses compagnons , à qui il sembla communiquer un doute : ceuxci se consultèrent. Il était facile de voir à leurs gestes que chacun ouvrait un avis différent. Enfin les soupçons prirent sans doute le dessus, car tous les yeux se dirigèrent du côté

où les fugitifs étaient cachés, et quelques mains indiquèrent les touffes d'arbres voisines de celles qui leur servaient d'abri.

On conçoit avec quelle anxiété tous ces mouvemens étaient observés par Françoise et par Jean. L'élévation de la chaussée les mettait momentanément en sûreté ; mais , en retournant sur leurs pas, le sergent pouvait leur couper la retraite et arriver facilement jusqu'à eux. Rifflot le comprit sans doute; car, laissant une partie de ses gens sur le rocher, il rebroussa chemin avec les autres, afin de tourner le marais.

Or, la disposition des lieux ôtait tout espoir d'échapper aux recherches, le Glorieux s'en assura d'un seul coup-d'œil et l'annonça à ses compagnons. Françoise se jeta dans les bras de Jean avec épouvante.

— Dans un quart d'heure, ils auront fait le tour du palus , observa le boucanier, et nous

allons être pris comme des tourterelles dans leurs nids.

— N'y a-t-il donc aucun moyen de fuite? demanda la jeune femme avec désespoir.

— Aucun.

— Mais ne pouvons-nous nous défendre?

observa Jean.

Le Glorieux jeta sur lui un regard curieux.

— Ah! ah! dit-il, est-ce que tu te chauffes de ce bois-là ?

— Si seulement j'avais une armel...

— Saurais-tu te servir de pistolets ?

— Donnez ! s'écria le marin.

Le boucanier les lui tendit tous deux.

— Au nom de Dieu! qu'allez-vous faire?

demanda Françoise épouvantée.

— Rien, mon infante, dit le boucanier qui avait armé son mousquet; nous voulons seulement leur chanter un petit air à deux voix

pour nous distraire. Eh I Jean , regarde l'amorce de tes pistolets.

— Mais la résistance vous est impossible, s'écria Françoise.

— Pourquoi donc, ma reine? rien est-il audessus de qui combat pour vos charmes?

— Les voici qui commencent à tourner le marais, interrompit Jean.

— Qu'ils viennent ; je réponds du premier qui paraîtra dans le fourré. Vous, seulement, ma beauté , placez-vous derrière cette souche de corrossol ,

Où maints gazons enlacez gentillement Font un chevet pour dormir doulcemeni (1)

— Non, dit Françoise d'un ton résolu, et en enlaçant Jean de ses bras; ma place est prés de lui.

(1) AlhkUe, pastorale.

— Alors, couchez-vous au moins à ses pieds, afin de laisser passer les halles; et toi, garçon, attention à ménager ta poudre, et ne tire qu'à commandement.

Tous firent silence ; il y eut une pause pendant laquelle on n'entendit que les pas réguliers, et, à chaque instant plus distincts, des colons.

— Écoutez, interrompit tout-àcoup Françoise, en entendant, du côté du marécage, une sorte de piétinement confus mêlé de froissemens de feuilles.

— C'est ce drôle de Mardi qui a trouvé du gibier et qui s'amuse à chasser comme un prince, tandis que nous sommes ici à défendre notre peau, observa le boucanier.

— Regardez , regardez comme tous les bambous s'agitent.

— Vive Dieu ! il faut qu'il ait débusqué un peuple entier de ses pareils.

— Les voilà qui sortent du palus.

— Par le côté où se trouve le sergent ?

— Voyez, voyez, comme il les pousse bravement devant lui.

Un troupeau de trente ou quarante porcs sauvages venait en effet de gagner le bord opposé, poursuivi par Mardi.

A cette vue, les colons s'arrêtèrent : tous les mousquets furent levés en même temps, et six coups de feu partirent. Le sergent voulut interposer son autorité, mais la proie était trop belle et la tentation trop forte pour des affamés à qui la chasse était défendue depuis plusieurs mois. Tous se débandèrent en rechargeant leurs fusils, et se mirent à la poursuite des porcs qui s'étaient dispersés dans différentes directions. Les hommes laissés sur la chaussée sous le commandement de l'Auvergnat et qui avaient tout vu, accoururent à leur tour pour prendre part à la curée, et ne tardèrent pas à dispa-

raître dans la montagne. On entendit leurs coups de feu , d'abord à peu de distance et multipliés, ensuite plus éloignés et plus rares, jusqu'à ce qu'enfin on n'entendît plus rien et que le silence habituel des mornes annonçât la fin de la chasse.

Cependant nos fugitifs avaient profité de cette diversion inattendue pour quitter leur retraite, et, effrayée par les coups de feu, Yame damnée avait pris son vol. Malheureusement le Glorieux et ses compagnons ne pouvaient reprendre leur route sans s'exposer à une nouvelle rencontre des colons que leur dispersion même rendait plus difficiles à éviter. Le danger, quoique moins immédiat, était donc loin d'avoir disparu , et ils continuaient à se trouver placés entre deux lignes d'ennemis qui leur rendaient également chanceux le passage ou le retour.

Le boucanier déclara que, dans une telle

position, le plus sûr était d'attendre la nuit, pensant avec raison qu'il serait alors plus aisé d'échapper à la troupe du sergent et de gagner le revers du naorne. En conséquence, ils s'enfoncèrent dans la partie la plus inaccessible de la montagne , et s'y arrêtèrent pour attendre la fin du jour.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, ^

comment îes colons s'étaient dispersés sur les plateaux , emportés par l'ardeur de la chasse. Lorsque le sergent , qui avait d'abord essaye de les retenir, se vit abandonné, il prit également son parti et se mit à la poursuite des sangliers.

Cette chasse ne ressemblait point encore à celle dont un témoin contemporain nous a laissé une si amusante description (1). Privés de chiens, les chasseurs ne s'exposaient point aux défenses des porcs sauvages, et ne les attaquaient que de loin ; aussi la poursuite élaitelle moins dangereuse , mais plus longue. Beaucoup de balles étaient perdues, beaucoup frappaient l'animal sans qu'il tombât. On ne s'étonnera donc point si les colons, trop subitement séparés pour convenir d'un rendezvous, ne purent se retrouver ni se réunir.

Le père Joseph, qui n'avait point pris part à la chasse, faute de mousquet, suivit pourtant les chasseurs pendant quelque temps. Mais il s'arrêta enfin dans une clairière, espérant les voir revenir. La nuit arriva sans les ramener. Il se décida à regagner le lieu môme

(1) Le père Dutertre, dans son Histoire des Antilles.

où l'apparition subite du troupeau de sangliers avait dispersé le détachement , espérant que tous y reviendraient comme à un rendezvous tacitement convenu ; mais il n'y trouva personne.

Le soleil avait déjà disparu derrière les grands pics , la vallée était plongée dans une ombre épaisse , et la troisième brise commençait à souffler. L'embarras du moine devint sérieux. Il promenait ses regards autour de lui, s'inquiétant et s'indignant à la fois de ne voir paraître aucun des hommes du détachement , lorsqu'il crut distinguer dans l'ombre une vague forme. Mais plus elle s'approchait, moins il pouvait la définir. C'était une masse noire, confuse, qui ne semblait appartenir à aucun être connu. Bien qu'on ne vît ni jambes ni bras à cette espèce de fantôme, il portait un fusil et s'avançait en chancelant. Enfin , lorsqu'il fut plus prés , le moine crut recon-

naître, aux premières lueurs des étoiles, la figure du sergent, mais sans pouvoir se rendre compte de l'étrange changement qui s'était Opéré dans sa personne.

C'était en effet Rifflot dont la chasse avait été heureuse, et qui apportait un sanglier tout entier. Il avait pour cela, selon l'habitude des chasseurs, vidé l'animal, et lui avait fait, au milieu de l'échiné, un trou par lequel il avait passé sa tête, laissant ainsi pendre une moitié du porc par devant et l'autre par derrière.

Arrivé près du dominicain, il se baissa , et, dégageant sa tête avec peine, jeta à terre son fardeau :

— Par le ciel, mon révérend, êtes-vous seul? demanda-t-il.

— Seul, répondit le moine.

— Au diable ! Les drôles se seront laissés surprendre par la nuit, et c'est tout au plus si nous pourrons les réunir demain.

— C'était à vous de les retenir, observa le père Joseph avec aigreur.

— Ah bien ! oui , les retenir quand ils sentent du lard î dit Rifflot; il serait plus facile de vous arrêter quand vous commencez un sermon.

— Et le prisonnier?

— Eh bien ! nous le retrouverons , le pri-. sonnier; pardieu ! ne fallait-il pas laisser échapper une pareille aubaine pour que M. dq L'Olive eût un jour plus tôt son mort et le lieutenant sa vivante. Après tout, nous sommes bien dans la montagne, et quand nous y resterions un peu de temps, je n'y vois pas grand mal.

— Oublies-tu que cet homme et cette femme peuvent s'échapper, que le gouverneur t'a rendu responsable de leur perte, et que si tu ne les ramènes point?...

— Je serai pendu en échange de l'autre^

continua Rifflot; c'est convenu... Aussi prendrai-je mes mesures en conséquence, et si je ne puis mettre la main sur le Normand...

— Eh bien ?

— Suffit, mon révérend, j'ai mon idée et je la garde. Mais quoiqu'il arrive, il faut souper, car j'ai un appétit de capucin. Que dites-vous de ce gibier-là ?

Le moine, qui sentait également l'aiguillon de la faim, jeta sur le sanglier un regard d'admiration.

— Examinez-moi cette chair, reprit Rifflot en retournant un des quartiers ; deux pouces de lard au moins.

— L'animal a été béni de Dieu, répliqua le moine d'un ton où la mysticité le disputait à la gourmandise ; mais vous ne pourrez le manger seul, mon fils.

— Je n'en sais rien, mon père; j'ai une faim rentrée qui dure depuis trois ans; avec cela

qu'un quartier de porc cuit au boucan donnerait de l'appétit à un mort. Ce qui restera, d'ailleurs, peut servir plus tard : nous n'avons point souvent de pareilles aubaines dans les habitations.

En parlant ainsi Rifflot avait allumé du feu. Il piqua autour quatre pieux , les réunit par des branches entrelacées, et étendit le porc sur cette espèce de gril (1). Une odeur de rôt ne tarda point à se répandre dans la clairière.

Le père Joseph était assis à quelques pas, suivant tous ces préparatifs du coin de l'œil. Il était évident que la vue du quartier de sanglier avait fait sur lui une vive impression; mais ses relations avec le sergent n'avaient rien d'assez amical pour qu'il songeât à en prendre sa part sans y être engagé. Sa dignité luttait donc contre sa convoitise, et il gardait un silence

(I) C'élaillà ce qu'on appelait uo boucan.

embarrassé, attendant une invitation qu'il ne \ouIait point provoquer. Le Parisien comprit la réserve hautaine du moine, et résolut de s'en amuser.

— ' Ne voulez-vous point profiter du feu, mon révérend ? reprit-il avec une bienveillance inaccoutumée ; les nuits sont fraîches dans les mornes.

— En effet, dit le dominicain, qui s'approcha du boucan.

— Outre que le feu vous préservera des maringouins, continua Rifflot, car ces îles sont pleines de vermines malfaisantes destinées à éprouver la patience d'un chrétien.

— C'est la vérité, répliqua le père Joseph dont la faim avait singulièrement adouci l'humeur.

— Je me suis souvent émerveillé, continua le sergent, qu'un homme de Dieu comme vous, qui pouvait vivre en repos dans son couvent,

et faire son salut, ait consenti à quitter la France pour cette terre maudite.

— La religion nous ordonne le dévouement et le sacrifice , mon fils , répondit le moine touché de la bienveillance apparente du Parisien.

— Sans doute, sans doute, mon père ; mais l'épreuve est plus rude pour vous que pour nul autre, car vous ne pouvez espérer aucun des avantages qui nous avaient été promis, et que nous finirons peut-être par obtenir. Chacun de nous travaille pour lui, tandis que vous, votre temps et vos peines sont dépensés au profit de la colonie entière; si bien que vous êtes le plus pauvre et le plus dénué....

' — Je suis bien aise que vous sentiez cela au moins, mon fils.

— Pardieu ! si je le sens !' Il suffit pour cela d'ouvrir les yeux. Voyez , par exemple : aujourd'hui vous êtes le seul qui n'ayez pu pro-

fiter de la chasse, et tandis que chaque homme du détachement est probablement, comme moi, devant un boucan où grille quelque quartier de porc, vous n'avez peut-être pour toutes provisions que votre rosaire à reliques ?

— Je n'ai en effet, dans mon sac, que quelques ignames crues.

— ' Triste manger, mon père. L'igname et la banane me font le môme effet , en cuisine , qu'une femme légitime en amour. Yous ne comptez pas sûrement souper avec cela?

— Je souperai avec ce qu'il plaira à Dieu de m'envoyer, dit le père Joseph , en jetant au sanglier rôti un regard oblique; j'espère tout de sa miséricorde, comme les solitaires que ses envoyés venaient autrefois visiter dans le désert.

— C'est-à-dire que vous attendez un ange ?

— Dieu peut trouver ailleurs que dans le ciel des serviteurs qui me soient en aide , ré-

pondit Joseph avec une onction qui semblait prendre sa source dans l'estomac.

— Par mon salut! j'ai en\ie d'être un de ces serviteurs.

— Que voulez -vous dire, mon fils ? demanda le moine d'un accent de joie contenue.

— Je veux dire^ reprit Rifflot, que pour être un pécheur on n'est pas tout à-fait sans charité, et que, puisque le hasard m'a ce soir favorisé, je veux que vous partagiez mon heureuse chance.

La figure du dominicain s'illumina.

— Approchez , reprit le sergent avec une cordialité apparente; vous voyez ce quartierde porc, mon révérend ; il m'appartient !

— Sans aucun doute, mon fils.

— Ce feu est également à moi.

— Je ne le conteste point.-

— Eh bien ! mon père, reprit majestueusement Rifflot, je vous permets...

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