A GRENOBLE — LE PROCÈS DES CHANOINES ET CELUI D'AMSTOTE
Tout en enseignant la doctrine d'Àrislote, qui était alors le Credoàe la philosophie reçue, Gassendi n Voilait pas à contredire en bien des points le philosophe de Slagyre, et réunissait les éléments d'un ouvrage contre les péripatéticiens.
Dufaur de Pibrae, conseiller au parlement de Toulouse, lui avait envoyé le livre de Pierre Charron sur la Sagesse, qu'il avait beaucoup goûté : quoique le P. Garasse n'y voit que o le bréviaire des libertins » : il y puisa de nouvelles inspirations d'indépendance pour la préparation de ses Exerriiaiiones paradoxicae advenus Âristoteleos 1 *
Une circonstance favorable permit bientôt à Gassendi la publication de cet ouvrage. Apres avoir consacré, à Àix, six années à cette salutaire épreuve de l'enseignement, don! on a dit : « enseigner c'est apprendre deux fois », il avail donné sa démission de sa chaire de philosophie, et se proposait de rester à Digne pour y desservir son bénéfice, quand le vénérable Chapitre de cette ville lui confia le soin de surveiller à Grenoble un important procès, concernant le prieuré de GauherL
On a conservé aux Ârchivesdes Basses-Alpes un volumineux dossier contenant les pièces de cette procédure, des mémoires manuscrits de Gassendi, les lettres qu'il écrivit au Chapitre pour Taire connaître à ses collègues les divers incidents de cette affaire.
Il faut croire que les hautes juridictions étaient déjà « embouteillées », car ce procès commencé en 1620 ne fut terminé qu'en 1(37)1 par une transaction désavantageuse pour le Chapitre et que les nouveaux Chanoines, las de plaider, accep-
1. « En quelque endroit que je sois, lui écrivait Henri Dufaur de Pibrac, je serai et un panégyriste continuel de vos vertus et un de vos plus dévouez auais. »
) Pinne-les-Bains - Fonds Gassendi
tèrenf en l'absence de Gassendi, après avoir dépensé en pure perte plus de 6000 livres 1 .
Ce litige intéressait Lous les membres du Chapitre puisque leurs droits sur une partie de la Seigneurie de Gaubert, perchée sur ses rochers druidiques, leur était contestée.
Gassendi fait des visites, rédige des mémoires, confère avec le procureur el l'avocat de ses mandants, il fait connaître l'étal de l'affaire à M. de Berre, « Sacristain du Vénérable Chapitre, » et termine sa lettre en ces termes respectueux : « Je baise très humblement les mains à lous Messieurs de notre Chapitre, et les prie de croire que je désire, sur toute chose, leur donner des témoignages de ma diligence.
Signé : Gassend*. »
Au cours de ce procès, un incident se produisit qui n'est pas de procédure et dont Gassendi rend compte dans une lettre à M. Codur, économe 'du Chapitre.:
« Monsieur,... hier après-dîner, comme nous eûmes longuement "contesté avec ces messieurs de Gaubert, père et Hls, en la présence de M. notre dit commissaire, ainsi que nous raccompagnâmes au Palais, ils firent du procès civil un criminel, car voyant que par aucune autre voie ils n'avaient su in ébranler du devoir d'un homme de bien, et ayant cru que je me dusse estonner par le bruit, à mesure que M, le Commissaire se fut avancé d'un pas ou deux plus que nous pour parler à un gentilhomme qui vient à la rencontre, le jeune Gaubert eut bien la hardiesse de me lascher un coup de poing sur le ventre el entre autres paroles me menacer qu'il m'arracherait le poil de la barbe. Dieu sait si la procédure offensa des gens d'honneur qui, par bonne fortune, s'en aperçurenl
L Emile Issard. Sa thèse à l'Ecole des Chartes : Essai historique sur h Chapitre de Digne,
'I. Archives des Basses-Mprs. (Le haise-imin des personnes vénérables faisait alors parue de la politesse épisiolaire, dont les délicatesses étaient familières i Gassendi;)
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et ouïrent ces dernières paroles, etc. A Grenoble, ce Y juin 1624. Signé : Gàssekd\ »
Avec aulant d'habileté que de zèle, Gassendi défend les intérêts qui lui sont confiés. Mais en même temps il profite de son séjour à Grenoble pour faire imprimer son premier ouvrage lEwrcitatùmum paradoxicarum advema Aristoleleos libri duo priore&y qu'il dédie au baron d'Oppède, premier président du parlement do Provence; ouvrage incomplet, comme l'indique son titre, et donl la suite annoncée ne fut pas publiée, sans doute pour ne pas aviver des querelles déjà trop passionnées, h gemts irri tabi le d'Horace, devant s'appliquer aux philosophes, avec non moins de raison qu'aux
poêles.
Descaries ne lardera pas à prendre position lui aussi contre la philosophie d'Àristote à laquelle il prétend substituer la sienne dans l'Ecole, Descartes cl Gassendi, animés d'une même ardeur à la recherche de la vérité, veulent l'un et l'autre libérer la philosophie d'un joug ; qui la réduit au commentaire des textes et lui interdit la liberté de penser : Magister dixitl Mais l'initiative qui n'est pas sans courage, puisqu'elle n'est pas sans péril 2 , appartient à Gassendi. Nous sommes en effet eu 1624, le Discours de ta Méthode est de 1657 et les Méditations de 1641. Treize ans avant Descartes, Gassendi considérait que, pour les disciples attardés d'Aristote, la philosophie n'était plus qu'un art futile dont le hut était de briller dans des discussions frivoles. 11 n'épargnait ni les principes, ni la méthode, ni même la personne du maître; il ne craignait pas de rappeler qu'Àristote avait été accusé d'avoir voulu faire empoisonner son élève Alexandre; de s'être montré ingral envers son maître Platon; d'avoir trahi sa
i. Archives des Basses- Alpes.
2. Le A septembre 1^24, an arjrèt odieux du Parlement de Paris défendait sous peine de mort a d'enseigner aucune maxime contre les auteurs anciens et approuvés ». 11 convient d'ailleurs d'ajouter que cet arrêt ne fut suivi d'aucune exécution.
) Pinne-lfis-Rains - Fonds Gassendi
patrie; qu'il fui banni pour ses impiétés et dut se réfugier à tlhalcis, en Kulu'e, Il parlait d'ailleurs du péripatéticisme avec plus de compétence que Déscartes, lavant enseigné lui-même, tandis que fauteur du Discours sur la Méthode se vantait de ue s'y être point arrêté : « Qu'il fùf vrai, disait Descartes, dans sa réponse au théologien prolestant Yoëtius, comme vous vous engagez à le prouver, que je neeomprëndé pas les termes de la philosophie péripatéticienne, peu m'importerai! assurément, car ce serait plutôt une honte à mes yeux d'avoir dénué à cette étude trop de soin et d'attention ».
Pour être juste çnvers le passé, il faut rappeler que Gassendi et Descaries, dans cel ordre d'idées, avaient eu un illustre précurseur, Hamus (Pierre La Ramée), qui avait publié en 1545 ses Âri$lotetica$ Ànimadvemorm\ et qui, le troisième jour de la Saint-Barthélémy, paya de sa vie l'indépendance de sa pensée.
La vigoureuse polémique des Exercitationes (in quitus praecipua totius peripatetjeae doelrinae atque dialectieae fundamenta excutiuritur) eut un retentissement qui dépassait 1rs prévisions de leur auteur. On eût dit qu'un nouveau schisme venait d'éclater et que la Religion elle-même était en péril, tant on était accoutumé à considérer* la doctrine d'Àristote, (railleurs défigurée par la Senlastique, comme la hase de toute vérité et ses livres comme un cinquième Évangile.
Que disail cependanl le véritable Âristote, celui dont la doctrine apparaissait dans sa sincérité par la découverte et la traduction des véritables textes? Que l'âme ne peut être immortelle; que Dieu n'est pas une providence; qu'il n'y a point d'anges, pas plus que de démons, point de miracles. Mais les légendes sont dures a déraciner, et le temps n'était pas lointain où s'étaient rencontrés des docteurs pour proposer la canonisation d'Àristote.
1, Citons aussi L'espagnol Vives, professeur à Louvaio, qui fui l'un des adversaires les plus passionnés du péripatéticisme,
LA PRÉVOTÉ LUI EST CONTESTEE