SCENE PREMIÈRE
THOMAS
Vous le traitez bien mal, mon frère ; j’accorde plus d’estime à votre Lucain que chacun trouve rempli d’exagération et d’obscurité. Mais laissons cela et parlons de matières plus sérieuses.
Qu’ as- tu à me dire ?
THOMAS
Ce que je vous ai déjà dit cent fois : pourquoi avezvous renoncé au théâtre, vous dont le talent admiré de toute l’Europe a jeté sur notre scène un éclat qui efface celui du théâtre espagnol , où brillent cependant le grand Lopez de Vega et l’illustre Caldéron? Pourquoi l’auteur du Cid a-t-il cessé d’écrire?
Pour qui écrirais-je ? pour la cour , pour les gens de lettres? Le Cid m’a valu l’inimitié du cardinal et la critique de l’Académie.
THOMAS
Critique honorable, qui a plus servi les intérêts de votre réputation que les éloges de tous vos amis. Le jeune Despréaux ne vient-il pas de dire :
Tout Paris , pour Chimène , a les yeux de Rodrigue. Arracher un éloge à un satirique !... c’est le plus beau triomphe d’un auteur.
Ecrirai-je pour la multitude ? sait-elle juger ? met-elle quelque différence entre mes ouvrages et ceux qui perpétuent sur la scène les farces honteuses de Hardy ?
Sait-elle rendre justice aux beaux ouvrages de notre ami Rotrou , et comprend-elle la distance qui sépare le poète tragique du fabricant de pièces de théâtre ? Le goût d’ailleurs est si mobile ! le langage mâle et sévère de mes héros contraste trop maintenant avec le ton de galanterie de cette jeunesse brillante qui garnit les loges et le théâtre *, bientôt un rival plus heureux viendra faire les délices du public, et les ingrats m’oublieront. Que n’ai-je suivi tes conseils , ô mon père ! Assis maintenant dans le fauteuil des magistrats, entouré de plaideurs, honoré dans ma province , je vivrais dans l’abondance et sans inquiétude
THOMAS
Mais la gloire
Oui , la gloire !... trompeuse chimère , qui m’a fait perdre le bonheur. Qui m’assure seulement que son éclat environnera mon nom dans les siècles à venir?
THOMAS
Ce qui vous en assure? le Cid... Horace... Pompée... Héraclius. . . Polfeucte. .. .
Et ma Rodogunel... Mais c’est assez, mon frère. Ne me parle plus de ces succès que je veux oublier.
THOMAS
Mais si les comédiens
Les comédiens , dis-tu ? Je 11e veux plus rien avoir à démêler avec eux. En vain Floridor, le plus ferme appui