‹ Pierre Gringore et les comédines italiensChapitre 6 sur 11 · PIERRE GRINGORE. I · texte numérisé non relu

PIERRE GRINGORE. I

guement vacqué a translater de latin en françoys et rédiger en ryme les Heures Nostre Dame, et, pour icelles faire imprimer, il obtint dès le dixiesme jour d'octobre mil cinq cens vingt cinq nos lettres de permission pour icelles faire imprimer, avec inhibition a tous libraires et aultres de non imprimer ou faire imprimer lesdictes Heures ainsi par lui rédigées en ryme, de latin en françoys, jusques a trois ans lors ensuyvans, qui escherront le dixiesme jour d'octobre prochainement venant ; depuis lequel octroy de nous obtenu, il a translaté de latin en françoys et mis en ryme, avec longue application de temps, peine et labeur, plusieurs dévotes et louables Oraisons, lesquelles il a intention de adjouxter ausdictes Heures par luy translatées et icelles faire imprimer pour estre divulguées, vendues, distribuées et débitées par toute la chrestienté, et, en ce faisant, recouvrer partie de ses labeurs, faiz et mises ; mais il doubte que aulcuns libraires se voulsissent semblablement ingérer d'icelles faire imprimer, vendre et distribuer, et emporter la commodité de son labeur, si par Nous ne luy estoit sur ce pourveu, de Nostre grâce, provision et remède convenable, humblement requérant icelle ; pour quoy Nous, ces choses considérées, et après ce que lesdictes louables et dévotes oraisons, ainsi nouvellement translatées et rédigées par ledict suppliant, ont esté veues par aulcuns notables, sçavans et devot^ personnages ausquel^ elles ont esté communicquées qui(l) les ont trouvées utilles, dévotes, louables et fructueuses, audict suppliant, luy prolongeant ledict octroy et permission, que par Nous luy avoit esté faict, de faire imprimer lesdictes Heures par luy translatées et rédigées comme dict est, avons permis et octroyé, octroyons et permettons, etc. »

Grâce à l'opinion favorable émise par les a notables, sçavans et devotz personnages », dont nous venons de parler, les Heures de Nostre Dame reparurent en 1528, avec une seconde partie contenant des Chant^ roy^aulx. Il en existe même deux éditions précédées d'un calendrier pour les fêtes mobiles de 1528 à 154?, et imprimées, par conséquent, l'une et l'autre en 1528. Nous

avons eu la curiosité de comparer le texte de ces deux éditions avec le texte de 1525 et, dans un examen, rapide il est vrai, nous n'avons relevé aucune différence. L'une des éditions de 1528, rapprochée de celle de 1525, offre cependant une modification importante. On n'y trouve plus la planche grotesque, dont nous avons donné ci-dessus la reproduction. Le r" du f. 66 est occupé, non plus par une scène de la Passion, mais par une figure entièrement nouvelle, qui semble avoir échappé à l'attention des iconographes. Cette figure, qui porte, comme celle qu'elle est destinée à remplacer, le monogramme GS, surmonté de la double croix de Lorraine, représente un homme à genoux, entouré de quatre personnages qui le menacent de bâtons. Comme on le voit, c'est encore une espèce de passion *.

On pourrait être tenté de voir dans la substitution d'une planche à une autre un incident tout fortuit, mais un fait curieux ne permet pas de s'arrêter à cette hypothèse. La scène de la Passion, qui a disparu du f. 66, se re'trouve dans la seconde partie du volume, dans les Chan^ royaulx, qui, en 1528, accompagnent pour la première fois les Heures de Nostre Dame, mais elle a été gravée à nouveau et les personnages grotesques que nous y avons remarqués ont fait place à des personnages entièrement conformes à la tradition. A l'exception des costumes, rien n'a été changé à la disposition générale du tableau. Nous donnons également une reproduction de cette seconde figure, qui occupe le v» du f. Cij.

1. Il y a dans la promptitude avec laquelle cette planche fut substituée à iJ ligure supprimée une preuve presque certaine que l'artiste inconnu, qui signait GS, vivait à Paris.

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D'après ce qui vient d'être dit, il semble que la faculté de théologie n'ait rien eu à reprendre aux vers de Gringore, mais qu'elle ait exigé la suppression d'une gravure jugée par elle trop profane. La figure grotesque se trouve, il est vrai, dans une des éditions de 1528, mais nous sommes disposé à croire que cette édition aura été saisie et supprimée. Toutes nos recherches ne nous en ont fait découvrir qu'un seul exemplaire, auquel ne sont même pas joints les Chant^ royaulx, en sorte que nous ignorons si cette seconde partie contenait ou non notre planche n» 2. S'il n'y avait pas eu suppression d'une édition, on s'expliquerait diflBcilement qu'un ouvrage aussi important et qui devait être tiré à un grand nombre d'exemplaires, ait pu être imprimé deux fois dans le courant de la même année.

Quelque opinion que l'on puisse avoir sur ce point, il est incontestable que la planche n" i a disparu d'une des éditions de 1 528 et d'une édition de 1 554, et que la scène qui y était représentée a été traitée à nouveau dans une gravure en tout conforme à la tradition. On ne peut guère attribuer ce changement q;u'aux réclamations des théologiens, mais nous n'insisterons pas sur l'opinion présumée des censeurs. La question dont nous cherchons la solution est tout autre. Il s'agit de savoir quel était le sens de la figure primitive. Nous demandons au lecteur la permission de proposer une explication, qui n'a d'autre valeur que celle d'une Simple hypothèse.

Les personnages grotesquesqui se trouvent mêlés à une scène de la Passion, représentent, croyons-nous, des comédiens italiens. Nous n'avons pu identifier leurs costumes avec ceux qui nous sont connus par divers recueils d'estampes, mais nous n'avons eu à notre disposition que des gravures du xvu« et du xviii» siècle, et nous ignorons même s'il en existe de plus anciennes. Or, tout n'est pas également traditionnel dans le cos-

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tume des bouffons italiens. Ceux qu'a repre'sente's Callot ont subi l'influence des modes du temps de Louis XIII, tandis que ceux dont Riccoboni nous a conservé les portraits portent des habits du temps de Louis XV. Il en e'tait sans doute de même au commencement du xvi« siècle; les comédiens devaient se contenter de certains attributs spéciaux et suivre, pour le reste de leur habillement, les modes contemporaines. Cela étant, il ne nous semble pas impossible d'identifier au moins deux de nos personnages. Celui qui tient la couronne d'épines, à gauche de la gravure, paraît être un Pulcinella ou un Gianduja; l'homme à chapeau pointu et à lunettes, qui est de l'autre côté de la planche, doit être un docteur Grapano^ ou un Pancrapo. Nous n'osons risquer de conjectures pour les autres.

Le fait même que des comédiens italiens vinrent s'établir à Paris vers 1520 est incontestable. Sous Charles VIII, les acteurs français avaient été les maîtres des acteurs de la péninsule ; Georges Alione, d'Asti, avait imité et traduit presque littéralement plusieurs farces en vogue à Lyon, ou à Paris * ; des joueurs de farces français, comme d'Adonville, avaient euxmêmes passé les monts à la suite des armées royales 2. Il en fut autrement sous François I*"" ; les Italiens purent prendre leur revanche. Protégés par le roi, ils obtinrent, sinon les préférences de la foule, du moins celles de la cour. Aussi parvinrent-ils, en plein Paris, à supplanter leurs rivaux français, pour les représentations données par la ville lors des entrées solennelles. Les documents que nous possédons ne sont pas nombreux, mais ils sont des plus instructifs.

Des extraits des registres de l'Hôtel-de- Ville de Paris, insérés dans le Cérémonial français 3, nous font connaître en

1. Voy. Commedia e Farse carnovalesche net dialetti, milanese e francese, misti con latino barbaro; composte sul fine del secolo XV da Gio. Giorgo Alione; Milano, G. Daelli, i86j, in-iô. Cf. Bulletin mensuel de la librairie Morgand et Fatout, mai 1876, 30J.

2. Voy. Montaiglon et Rothschild, Recueil de Poésies françaises des XV' et XVI' siècles, XII, J29.

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