SCENE y
MADAME CORNEILLE
Je vous en remercie : écoutez-moi. A vous l’avouer franchement , je n’aurais jamais détourné mon mari d’un art qui a fait sa réputation ; mais puisqu’il y renonce , j’en suis enchantée : je vous aime trop pour n’être pas un peu jalouse.
Que dites-vous , ma femme ?
MADAME CORNEILLE
Hélas! oui. Croyez-vous que je n’aie pas maudit cent fois les succès qui vous attiraient sur la scène , les attraits séduisans qui vous y retenaient ?
Ma femme ! »
MADAME CORNEILLE
Combien de fois n’ai-je pas contenu mes transports de jalousie en vous voyant accorder votre confiance , votre amitié , votre amour , peut-être , à celles dont le talent rendait avec chaleur l’emportement de Rodogune ou le patriotisme d’Emilie !
Qu’est-ce à dire ? Ajoutez-vous créance à de vains bruits ?
madame corneille.
Combien n’ai-je pas souffert en vous les voyant flatter, encourager, protéger même ! J’avais une trop haute idée de mon époux, pour croire qu’il put être indifférent à aucune femme.
corneille.
Ma chère amie , vos vertus ne vous assuraient-elles pas
16 PIERRE ET THOMAS CORNEILLE, contre mon inconstance , si j’avais été assez malheureux pour en avoir? Quelle autre femme eût pu vous remplacer dans mon cœur, vous qui n’avez jamais cesse de le remplir des émotions les pins douces. Hélas! pourquoi ne vous ai-je pas rendu le bonheur en échange des heureux jours que je vous dois !
MADAME CORNEILLE
Le bonheur!... ah! rien ne manque au mien.
En vain vous cherchez à me le persuader } je vois trop l’abîme où je vous entraîne avec moi. Notre confiance nous perd} nos ressources sont épuisées: les amis que nous avions aidés de notre bourse sont presque tous ruinés, il nous faudra partager leur détresse.
MADAME CORNEILLE
Avec vous , le malheur ne m’effraie pas.
Les femmes que vous avez connues et que votre douleur réjouira , diront, en vous poursuivant de leur pitié : C’est la femme de ce poëte que son talent n’a pu empêcher de tomber dans la misère avec sa famille.
MADAME CORNEILLE
Un mot d’elles essuiera mes larmes } il faudra bien qu’elles ajoutent : C’est la femme de Corneille !
Ma chère amie !... Mais que nous veut Cathos ?