CHAPITRE TROISIÈME
L'artiste se préoccupe-t il de trouver une belle pose académique pour son modèle? Nullement. Assis sur une sorte de petit tertre fait de pierre et de gazon, appuyé contre un arbre, où vient s'enrouler un cep de vigne, La Fontaine, les jambes croisées, le bras droit appuyé sur une branche, le stilet à la main, tient de
La Fontaine, par Julien
(Palais de l'InsUtut).
la gaache un rouleau de papier, où il vient de tracer le siget de ses malignes méditations : Le Renard et les Raisins. La tête est très expressive : lejregard plonge au loin, à la fois rêveur et réfléchi, avec une pointe de malice tempérée de bonhommie;les lèvres à peine closes et relevées aux commissures nous laissent
entendre discrètement : « Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goigats ».
Cette perfection de l'expression et de la pose se trouve encore accrue par la vérité du costume et la sobriété des accessoires.
La question du costume est à Tordre du jour. Faut-il donner à un homme le costume de son temps ? C'est ce qu'avait fait Caffléri pour son Corneille du Salon de 1779, ainsi que Houdon pour Tourville au Salon suivant.
Le directeur anonyme (1) d'un des journaux les plus estimés de l'époque, le Journal de Paris, ne désapprouve point cette innovation. « Une hardiesse du sculpteur Caffléri, c'a été de le rendre dans la vérité du costume du temps le plus exact, de ce vêtement épais qui fait ressortir davantage l'esprit, le saillant de la physionomie. »
L'auteur des Observations générales sur le Salon en 1783 ne peut souflfrir le costume moderne. — « Convenons que rien n'est plus ingrat, pour la sculpture surtout, que notre costume. Le génie de l'artiste doit se glacer à la vue des formes bizarres de nos habillements. Des manchettes, une cravate, des boucles, des milliers de boutons : le moyen d'ennoblir tous ces détails ! La belle Nature est comme ensevelie sous cet ajustement gothique avec lequel nous nous croyons si beaux. Sous la toge des anciens à travers leur cuirasse nous suivons toutes les formes de leur corps, mais qui est-ce qui reconnaîtra le plus beau torse lorsqu'il sera enveloppé d'un juste-au-corps, d'une veste ? Nos culottes ne seront pas plus propres à accuser le nud, et dans les bottes de Catinat et de Vauban les jambes sublimes de l'Apollon du Belvédère feraient la même chose pour les yeux que les deux ceps tortueux sur lesquels est enté le corps d'un bancale. Cependant l'on pourrait rendre ces costumes moins lourds et moins chargés; il est même susceptible de simplicité jusqu'à un certain point. Pourquoi ces plis si multipliés! Pourquoi tant de mouvement dans toutes les parties de vos draperies, demander ais-je aux artistes? Il leur sera encore plus difficile de répondre si on les interroge sur le choix des attitudes et le genre d'expression qu'ils ont donné à leurs personnages. »
(1) Bachemont — (le n« 270, 27 septembre 1779).