Les femmes savantes, acte 11, se. \n
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A-l-on oublié que Molière avail traduit Lucrèce eu vers français? La sottise d'un valet de chambre qui avail transformé m papillotes pour la perruque de son maître cette œuvre de la jeunesse de Molière, en détruisant le manuscrit, vn-l-elle détruire encore l'argument qu'on peut en tirer?
Emprunlons aussi à M. Michaul celte citation de Paul Mesnard : « liesla-l-il des doutes sur l'époque où Molière traduisit le poète de h philosophie d'Épicure, nous dirions encore : Gassendi est là; il n'y a que ses leçons qui soient pour engager Molière, plus loi ou plus tard, dans ce commerce avec Lucrèce »,
Néanmoins, M. Michaul se refuse d'admettre ce qu'il appelle « la légende ». Pour lui, comme pour Voltaire, le témoignage deCrimarestest snns autorité 1 . Pourquoi cependant repousser lr témoignage d'un écrivain «fui fut presque le contemporain de Molière, alors que ce témoignage est accepté par Ions ceux qu'on est accoutumé d'appeler les Moïiéristes, avec lesquels d'ailleurs s'accordent les Gassendistes, et qui est fortifié par des preuves indirectes, je veux dire par de sérieuses présomptions tirées des écrits de Molière?
Faut-il aussi lenir pour nulle l'opinion de M. Lefraric, auleur d'une consciencieuse étude sur Grimarest et sur la question qui nous occupe?
M. Mîchaut écarte l'autorité de M. Lefrapc par une exécution sommaire : « Je sais bien, dit-il, que M. Lefranc allègue des arguments pour sa défense. Il aurait fait une enquêté minutieuse. Mais s'il n'a pas d'esprit critique — et il n'en a pas
que vaut son enquêté? »
L'esprit critique de M. Michaul — et il en a — s'échafaude
^ 1. Grimarest a écrit en 1705 une Vie de Molière qu'il dil a?oir été composée d'après les mémoires de l'acteur Baron qui a joui de quelque notoriété au xvii* siècle. ~ A propos de? Fâcheux, comédie de Molière représentée à Vaux, devant le roi, pour la célèbre fête donnée par le surintendant Fouquet, Voltaire a écrit : (i iJ n'est pas vrai, comme le prétend Grimarest, que le roi eut alors fourni lui-même le coraelère du Chasseur, n Voltaire ne parait donc pas tenir les propos de Grimarest pour parole d'évangile; raison de plus pour ne pas admettre qu'il ait accepté légèrement le témoignage de Grimarest en ce qui concerne l'enseignement de Gassendi.
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sur une combinaison de Sales hypothétiques : « Gassendi, dit-il, n'es! venu à Paris qu'en 1641 ; on ne voit plus comment il a pu être le maître de Molière ».
M. M k haut se méprend ; le premier voyage de notre philosophe à Paris esl de 1614. date à laquelle il vint plaider sa cause devant le Conseil Royal contre Etienne de Bologne qui lui disputait la théologale de Digne. Le second séjour qu il fil à Paris est de HYli à l'occasion de la prévôté de Digne qui lui était contestée par Blnîse Ausset,
C'est alors (pie pour la première fois il habita chez Luillier. « Son troisième voyage à Paris, écrit La Poterie 1 , fut Tan 1628, oii estant M. Luillier, son ami, le mena en Flandre. »
Le voyage de 1641 à Paris o'esl donc pas le premier, contrairement à ce (pie dit M. Miehaut, mais le quatrième. Je reconnais toutefois que renseignement de la philosophie donnée par Gassendi h Chapelle, à Dernier et à Molière ne peut se placer avant cette dernière date. Mais pourquoi, celte date étant acceptée, réminent professeur ne voit-il plus « comment il a pu être le maître de Molière? » 11 reconnaît que Gassendi a quitté la Provence en janvier 1641 ; que le 9 lévrier il faisait visite au P. Merseiine ; qu'il s'installa dans la maison du faubourg qu'habitait Luillier et dont le propriétaire était M. de Chàmpigny, chanoine de Notre-Dame. Nous ne discuterons pas, pour gagner un ou deux mois h notre thèse, les circonstances à raison (lesquelles l'émincnt professeur écrit : Molière n'a pu suivie le cours de Gassendi que de mars 1641 à la iin de Tannée scolaire, soit six mois, ou de mars 1641, soit à peu près huit mois, si nous admettons qu'il a consacré ses vacances à la philosophie ; soit dix mou si nous voulons bien admettre qu'il a commencé le droit avant d'avoir achevé sa philosophie, et qu'il a pendant quelque temps mené de front ces deux études ».
Quel est l'étudiant en droit assez absorbé par les études juridiques pour juger invraisemblable celte dernière hypothèse?
I. Dossier de Grenoble. Voir nu même dossier le récit du premier voyage à P ji ris par le même La Poterie.
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Dussions-nous admettre l'exactitude rigoureuse de ces calculs, il nous serait difficile de comprendre la conclusion triomphante de l'émincnt critique : « Et c'est une fuis de plus tant pis pour la légende ! » 11 ne s'agit pas en effel de savoir si Molière a « fait sa philosophie » au sens scolaire de ces mots, c'est-à-dire s'il a suivi pendant deux années, interrompues par les vacances, comme c'était alors la règle dans les collèges, le cours de Gassendi; mais s'il a été pendanl un temps indéterminé l'élève de Gassendi, et si l'influence de ce philosophe a pu marquer sa trace dans ses œuvres, sinon dans sa
vie.
« Les études philosophiques duraient deux ans, dit encore M. Strowski, dans l'article du Correspondant àép cité. Il fil ces deux ans peut-être au collège, peut-être avec Gassendi: mais en tout cas Gassendi compléta pour lui renseignement du collège. »
M. Michaut, qui ne néglige aucun argument, invoque aussi le silence de Beffara, auteur d'une dissertation sur Molière imprimée en, 1705. Cet ancien Commissaire de Police de la Ville de Paris, quartier de la Chaussée-d'Ànlin, avait-il l'esprit critique? Pour l'honneur de sa Fonction, qui suppose l'examen des témoignages, nous aimons à le croire; mais de ce que Beftara, ('►pris de Molière, n'a pas parlé de Gassendi, il ne nous paraît pas qu'on puisse donner défaut contre Gassendi et décider que Molière n'a jamais eu de leçons particulières de vt> philosophe.
Je ne prendrai pas congé de M. Michaut sans lui opposer encore Francisque Bouillier, mon ancien doyen de la Faculté des Lettres de* Lyon, qui, dans son Histoire de ht Philosophie Carthiemt(\ s'exprime ainsi 1 : « On trouve dans Molière, dit Sorbière, les traits d'une belle philosophie. Il va sans dire que, pour Sorbière, celle belle philosophie ne peut être (pie celle de Gassendi. En effet, dans quelques comédies de Molière, il es) facile de reconnaître les traces de renseignement cl de l'esprit
I. Histoire de la Philosophie Cartésienne, t. \, page 545 et suif.
aJaa ° Bau ^ Eûn ^ Gassendi —
philosophique du Chanoine de Digne. Comme lui, il nous donne à rire à la fois aux dépens de l'École et aux dépens de Descartes. Molière se moque de la scolastique en homme qui la eonnait, el jette le ridicule sur ces péripatéticiens fanatiques qui appelaient h grands cris au secours d'Aristote les magistrats et les lois, Mais il se moque aussi de Descartes el de son école. Conlrele doute méthodique, contre l'autorité refusée au témoignage des sens, contre la distinction profonde de rame el du corps, contre l'âme plus claire et plus certaine que le corps, Molière a des (rails qu'il semble avoir empruntés h Gassendi.
» Pancrace dans le Mariage Forcé, le maître de philosophie dans le Bourgeois Gentilhomme sont à l'adresse de la philosophie de l'Ecole. Quoi de plus comique que la fureur de Pancrace contre le misérable qui a osé dire la forme au lieu de la ligure d'un chapeau et contre les magistrats qui tolèrent un pareil scandale? « Ah ! seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est tombé dans une corruption générale. Une licence épouvantable règne partout, et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans un état, devraient mourir de boule en souffrant un scandale aussi intolérable que celui dont je veux parler.... N'est-ce pas une chose qui crie vengeance au ciel que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau? Je soutiens qu'il faut dire la ligure d'un chapeau et non pas la forme. » A qui Molière en veut-il par cette burlesque déclamation de Pancrace contre les magistrats qui souffrent un pareil scandale, sinon a ces péripatéticiens fanatiques qui invoquaient a grands cris le troue el l'autel, lès arrêts du conseil du roi et du parlement en faveur d'Àristote? Que d'autres Pancraces, depuis Molière, a'avons-noùs pas entendus!
» Molière se plaît à tourner en ridicule les distinctions et les subtilités de cette philosohie scolastique* dont il paraît avoir fait quelque élude. <c Vous voulez peut-être saveur, dit Pancrace à Sganarelle, si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques h l'égard de l'être? si la logique
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est un arl ou une science, si elle a pour objet les tiuis opérations ou la troisième seulement, s'il y a dix catégories ou seulement une, si la conclusion est de l'essence du syllogisme, si l'essence du bien es! mise dans l'appélibilité ou dans la convenance, si le bien se réciproque avec la fin, si la fin nous peut émouvoir par son être réel ou par son être intentionnel? »
» le maître de philosophie du Bourgeois Gentilhomme n'est pas moins expert que Pancrace en philosophie scolastipe. II propose a M. Jourdain de lui enseigner « la logique qui traite des trois opérations de l'esprit qui sont la première, lu seconde el la troisième. La première est de bien concevoir par le moyen des universaux, la seconde de bien juger par le moyen des catégories, el la troisième de bien tirer une conséquence par le moyen des figures, barbara, ceiarent, Darii, etc. »
» ... Dans les Femmes mvaMes, Molière semble s'être ressouvenu et inspiré de l'ironie de Gassendi contre le spiritualisme de Descartes. ... Selon Armande, on doit, dans le parfait amour, tenir la pensée.
Du commerce des sens neite et débarrassée.
Ce nest qtià l'esprit seul que vont tous les transports
f:t l'on ne s aperçoit jamais qu'on ait un corps.
» ... Mais CliUmdre n'est pas de l'avis dWnnande :
... Pour moi, par malheur, je in aperçois, Madame,
Que f ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme.
Je sens quil u lient trop pour le laisser à part,
De ces détachements je ne connais point l'art.
Le ciel in a donné cette philosophie
Et mon âme et mon corps marchent de compagnie, »
Et pour clore la série, je cite Sainte-Beuve, le prince de la critique, si je ne m'abuse.
Après avoir rappelé la camaraderie de Chapelle et de Poquehn au collège de Clermonl, depuis collège et enfin lycée Louisle-Grand, alors dirigé par les Jésuites, Sainte-Beuve écrit : « Chapelle devint ainsi l'ami d'études de Poqucliii, et lui procura la connaissance et les leçons de Gassendi, son pré-
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cepteur. Ces leçons privées de Gassendi étaient en ou lie entendues de Bernier, le futur voyageur, et de llesuault, connu par son invocation à Vénus: elles durent influer sut- la façon de voir de Molière, moins par les détails de renseignement que par l'esprit qui en émanait. Jl est à remarquer combien furent libres d'humeur et indépendants tous ceux qui sortirent de celte école; et Chapelle le franc parleur, l'épicurien pratique et relâché; el ce poète Hesnaull qui attaquait Golbert puissanl el traduisait à plaisir ce qu'il y a de plus hardi dans les chœurs des tragédies de Sénèque; el Bernier qui courait le monde et déduisait en tout point ses conclusions philosophiques entre Mlle de Lenclos el Mme de La Sablière. 11 est à remarquer aussi combien ces quatre ou cinq esprits étaient de pure bourgeoisie ou du peuple; (lin pelle, fils d'un riche magistrat, mais bâtard; Bernier, enfant pauvre, associé par eharitéà l'éducation de Chapelle; Hesnault, fils d'un boulanger de Paris; Poquelin, lils d'un tapissier; et Gassendi, leur maître, non pas gentilhomme, comme on Ta dit de Descartes, mais (ils de simples villageois 1 . »
Je suis el je reste fidèle à la légende, si richement représentée : à la légende, expression à laquelle il ne faut pas toujours attacher un sens péjoratif. Rien ne manque à la gloire de Gassendi, mais il semble qu'un refiel de celle gloire cesserait d'éclairer leur cité, si ses compatriotes cessaient de croire que Molière fût l'élève du Grand Prévôt de l'Eglise de Digne.
UN YCEl — UN VOYAGE DANS LE VAR
Aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire de l'humanité, nous constatons que l'homme, sous la menace d'un danger, aux prises avec un fléau, conscient de son impuis-