LA LETTRE AU NEVEU SUR LA PROFESSION D'AVOCAT LE TRAITÉ DE LA MUSIQUE
La dernière lettre dont j'aie trouvé l'original au dossier de Grenoble, c'est celle que Gassendi écrivit, le 26 février 1655, sur la profession d'avocat, à son neveu et filleul Pierre Gassendi, avocat à Digne, qui y fut plus tard avocat du roy.
On n'a pas oublié que Gassendi avait une sœur, veuve Boudoul, qui lui survécut. La fille unique de celle-ci, Lucrèce Boudoul, avait épousé à l'âge de 14 ans Pierre Gassend, âgé de 18 ans, fils d'André Gassend, bourgeois de Digne.
Pourquoi Lucrèce] Ce prénom n'avait-il pas élé inspiré par noire prévôt en l'honneur d'Épieure plutôt qu'en souvenir de Tarquin?
Il y a encore beaucoup de Gassend à Digne el aux environs. Je n'ai rencontré aucun d'eux qui émît la prétention d'être appareille aux anciens Gassend de Champlercier. Le général Gassendi, comte et Conseiller d'étal sous l'Empire, pair de France sous la Restauration, arrière-petit-neveu de Gassendi, né à Digne en 1748, est décédé en 1828 sans postérité.
L'avocat Pierre Gassendi avait adopté le génitif de son nom latin par imitation de son oncle par alliance. Il venait de faire ses débuts au barreau de Digne, non sans succès, lorsqu'il reçut une lettre écrite en français, signée Gassend, comme tout ce que Gassendi écrivait en notre langue, et même en langue latine.
1. Lettres de Jean Chapelain, publiées par Tamizey de Larroque. — Monlmor mourut le 21 janvier 1679.
© Diane-les-Bains - Fonds Gassendi
Cette lettre, écrite le 26 février 1655, alors qu'il était gravement malade, mérite d'être intégralement citée, quoiqu'elle ait Ole publiée en 1842 par le docteur Honnorat dans .le Journal des Ifosses-Alprs. el reproduite par M. l'abbé Martin, dans son ouvrage sur la Vie elles écrits de Pu- m- Gassendi ' .
« Monsieur mon cher neveu, « Votre lettre du 30 du mois passé ne vient que de m'être rendue. J'ai été bien aise d'apprendre la santé de tout votre monde, et je vous donne avis que, par la grâce de Dieu, la mienne continue aussi, quoique l'on m'ait obligé à ne point faire entièrement le carême. Ce m'a été beaucoup plus de joie d apprendre l'heureux sucés de votre première cause, avant su, par une autre voie, qu'elle a réussi au contentement de chacun. Cela doit vous donner du courage à continuer et vous fa.re espérer d'être, avec l'aide de Dieu, bientôt en état de fleurir dans votre profession. Je suis bien aise que vous ayez la satisfaction de l'avoir toute faite de vous-même et que vous ayez fait là un petit essai de vos forces. C'est le moyen de devenir bientôt maître que de faire par soi-même les choses, et le moyen de former bientôt son jugement, c'est de ne point s'attendre à celui des autres. Il fait bon consulter les sages; mais il faut, auparavant, se consulter soi-même pour voir si -'ii ne serait point assez heureux pour se rencontrer de leur sentiment.
« Vous avez, Dieu merci, l'esprit bon, et envisagez assez bien les choses; voilà pourquoi, après avoir bien médité sur une affaire et l'avoir tournée en tous sens, il n'y a point de danger de vous écouter pour la traite.' el débiter avec l'ordre que votre raison vous suggérera. Il faut toujours, sur toutes choses, tâcher d'être bien clair et bien net, et, pour cet effet, ranger tellement votre discours que ceux qui vous écoutent n'aient point de peine à vous suivre el comprennent pourquoi chaque chose est dite.
1. Page 512. Voir aussi les Annale, des Basses-Alpes, tome 11, page 35.
« I! importe de présenter toujours si clairement le fait qu'en formant ensuite le nœud de la question, et déclarant le parti que vous prenez, on ait l'esprit disposé à comprendre la valeur de vos preuves et la justesse de vos réponses. Avec cela, mou cher neveu, il faut des le commencement être résolu, et je crois bien, par la connaissance que j'ai de votre bon naturel, que vous fêtes aussi, de n'entreprendre jamais point de cause qui ne soil ou que vous ne jugiez bonne, ou, au moins, tellement problématique que vous la teniez plus vraisemblable que son opposée. Car, premièrement, Dieu vous ayant destiné à être l'un des organes de la justice, vous êtes obligé h ne rien procurer que de juste, et, faisant autrement, vous seriez tenu à restitution a l'adversaire de votre partie.
« Lorsque quelqu'un s'adressera a vous, il ne faut point, d'abord, juger sa cause mauvaise, mais il faut prendre du temps pour la bien examiner, et ayant trouvé qu'elle ne vaut rien, il faut constamment conseiller à la partie de s'accom- . modcr, et, en quelque façon que ce soit, ne point lui servir d'instrument à faire une injustice. Il vaut mieux que vous ayez moinsde causes et qu'elles soient bonnes, et telles que vous les puissiez soutenir avec satisfaction, (pie si vous en aviez beaucoup et que vous les soutinssiez avec regret. Le temps ayant bien fait connaître que vous êtes homme de bien et aimant la droiture, tous les gens de bien, ne demandant que la justice, seront bien aisé de recourir a vous et de vous employer. C'e>t pour cela que le véritable orateur est défini par Quintilien : rir bonus dkendi peritm. Voyez, je vous prie, ce que dit cet auteur, au sujet de cette définition, au commencement, il me semblé, du douzième livre des Institution*, ou, plutôt, lisez tout son ouvrage; outre la beauté du style, il ne vous inspirera qu'éruditions et probité. J'entreprendrais de vous donner un autre avis, si vous n'y étiez pas de vous-même assez porté, c'est de ne refuser jamais aucune cause des pauvres, et des personnes oppressées et destituées de secours et d'amis, au . contraire, de les rechercher vous-même et, sans un esprit de
© Diqne-les-Bains - Fonds Gassendi
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vanité, vous faire gloire d'être leur protecteur. Dieu vous ayant donné de quoi vivre sans retirer d'eux aucun argent, ce vous sera toujours une assez belle récompense que la satisfaction d'être bienfaisant, outre le bon gré que Dieu vous en saura et l'estime que vous en acquerrez auprès îles hommes.
« .le suis toujours, après nos recommandations ordinaires, mon cher neveu, votre affectionné oncle et bien humble serviteur.
Celte lettre est tout à l'ail digne du grand saint Yves, patron des avocats :
Sanctus Vins erat Brilo Âdvocalus et non latro; lies mirabilis populo!
Alléluia'!
Mais aucun -les bâtonniers de l'Ordre, ayant écrit sur ce même sujet, n'a poussé aussi loin les conseils de désintéressement. Le fonctionnement de la justice n'exige-t-il pas que. dans chaque affaire, il y ail au moins un avocat de chaque côté de la barre?
Cet astronome, ce mathématicien qui traitait de l'éloquence de la barre et des devoirs de l'avocat, publiait vers la même date un Traité de la Mudque qu'il dédiait à M. d'Ëstrées, évèque et duc de Laon, plus tard cardinal. Ceux-là seuls en seront surpris qui ne se doutent pas qu'au xvn e siècle, la musique était réputée faire partie des mathématiques, lesquelles étaient elles-mêmes une branche, et non la moins belle, de la philosophie, science universelle V
1. « On compte 1res peu de saints de condition bourgeoise : il v a , je crois un ou deux «unis médecins. La Bretagne seule eut te privilège de faire adopter un samt avocat sa.nt Wes; et encore la conscience populaire protesta contre celle nlrus.on et se yengea en chantant à sa tète : Advocatu» et non latro, res nuramla populo ! ,, Emb» Henas. Elude d'Uhlohe relh/ieuse
2. « Quoique ce Imité soi. fort court, dit le I'. Rougerel. il est cependant 1res estime; i est écrit avec celle précision et celte méthode qu'on admire dans tout ce qui est sorti de sm plume. »
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LES DEUX DERSIÈRES MALADIES ET LA MOUT DE GASSENDI LES « NOTANDA » DE LA POTERIE
Depuis son retour à Paris ci durant les plus récentes années de son dernier séjour en Provence, la vie de (îassendi avait été assombrie par beaucoup de deuils; il avait perdu ses meilleurs amis :
Luillier, le Cardinal de Richelieu, archevêque de Lyon, Kepler, Guillaume Schickad, Balzac, Peyresc, le vénérable Joseph (.nul lier, prieur de la ValleUe, Baraucy, Gabriel Naudé, le P. Mersenne.
La disgrâce, puis la mort du comte d'Àlais l'avaient particulièrement affecté : « Cet excellent Prince, écrivait-il à Sorbière, elail un des meilleurs et des plus sages des mortels; le monde n'était pas digne de le posséder ».
N'ayant connu d'autre amour que l'amour de Dieu 1 , le cœur de Gassendi était d'autant plus attaché h l'amitié. Ses biographes attribuent à la perte de ses amis les plus chefs et à son exquise sensibilité une nouvelle altération de sa santé. Toujours est-il qu'à la fin de novemdre 1654, il tomba plus gravement malade qu'il ne Lavait été jusqu'alors; Tannée suivante, son grand admirateur Guy Patin, responsable de sa mort prématurée par l'abus des saignées, annonçait sa fin en ces termes : « Noire bon homme % M. Gassendi, est mort le dimanche 24 octobre, âgé de soixante-cinq ans; voilà une grande perte pour la république des bonnes lettres. J'aimerais mieux que dix cardinaux de Rome fussent morts . » Gassendi mourait dans sa soixante-quatrième année, eontraire-
1. « Je ne toucherai |«;i> à L'éloge de sa pureté, cette aimable Princesse des vertus, )) CiL\Nfi]>K Tvxil. Oraison funèbre.
2. Celte qualification ;t\;iii un sens d'estime e( tic sympathie, Gassendi l'emploie dans une lettre à Moiïn : « J'avais proposé ces difficultés au bonhomme M. Schickard ».