SEUL ET SANS CONSEIL SUR LA TERRE PAR SA FAUTE
En présence d'une si horrible catastrophe, à laquelle il était loin de s'attendre, Pierre sentit la colère tomber tout à coup. Il aimait ardemment son père, car, si violent qu'il fût, il avait le cœur généreux, et était reconnaissant de ce que Jean avait fait pour lui.
En voyant ce dernier disparaître dans la lame, il avait ressenti au cœur un coup affreux, comme si la pointe d'une lame acérée et empoisonnée lui eût lacéré les entrailles, sa douleur se traduisit par un cri d'affreux désespoir, puis il appela : -
— Mon père ! mon père ! je t'en prie, réponds-moi, je t'en conjure.
Ses clameurs étaient couvertes par le sifflement du vent, par le bruit lointain de la foudre, par la voix des éléments déchaînés; car la tempête grandissait toujours; mais Pierre ne voyait plus, ne songeait plus au danger et ne faisait rien pour le conjurer.
— Oh! quel tableau, s'écria-t-il, pour accompa-
gner une scène de parricide, oh! je suis maudit!... Si la foudre pouvait m'écraser, et la vague nrengloutir!
Ces paroles se perdirent dans la tourmente. Ii ne pût en dire davantage.
Debout, sur le bord de la barque complètement abandonnée à la fureur des Ilots, affolé de désespoir, tremblant d'épouvante, il essa^-ait de sonder du regard l'abîme immense que la nuit rendait impénétrable : il retenait jusqu'à sa respiration pour écouter s'il n'entendait pas quelque cri d'appel et de détresse.
Il attendit une minute ainsi. Un siècle!
Pierre savait que son père était le meilleur et le plus fort nageur de toute la côte. Vingt fois le hardi pécheur s'était jeté dans la lame furisuse pour sauver des naufragés. Pierre espérait donc ; il était même certain que Jean allait reparaître sur la vague, et c'était avec la plus cruelle, la plus terrible anxiété qu'il épiait cette apparition.
Mais après avoir attendu une minute en vain, son cœur se gonfla appoint de rompre sa poitrine.
— Mon père! murmura- 1— il ;. puis , il reprit à haute voix et avec l'indomptable énergie de son caractère :
— Il faut que je le sauve! je ne peux plus tenir dans cette barque. Ce pont me brûle les pied.-. Comment je resterais là, tranquille, pendant que mon père, mon meilleur ami, se débat et se meurt au milieu des vagues qui l'ont englouti !
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Pierre s'était débarrassé d'une partie de ses vêtements; il prit Tjextrémité d'un long câble, dont l'autre bout restait amarré à la barque, et se jeta à la mer, en se répétant avec conviction :
— Il faut que je le sauve.
Pierre était au moins aussi robuste que son père, *et il était plus agile. Comme nageur, il n'avait point de rival. Il se jouait dans les flots furieux, comme un enfant se roule sur le gazon.
S'il avait. attendu si longtemps, une minute seulement, avant de prendre la détermination que nous venons de lui voir mettre à exécution, c'était parce qu'il avait été d'abord convaincu que son père se retirerait seul, et en se jouant, de la lame furieuse.
Pierre plongeait et fouillait les replis homicides du flot, malgré l'horreur de la tempête; puis, il remontait sur la lame et prêtait l'oreille, cherchant à démêler les accents d'une voix humaine, au milieu de l'effroyable concert qui l'étourdissait sans l'épouvanter.
Où était-il? où la tempête l'emportait- t-elle ? Il n'en savait rien. Le poussait-elle sur les récifs du rivage pour l'y briser? ou bien, le lançait-elle vers la pleine mer, afin de l'y engloutir? il ne cherchait pas à s'en rendre compte. Que lui importait?...
Il ne savait qu'une chose : Que son père était tombé à peu près à l'endroit où il le cherchait; il n'éprouvait qu'un désir, mais un désir ardent,
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impérieux, celui de sauver l'homme qu'il avait frappé, son père, le malheureux !
Il chercha longtemps. Il ne ressentait aucune fatigue ; l'émotion qui le poignait au cœur décuplait ses forces et l'empêchait de ressentir aucune fatigue. Un témoin de cette scène eût tremblé en voyant cet homme lutter pendant une heure contre la tempête.
Après une heure de lutte, il commença à désespérer, mais son desespoir ne fit qu'augmenter son énergie. Il avait comme une vague pensée de mourir, de ne sortir de l'eau qu'avec son père ou de périr.
Cette heure s'était passée longue, terrible et pleine d'angoisses. Pierre commençait à penser que celui qu'il cherchait, poussé par une vague indocile au souffle du vent, s'était peut-être sauvé en gagnant le rivage.
Il s'arrêta une fois encore, profitant, pour prêter l'oreille et écouter, d'un moment où la tempête faisait trêve, où le vent se taisait, comme afin de reprendre haleine, et de se déchaîner ensuite avec plus de violence et d'emportement.
L'heure était solennelle.
Tout à coup, Pierre entendit ou crut entendre un appel desespéré.
— Au secours ! à moi ! disait la voix.
Le son glissait plein d'épouvante et plaintif sur les flots courroucés.
Le haidi sauveteur ne réfléchit pas qu'il pouvait
être le jouet d'une hallucination résultant de son état de violente surexcitation et de sa fatigue.'
— Mon père !... enfin !... dit-il.
Puis il bondit d'un élan sauvage sur la vague mugissante, en criant :
— Je suis là, je vais à vous, où ètes-vous ?
— Par ici, dit la voix distincte, mais entrecoupée.
Dans l'espace de deux secondes, les deux voyageurs s'étaient rapprochés. Pierre s'en aperçut et redoubla d'efforts énergiques.
Il avait fait quelques brasses et franchi quelques lames ; il supposait ne pas être loin de celui qui l'avait appelé, quand un éclair déchira la nue et incendia l'immensité des flots d'une lueur blafarde.
Pierre aperçut un homme qui se débattait à trois brasses de lui. Cet homme allait disparaître sous le flot ; il était à bout de forces.
Pierre ne fit que l'entrevoir.
Il bondit sur lui avec la rage et l'énergie que met une bête féroce à s'élancer sur sa proie. En ce moment, l'intrépide jeune homme se sentait la force de renverser une montagne, pour arriver à celui qu'il voulait atteindre. Effet du désespoir de l'amour filial !
Il eut le bonheur de saisir l'homme que la vague allait sans doute ensevelir pour ne le rejeter sur la plage qu'à l'état de cadavre.
Cet homme que Pierre venait de saisir, cet homme, qui quelques secondes plutôt jetait des
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cris de détresse, avait été saisi par son sauveur au moment où il allait disparaître, en laissant aller son àme dans l'éternité. Depuis longtemps il luttait contre la tempête; peu à peu ses forces l'avaient abandonné ; l'asphyxie commençait et l'avait transformé en une masse inerte, insensible.
Pierre saisit cette masse, la serra d'un bras contre lui, comme il put. Il savait que la moindre submersion, que quelques gouttes d'eau pouvaient tuer celui qu'il tenait entre ses bras, pouvaient rompre le dernier fil qui le rattachât à l'existence.
Le câble ou plutôt le long filin — pour nous servir d'une expression maritime, que Pierre tenait d'une main, était une forte corde, de la grosseur du petit doigt ; derrière lui elle se déroulait dans la mer.
Aucune secousse n'avait encore indiqué au nageur que la barque lui faisait résistance. Il en eût été ainsi, que la situation fût devenue terrible. Il lui eût fallu ou lâcher le filin, ou désespérer de son sauvetage et se laisser remorquer par la barque, en suivant l'impulsion que les lames ou le vent lui donneraient.
Mais Pierre, lfcomme à la colère indomptable et au cœur généreux, comptait sur la Providence, et se disait à cette heure de sublimes efforts :
« Il n'est pas possible, si misérable que je sois, que Dieu ne soit pas touché de mon repentir, et ne me permette pas de sauver mon père...»
Si ce n'étaient ses paroles mot pour mot, c'en était du moins le sens.
Cette espérance, cette foi qu'il avait que sa faute presque involontaire était largement expiée par les efforts qu'il venait de faire pour la racheter, lui donnant une force surhumaine, il mit le câble entre ses dents, prit le naufragé dans ses bras et le tint un instant au-dessus de la vague qui hurlait, comme pour réclamer sa proie, et faisait entendre de sourds gémissements, comme si elle se fût plainte de ce que cette proie lui échappât.
Y avait-il encore de la colère dans le cœur de Pierre ? Oui, il tenait dans ses bras son père qu'il avait outragé, il le croyait vivant ; mais il s'emportait contre la tempête et contre celui qui la tient dans sa main. Il s'emportait eontre les éléments qui lui disputaient une existence qu'il eût volontiers prolongée au prix de la sienne.
En ce moment sa colère était sublime !
Elle était l'écho de ses regrets, de son repentir !
Ne sentant pas ses forces l'abandonner encore, il se disait toujours :
— Il faut que je le sauve, je le sauverai !
Pour la première fois, il sentit la corde se tendre, la secousse allait se produire, il saisit le câble d'une main vigoureuse tout en pensant que c'en était fait. Qu'il était perdu
Le câble se tendit, Pierre se sentit rouler dans la lame avec le corps qu'il portait dans ses bras.
Cette lame aux plis flottants ressemblait à un suaire.
Dans sa rage vaincue, mais non domptée, il eut encore cette pensée :
— Mon père et moi nous aurons au moins le même linceul...
Il se trompait.
A. l'heure où il désespérait de tout, en cet instant où il jetait peut-être un cri de sublime malédiction vers son passé, au moment où il se disait sans doute : « C'est ma faute ! pauvre mère, pourquoi as-tu été si faible pour moi ! » il sentit un choc violent et douloureux, dont il ne se rendit pas bien compte d'abord.
A moitié étourdi, il eut une pensée que lui dictait seul l'instinct de la conservation, inné chez tout être vivant, celle de résister au choc, de se rouler sur l'obstacle...
. Pour lui, peut-être n'eùt-il pas eu la force d'exécuter un projet si rapidement conçu...
Mais Pierre sauvait son père; et, nous le répétons, son cœur était bon, son amour filial immense !...
L'obstacle, c'était la plage bordée de quelques rochers. Pierre s'en aperçut; il abandonna le câble qui, s'il persistait à le tenir, pouvait le rejeter en pleine mer.
Il leva les yeux au ciel comme pour lui rendre des actions de grâce et lui demander pardon de sa faute.
Le ciel était sombre, menaçant, inexorable... Un coup de tonnerre retentit strident etrbref!
Pierre était debout sur la plage. Au loin une lueur vacillante s'agitait en quelque sorte dans les nuages.
L'humanité et la fraternité veillaient.
De malheureux pêcheurs, des amis de Jean, n'ayant pas vu ce dernier rentrer à l'heure habituelle, avaient fait un grand feu, pour indiquer au retardataire en péril l'endroit où il devait débarquer.
Ce feu ne devait pas étonner Jean. Il l'allumait, quand, par une tempête, un de. ses confrères était en pleine mer.
Pierre, moins habitué a ces signaux de convention, en fut-surpris. Revenu à lui, il crut que des contrebandiers, fuyant devant la tempête, étaient les singuliers veilleurs de nuit, qui entretenaient par hasard, un phare protecteur, sur les falaises en vue desquelles de gros navires n'approchaient jamais.
Et reprenant haleine, il étreignit le corps qu'il tenait entre ses bras.
Ce corps était encore chaud.
Il le palpa au cœur, aux tempes...
La vie, le sang, circulaient encore sous ses mains brûlantes de fièvre.
Il comprit qu'une seconde de retard pouvait être funeste à celui dont l'exsitence lui était si précieuse.
Il se releva d'un bond, reprit le corps dans ses bras et s'éloigna à la hâte de l'élément qui avait vingt fois failli lui servir de tombeau.
Il arriva au pied d une montée presque à pic.
Ses jambes fléchirent, son front ruisselait de sueur et d'eau de mer. Son corps était ensanglanté des chocs qu'il avait reçus.
Il n'eut pas la force d'aller plus loin; étranger aux sentiers qui sillonnaient la falaise et aidaient à la gravir, il tomba, en poussant un cri qu'il répéta de toute la force de ses poumons et tant qu'il eut un souffle dans la poitrine.
Les pêcheurs qui avaient allumé le feu, les amis de Jean, entendirent l'appel du naufragé.
Ils coururent au rivage.
Quand, après une course périlleuse, ils revinrent près du feu allumé par eux, ils portaient deux corps étroitement enlacés.
Ils les séparèrent à grand'peine. Tout à coup l'un d'eux s'écria:
— Yoici Pierre ! mais ce n'est pas là Jean, son père!... cet homme, que Pierre a sauvé, c'est la Boucherie!
A ce nom : la Boucherie, les pêcheurs firent cercle autour des deux corps inertes.
Ils étaient stupéfaits et en quelque sorte épouvantés...
La Boucherie était pêcheur comme Jean, comme Pierre, comme les hommes naïfs et grossiers qui venaient de le recueillir.
Jean, l'homme toujours disposé avenir en aide à son prochain, était aimé. La Boucherie était
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haï, au contraire, mais comme la crainte qu'il inspirait était plus forte encore que la haine générale, personne n'osait lui témoigner son aversion ou son mépris.
C'était un homme sinistre que ce la Boucherie. Expliquons-nous.
D'abord, on lui connaissait tous les vices, mais on le savait surtout hypocrite. D'autres causes bien autrement sérieuses motivaient l'effroi qu'il inspirait. Le peuple des campagnes, il y a cinquante ans, en Bretagne, était naïf, crédule, dévot, superstitieux et fanatique. Les loups-garous, les revenants et le reste étaient, ainsi que les bons ou mauvais génies, fort en honneur dans ces pays primitifs, surtout parmi les populations du littoral.
La Boucherie avait la réputation d'être sorcier. Les uns prétendaient qu'il avait fait un pacte avec le diable, d'autres affirmaient qu'il lui avait vendu son âme et le faisait venir quand bon lui semblait, afin de s'entretenir avec lui. Ce bruit, très accrédité, n'était pas fait pour engager les Nivart père et fils à entretenir des relations d'amitié avec le prétendu sorcier.
Ce dernier était issu d'une pauvre famille; il avait longtemps végété dans la misère; ce n'était guère que depuis la mort du fermier Xivel, grandpère de Pierre, mort dans l'incendie de sa ferme, qu'on avait remarqué de grands changements dans la position de la Boucherie.
Celui-ci vivait comme un homme riche qui n'a rien à se refuser.
On en conclut que la Boucherie, s'étant fait aider par Satan son compère, avait fini par découvrir le trésor du fermier et s'en était emparé, au détriment de Pierre, petit-fils et seul héritier du défunt.
Le matin, la Boucherie était parti à la pèche comme ses confrères; comme Pierre, il avait essuyé la tempête, qui avait poussé son embarcation dans la môme direction que celle des Nivart. Grâce au hasard, il avait eu la chance de se trouver sous la main de l'intrépide nageur, au moment où il allait probablement succomber dans la lutte qu'il soutenait contre la tempête, qui avait déjà brisé et englouti sa barque.
Un hasard providentiel auquel l'ignoble personnage devait mal à propos son salut !
Les deux naufragés, que leurs compagnons entouraient, étaient toujours sans connaissance.
Les pêcheurs, qui composaient le cercle, échangèrent quelques regards anxieux et inquiets.
Ils semblaient s'interroger sur ce qu'ils avaient à faire.
— Vite, dit le plus âgé d'entre eux, qu'on approche Pierre du feu, qu'on lui rende l'usage de ses sens et celui de ses facultés. Il pourra sans doute nous renseigner sur ce qui s'est passé, il nous dira ce que son père est devenu et comment il a sauvé l'homme qui passe pour lui avoir volé
sa fortune, l'homme à qui, comme tant d'autres, il n'a jamais témoigné que de l'aversion et du mépris.
— Oui, il faut que Pierre nous explique ce mystère étrange, dit un autre pèclieur.
— Et que faisons-nous de la Boucherie? demanda une voix ?
— Si vous vouliez me croire, reprit une autre voix d'un ton menaçant, nous rejetterions, dans notre intérêt à tous, cette bête malfaisante dans la mer d'où elle sort.
— Attendons que Pierre se soit expliqué, reprit le doyen.
Le jeune Nivart fut aussitôt approché du feu. Il* ne fallait qu'un instant et un verre de rhum pour lui rendre l'usage de ses sens; car son état d'immobilité ne résultait que d'un excès de fatigue, et non d'un commencement d'asphyxie.
— Mon père! demanda Pierre avec angoisse en ouvrant les yeux, et en promenant un regard interrogateur sur les visages de ceux qui l'entouraient.
— Ton père? où est il? demandaient plusieurs pêcheurs , qui tous étaient les amis dévoués de Jean.
— Mais ne l'ai-je pas sauvé?
— Non, répondit le doyen avec un embarras de mauvais augure.
Ainsi que ses compagnons, il commençait à deviner ce qui s'était passé.
— Mais l'homme avec qui vous m'avez ramassé sur la plage? demanda l'infortuné Nivart avec une sorte d'égarement.
— Ce n'est point ton père.
Cette réponse trouva Pierre debout; par un mouvement de sublime énergie, il s'était mis sur ses pieds.
— Vous me trompez, dit-il, je veux voir cet homme ; ce ne peut être que mon père.
Des pêcheurs, portant des torches, conduisirent Pierre auprès du corps de la Boucherie.
— C'est C3t homme infâme que j'ai sauvé!... s'écria Nivart avec colère et désespoir, en reconnaissant le prétendu sorcier.
II ne put en dire davantage. La colère, la rage le suffoquaient. Il s'affaissa, en se débattant dans d'horribles convulsions.
Le lendemain matin, la mer, dans ses dernières fureurs, rejeta un cadavreetdes épaves débarques de pèche sur la plage.
Le cadavre, c'était ceiui de Jean Nivart.
Le malheureux avait une horrible blessure, un trou à. la tète. Il s'était fait cette blessure quand il était tombé dans la mer, sur la pointe recourbée d'un harpon de pèche.
Ce coup, qui avait dû déterminer la mort ou au moins l'évanouissement instantané, expliqua comment Jean, le meilleur nageur de la côte, n'avait
pu se sauver comme son fils, lui qui avait arraché tant cVe victimes à la fureur des flots.
Quant à Pierre, il n'était pas en état de comprendre l'étendue de la perte qu'il venait de faire.
Malade, dévoré par une fièvre maligne, qui le tint onze jours entre la vie et la mort, il ignorait aussi bien la mort de son père que sa ruine à lui ; la barque qu'il venait de perdre, était son unique ressource.
Le malheureux ne devait pas mourir.
N'avait-il pas la mort de son père à expier?
Dès qu'il fût à même de sortir, il alla, vêtu de deuil, faire un pieux pèlerinage sur la tombe de son père.
Il s'agnouilla sur cette tombe, au pied de la croix qui recouvrait les restes de son meilleur ami. 11 y pria longtemps et l'arrosa de larmes bien amères. Enfin, il murmura, en baisant une dernière fois le petit tertre de terre fraîchement remuée.
« — Mon père, ma première pensée, en recouvrant la raison, a été de mourir; mais là, sur cette tombe je viens de prendre la résolution de vivre, afin de me résigner et d'expier ma faute. Protégez-moi, vous qui m'entendez. Je vous jure de ne jamais remettre le pied sur la mer, qui me rappellerait de trop tristes souvenirs, et de faire tous mes efforts pour mériter votre pardon. »
Après avoir fait ce serment, Pierre s'éloigna un peu consolé.
Le jour même, il partait pour Nantes, afin de faire son apprentissage comme forgeron, dans la magnifique usine de Lindreck.
Quant à la Boucherie, le lendemain de la tempête que nous n'avons que sommairement décrite, un pêcheur lui disait:
— Si c'eût été la vache d'un pauvre homme, elle y fut restée. Il en a été autrement pour lui, tant pis ! Dieu n'est pas juste.