‹ Pierre Gringore et les comédines italiensChapitre 7 sur 11 · Cérémonial français, I · texte numérisé non relu

Cérémonial français, I

PIERRE GRtNGORE. 2 3

détail les préparatifs faits pour l'entrée de la reine Eléonore d'Autriche à Paris; or, on y lit sous la date du lundi 12 décembre 1 5 jo :

« Ont esté mandez audit bureau, par mondit sieur le gouverneur, maistre Jehan du Pont Alaix et maistre André, Italien, estans au service du Roy, ausquels mondit sieur le gouverneur a enjoint faire et composer farces et moralitez les plus exquises et le plus brief que taire se pourra pour resjouyr le Roy et la Reyne a l'entrée de ladite dame ; lesquels ont promis ce faire et, outre, ledit Du Pont Alaix a dit qu'il veut estre sujet audit maistre André et luy obéir. »

Aussi, au moment où il s'agit de célébrer des réjouissances populaires en l'honneur de la reine de France, les comédiens français doivent céder le pas aux bouffons italiens. Jehan du Pont-Alais lui-même, cet artiste incomparable dont le nom a traversé tout le xvi* siècle, comme celui du plus accompli des acteurs de son temps ', promet d'être € sujet » à maître André et de H luy obéir » !

Si les magistrats municipaux de Paris cédaient ainsi â l'engouement de la cour pour les farceurs italiens, il était naturel qu'ils donnassent aussi la préférence aux peintres et aux décora-

I. Voy. Gringore, Œuvres, I, 207; Marot, éd. Jannet, I, 187; P. Grognet, ap. Montaiglon et Rothschild, Recueil de Poésies françaises, VII, ij; Saint- Gelais, éd. Blanchemain, I, 171; B. des Periers, éd. Lacour, II, 134.

Du Pont-Alais mena, comme la plupart de nos anciens joueurs de farces, une existence fort agitée. On ne lui épargnait pas la prison quand il se permettait quelque trait satirique contre la cour. II fut arrêté, au mois de décembre 1 5 16, en compagnie de Jacques le Bazochien et de Jehan Serre {Journal d'un Bourgeois de Paris, publ. par L. Lalanne, 44 ; Montaiglon et Rothschild» Recueil, XI, 250). En 1524, il donna des représentations à Nancy (Mém. de la Société des Sciences et Belles-Lettres de Sancy, 1848, 36}). Rentré à Paris, il y fut de nouveau emprisonné en 1529 ou 1530 (nous avons cité plus haut quelques vers d'une supplique adressée par lui à « Messieurs de la cour « pour obtenir sa liberté), mais on voit, par notre texte, qu'il avait repris l'exercice de sa profession avant la fin de l'année 1530. Le roi lui-même apprécia le talent du grand artiste et finit par l'attacher à sa personne. En 1533, Du Pont-Alais accompagna François I" lors de son entrée au Puy (Chronique d'Est. Médicis, publiée par M. Chassaing, I, 352); enfin, en i)34, il reçut du trésor royal une gratification de 225 livres tournois pour diverses représentations données par lui et par sa troupe (Cimber et Danjou, Archives curieuses, I, iii, 89).

teurs qui venaient d'au delà des monts. Un second document extrait par Godefroy des registres de l'Hôtel-de-Ville, sous la date du lundi 5 décembre 1530, nous édifie à cet égard :

€ Les Italiens, c'est à sçavoir Messire Maîhée et ses compagnons ont ce jourd'huy apporté au bureau, auquel e[s]toit la compagnie dessus dite assemblée, des pourtraits en papier pour les inventions des mystères qu'ils seroient d'avis estre faits à l'entrée de la reyne Eleonor es lieux ausquels la ville est tenue les faire ; c'est à sçavoir à la porte Sainct Denys, au Ponceau et à la porte aux Peintres, lesquels pourtraits ont esté veus par mesdits sieurs assemblez; et leur a esté demandé quel prix ils voudroient avoir pour faire lesdits mystères esdits lieux ; lesquels ont fait re [s] ponse que, en les fournissant de bois, ils voudroient avoir quatre mil livres tournois, ou que on leur donnast quatre cens escus pour eux quatre et un payeur et controUeur, et ils mettroient volontiers ordre a l'exécution desdits mystères, lesquels pour re[s] ponse ont esté remis a la venue de mondit sieur le gouverneur de Paris ^ ».

Il est probable que l'affront fait à Du Pont-Alais en 1530 n'était pas le premier que lui et ses camarades eussent à subir. Tout nous porte à croire que le temps d'arrêt que nous avons constaté dans la carrière dramatique de Gringore n'eut d'autre cause que le succès croissant des Italiens. Aussi le personnage que les bouffons torturent n'est-il pas, à notre avis, le Christ, mais le pocte lui-même, abreuvé d'outrages par ses concurrents. Le bonnet carré et la longue robe dont ce personnage est revêtu constituent le costume consacré pour les poètes, à la fin du xv° et au commencement du xvi" siècle. Les bois placés en tête d'une foule de livres gothiques, et où nous voyons « l'acteur » offrant son livre à quelque grand seigneur, le représentent toujours coiffé de ce bonnet carré et vêtu de cette longue robe. On conçoit que la scène ait scandalisé les docteurs de Sorbonne, qui ne pouvaient y voir qu'un travestissement grossier de la Pas-

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