Cinquièmes objections. Contre la Troisième Méditation
2, « A défaut du vrai qui n'est pus à notre portée, écrit Gassendi, cherchons la vraisemblable, seule faite pour notre faiblesse. » El dans une lettre à Gotius : <( L'ombre cie la vérité que je poursuis partout suffit à me remplir de joie; car la vérité Dttêmé, Dieu seul peut la connaître. »
tares par la nécessité où s'est trouvé l'Esprit Saint de parler un langage intelligible au faible entendement des hommes. Il s'abstint de commenter ï Apocalypse.
A cette prudence' qu'il considérait, dans sa morale, comme la première de toutes les vertus, il doit d'être resié * le saint prêtre » pour le clergé et pour le peuple de la Provence, et d'avoir su, par d'heureuses transactions, accommoder ses tendances matérialistes aux décrets du Concile de Trente et aux exigences de l'Église (fui n'a jamais censuré aucun de ses écrits.
Comment L'Église eût-elle pu se montrer impitoyable aux difficultés d'un croyant qui affirme avec une égale soumission la spiritualité de Famé et le dogme fondamental de la résurrection de la chair?
Peut-être le soin que prend Gassendi de distinguer entre les affirmations de la raison et les vérités révélées, la supériorité qu'il reconnaît à celles-ci, sou désaveu anticipé de tout ce qui, dans ses écrits, pourrait être reconnu contraire à la foi ne suffisent-ils pas à rassurer Voltaire qui en avait usé avecmoins de sincérité?
Voltaire, comme Bayle, comme Pomponat, non sans quelque nome, a pris mainte- fois ces précautions dans son Traité de Métaphysique, si galamment envoyé à Mme du Ghâfelei 8 ; il v revient dans son Philosophe Ignorant : « Si notre Sainte Ecriture a dit que le chaos existait, nous le croyons sans doute, et avec la foi la plus vive. Nous ne parlons ici (pie suivant les lueurs trompeuses de notre raison. » — Et dans son Dictionnaire philmophique, au mot aine : « La révélation vaut mieux que toute la philosophie. Les systèmes exercent l'esprit : mais la foi l'éclairé et le guide ».
La vie et la mort de Gassendi, ses vertus sacerdotales sont
L a La prudence est Tari de h \ie. la science eflectrice de 1;« félicité, qui sert à bien eï heureusement vivre, y — Gassenui, H, p. 7iT>. -■ L'auteur de la mélaphysique
Que Ton apporte à vos genoux
Méritait d'être cuit dans la place (million- :
Mais it ne brilla ipie pour vous,
e-les-Bains - Fonds Gassendi
ht plus sûre garantie de sa fidélité aux enseignements de
A tire les mystiques invocations qu'il adresse à son Créateur, à s.»n Sauveur, à son Dieu durant sa dernière maladie, on croirait entendre l'auteur inconnu de l'Imitation de Jésus- Ckmi^ — Plus autorisé que le. nôtre, le témoignage de l'abbé Martin sur rorlhodoxie de Gassendi esl hitércssanl à recueillir : « La théorie de Gassendi sur les atomes, ainsi dépouillée des erreurs métaphysiques il'Epicure, se réduit a un simple système de physique. Nous n'avons pas à rechercher h ce système est plus ou moins fondé; s'il esl préférable à d'nulivs opinions souvent émises, ou si on doit l'abandonner pour s'attacher à une théorie plus satisfaisante.... Une chose nom suffit, c'est qu'il ioit irréprochable au point de vue de Vorthodùtoie, et qu'il ne contienne rien de contraire aux vérités révélées*.
Jl aura suffi de rappeler la polémique bien connue de Gassendi avec Descartes, l'aimable ironie de l'un, la réponse irritée de l'autre, — Mens! — Caro! — la rupture de leurs bons rapports, la durée de leur mésintelligence jusqu'à leur réconciliation par les soins de l'abbé d'Estrées s en 164S, leurs embrassades finales et leurs protestations tardives d'une éternelle amitié. *
M. Francisque Houillîer, l'historien de la Philosophie Cartàienne, dont j'eus l'honneur de suivre les cours en 1858 ei 1859 à la Faculté des lettres de Lyon, M. Francisque Bouillier, qui n'est pas suspect de partialité en faveur de Gassendi, juge en ces termes leur querelle : «Il va en elîet quelque vivacité
1. En ai4irouv;iiit l'Histoire de lu vie et des émt* àe Pierre Gmsendi par VaJbU Martin, Monseigneur lieirieti, évéque «le- Digne, m 1855, s'exprime ainsi : « Cet illustre écrbain (Gagnai) est la plus grande -l<.iro de notre contrée, et cette Moire a brillé au sein même du cierge de Digne, Les conceptions éirangrs ou hardies dans lesquelles il a quelquefois laissé égarer son génie nYmpMieroiit pas de le placer au nombre des grands hommes dont la Franc* s'honore. »
k 2. tliatoire de la Yîe de Pierre Gassendi par l'abbé à. Martin. Paris, Librairie philosophique de Ladrange, 1854.
5. L'abbé d'Estrées, plus tard cardmaK fils du maréchal ànnibal d hstrees et neveu de ta belle (iabrielle.
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dans les objections de Gassendi, mais cette vivacité ne nous paraît pas excéder les limités du bon goût e t des conrénaaees, II es! impossible de traiter 1rs discussions philosophiques avec plus de clarté, d'agrément el de naturel, el In polémique de Gassendi mérite encore aujourd'hui d'être proposée comme un modèle. Elle est animée par une douce ri légère ironie donl Descartes a tort de s'offenser. Il ne peu! supporter que Gassendi feigne ironiquemeni m certains endroits, comme à propos du doute sur l'existence des corps, qu'il n'a pas voulu parler sérieusement. »
Citons aussi le P. Mené, religieux dominicain, qui a écrit l'Eloge de Gassendi mis au concours en 170IJ par l'Académie de Marseille' : « Par sa modération, Gassendi obligea Descarte à lui pardonner sa supériorité. »
Rappelons enfin que nous n'avons pas la prétention d'écrire ici la critique de la philosophie gassendiste; que nous jetons un simple regard sur Jes idées générales de l'illustre prévôt dont nous avons entrepris de rappfeler la vie H les vertus, el pour de plus amples développements, renvoyons le lecteur à l'abré^n sept volumes qu'a publié de ses œuvres son fidèle disciple, le médecin Beraler : « Je ne saurais m'empècher de dire, écrit celui-ci en sa préface, qu'il y en a qui semblent prendre plaisir à décrier la philosophie de M. Gassendi, la Taisant passer pour celle de Démoerite el d'Épicure; mais j'espère bien que ceux qui se donneront la peine de lire cetabrégé lui feront justice et qu'ils connaîtront qu'il en a usé à l'égard de ces deux philosophes, comme à l'égard de Platon, d'Àristote et de tous 1rs autres. Il a su faire le choix de ce qu'ils avaient de meilleur, et raccommoder à son système, sans toutefois taire leurs noms, ni s'attribuer ['honneur de leurs inventions, el lorsque qnelques 7 unes de leurs opinions lui ont paru choquer la vérité. <m les bonnes meeurs, jamais homme n'a travaillé avec plus de soin, de force et de succès à les détruire ». Gassendi plaçai! la sagesse au-dessus de la philosophie; il
1, Le P. lieue élat( aveuglé, lorsqu'il assista à ta séance dv cette Às^enililéV „ù t;i médaille lui fui remise par le duc de Villars.
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avait pris pour devise : sa père aude: mais il savait que ce n'est pas sur la philosophie que nous serons interrogés au jour du dernier jugement 1 .
Al TOUR DtPÏCDRE — I/ÉVOUTION DES ATOMES
Ce n'est pas en vain que Gassendi s'était flatté de convaincre ses lecteurs que de « toutes les socles dos philosophes, celle d'Épieure a été la plus respectable »i Dans sa Vie des plus illustres philosophes, destinée à l'éducation de la jeunesse, Fénelon écrivait : « Ëpicure acheta un beau jardin qu'il cultilait lui-même; c'est là qu'il établit son école; il menait une pie douce et agréable avec ses disciples qu'il enseignait en se
promenant et en travaillant 11 étail doux et affable à tout
le monde.,.* Il croyait qu'il n'y a rien de plus noble que de s'appliquer à la philosophie ».
Comme nous voilà loin des pourceaux d'Épieure! El quelle n'eût pas été la satisfaction de notre philosophe, s'il eût vécu assez longtemps pour connaître le précepteur du duc de Bourgogne !
« Adieu, et souvenez-vous de mes doctrines, » Voilà les paroles qu'Epi cure, en mourant, adressa à ses amis. H prit un bain chaud, absorba du vin pur et fut ensuite saisi par la mort glaciale. (Diogène Laëree, Vie d'Epicurr.]
« Vtdetur* il semble », disait Gassendi, quand il exposait ses vues sur la nature ou r origine des choses, parce qu'il estimait qu'il y a trop tle présomption à décider magistralement de ces graves problèmes, ainsi qu'ont fait d'autres philosophes. C'est avec cette réserve, souvent répétée, qu'il empruntait à Ëpicure, comme la plus probable, la doctrine des. atomes, qu'il définissait : une certaine nature pleine, solide,
1. « Gassendi mériterait [>lut<M te nom de s«i^e que celui de philosophe parce que son âme'élaîl encore plus ornée île vérins que Min esprit ne l'étçil de connaissances, i) — Cli. IV mu H. Les hommes illttsfrvs.
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cl qui n'ayant pas de vide, n'a aucun endroit par où elle puisse cire coupée, ou entamée ci séparée ».
Bernier, qui rapporte celle défini lion, a joule : « ear on comprend par là qu'un corps n'est divisible que* parce que n'étant pas solide, el parla ilemenl plein el continu, mais seulement un amas de plusieurs petits corps simples et continus de différentes ligures, il a du vide intercepté qui donne entrée à quelques forces étrangères pour les séparer; el qu'au çontpftire, un corps es! indivisible et inséparable lorsqu'il est, parfaitement plein, solide el continu, ou n'a aucun vide par ou il ail sujet de craindre la séparation de ses. parties »,
Gassendi s'expliquait* non seulement sur l'existence,- mais sur la dimension, la figure, l'imperméabilité, la pesanteur, le mouvement des atomes, en plein accord avec Épictire sur tout ce qui n'était pas contraire à la foi. Leur ténuité échappait à sa vue, même aidée des instruments d'optique les plus perfectionnés; mais leurs propriétés ne se dérobaient, pas à son analyse* Un temps viendra peut-être où les atomes, directement perçus, seront nu^sî faciles à observer que le sont aujourd'hui les microbes, et où l'expérience confirmera les hypothèses de ratoinistique.
Les atomes de Gassendi différaient de ceux dËpicure en ce que l'adoption du saint prêtre le- avait faits chrétiens. Les atomes d'Epïcure n'avaient pas eu de commencement et ne pouvaient avoir de fin. Ceux de Gassendi étaient contingents, ils avaient été créés par IHeirel. pouvaient être anéantis par la Toute-Puissance de la volonté divine, dette Toule-Puissanee cependant avait un terme, puisque Dieu ne pouvait changer les vérités des mathématiques et de la morale, ni mettre fin à si propre existence. Épicurien quant à la physique, Gassendi se séparait d'Êpicure pour la connaissance des causes premières et des premiers principes,
Deu$ ïllé fuit, dit Lucrèce, pour peindre l'enthousiasme qu'Epicure avait mi inspirer à ses disciples. In jour qu'il entendait Épicnre disserter sur la pbysique, Colotès se jeta
ids Gassendi
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brusquement aux genoux du maître. Ce fui aux yeux ePÉpicure la preuve du génie de Golotès, auquel il écrivit : « Comme saisi à mes paroles d'un respect religieux, il vous prit suintement un désir surnaturel de vous prosterner devant moi, d'embrasser mes genoux, de me donner tous les signes ordinaires d'adoration et de m adresser des prières. Aussi, de mon côté, vous ai-je regardé comme un personnage sacré et digne de Ions mes hommages 1 ».
Ainsi «pie la plùparl des philosophes de l'antiquité, ne fût-ce que pour échapper à l'accusation d'impiété, Épicure se garde •de toucher aux divinités mythologiques, H admet leur existence éternelle et bienheureuse; mais il les relègue dans ce lointain mystérieux où roulent le soleil et la lune. Composés d'atomes subtils qui échappent à notre vue, ses dieux ne daignent [tas intervenir dans ladireçtion des choses humaines; il écarte toute idée de providence; il simplifie ainsi le problème du libre-arbitre, que Gassendi préfère résoudre par prélermisMon.
L'impassibilité des dieux de PÉpieurisme supprime lès belles espérances, mais aussi l'angoisse des terribles châtiments.
Pour le bien comme pour le mal, pour la morale comme pour le fonctionnement de la grande machine mondiale, ce sont des dieux respectables, mais inutiles.
Gassendi est un réformateur de l'Èpicurisme ; si cette doctrine eût eu un tribunal de l'Inquisition, Gassendi eût été brûlé vif. Pour la connaissance de Pâme, il est plus près de Platon.
« Epicure, écrit Diogène Laërce, était un écrivain très fécond; il dépasse tous les autres auteurs par le nombre de ses ouvrages, qui s'élève à peu prés à trois cents. » De celle œuvre considérable, Gassendi n'avait pu connaître que leécrits conservés ou analysés par Diogène Laërce : les trois lettres adressées à Hérodote, à Pylhoelès. à Ménécée, qui
I. Plit.wique. Les hommes illustres. Cité dans la Rente des deux Mondes, du l* r aoùi 1888, \\ 654.
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contiennent un expose des conceptions d'Epiçure sur les principes généraux de la nature, les phénomènes célestes, et la conduite morale; quelques textes du ru'pt çikrewa, et les quarante maximes à l'usage de ceux qui voulaient vivre runfonnémeut à l'idéal du philosophe de Gargétte 1 * Nous avons mainteuanl quatre-vingt-uné autres maximes, découvertes en 1888 par le Docteur Wotke dans la bibliothèque «lu Vatican*, et de nouveaux fragments do l'ouvrage Sur ht nature mis au jour par les fouilles dans les ruines d'Hereulanum.
J'ai cité précède mine ni les railleries de Voltaire à l'adresse <lo « L'incertain Gassendi, le bon preuve do Digne, qui proposai! à Dieu ses atomes crochus, quoique passés de mode et tlès longtemps déchus ». La science moderne a peut-être brisé les erocliels île ces alomes « les petites anses par lesquelles ils pouvaient se prendre, se tenir, s'embarrasser les uns des autres-; mais elle paraît leur avoir donné une nouvelle faveur de la mode, et les avoir relevés de leur voltairienne déchéance.
c< La science atomique a triomphé, écrit M. Jean l'errin, de l'Institut, professeur de Chimie physique à la Faculté dos Sciences de Paris. Nombreux encore naguère, ses adversaires, enfin conquis, renoncent l'un après l'autre aux déliauces qui longtemps furent légitimes et sans doute utiles, (/est au sujet d'autres idées que se poursuivra désormais le conflit des instincts de prudence et d'audace dont l'équilibre est nécessaire au lent progrès de la science humaine. »
Dans son savant ouvrage sur les Atomex\ M. Jean Perrin développe la théorie atomique, qui prend une importance capitale pour la compréhension et la prévision des phénomènes de la chimie; et le savant professeur conclut : « Mais dans ce triomphe mémo, nous avons vu s'évanouir ce que la théorie primitive avait de définitif et d'absolu. Les alomes ne sont
1. C'esl ce qui forme, avec ta vi<> d'Epiçure, le dixième livre Je l'ouvrage inli Lulé : Vies et Doctrines de philosophes célèbres.
2. Publiées âans le* Wiener Studien* Tome X (1888). 5. Bernier. Abrégé de la philosophie de M. Gassendi. 4. Librairie Félix àlcaa, iie>i.
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pas ces éléments éternels et insécables dont l'irréductible simplicité donnait an Possible une borne, et, dans leur inimaginable petitesse, nous commençons à pressentir le fourmillement prodigieux de Mondes où règne un Ordre étrangement nouveau. »
En d'autres termes, il n'y aurait plus d'atomes au sens étymologique et absolu de ee mot. Le même auteur ne parlet-il pas de « la destruction des atomes? » Et ne dit-il pas ;nissi (page L>77 de son ouvrage) : « Ce sont des atomes légers qui sont ainsi obtenus par désintégration desalomes plus lourds? »
Dans son traité des édifices phy$k(wkmifué$\, M. le iV Aehalme exprime la même pensée : « L'atome chimique apparaît comme un édifice particulièrement résistant, mais il a perdu son caractère d'insécabililé... le mot atome n'a plus aucune signification étymologique ». Puisqu'il en est ainsi, il faut rectifier l'étal civil de l'atome; nous rappellerons corpuscule ou molécule, en laissant a la langue des spécialistes les vocables dVon et d'électron. La division à l'infini est également incompréhensible et indéniable, comme tout ce qui dépasse les limites du fini,
UNE LtTTÉRATDRE FLUNaiSE EN LANGUE LATINE
Avec Deseartes, avec Pascal, avec Gassendi, la philosophie au xvn* siècle avait pris dans les lettres une place digne d'elle.
Quoiqu'il eut écrit : « Et quand tout cela serait vrai, nous n'estimons pas (pie toute la philosophie vaille une heure de peine' », Pascal avait consacré à cette science de longues méditations, et comme Descaries, comme Gassendi, il l'avait revêtue du style le plus noble, le plus pur, le plus clair.
Descarte^ écrit le [dus souvent en français, en langue vulgaire, parce qu'il eherchedes adhésions dans tous les milieux";